jeudi 14 mai 2015

"Génocide arménien" dans les programmes scolaires : les critiques de Luc Ferry et Michel Winock

"Société
Mercredi 13 Mai 2015 à 13:26 (mis à jour le 13/05/2015 à 13:32)
Réforme du collège - Luc Ferry : « On invite nos élèves à la haine de soi »
Par

Fabrice Madouas   

L’entretien : Luc Ferry. Philosophe, ancien ministre de l’Éducation nationale, Luc Ferry est en colère. Pour “Valeurs actuelles”, il décortique les nouveaux programmes, dont il dénonce le masochisme.

Plus nos gouvernants parlent de “vivre-ensemble”, moins l’école transmet un patrimoine : les nouveaux programmes privilégient une approche thématique au détriment de la chronologie. D’où vient ce rejet des dates et des événements : refus du “roman national”, volonté de former un “citoyen du monde” ?

C’est plus profond encore. Il s’agit à la fois de rendre les programmes plus “ludiques” afin de lutter contre “l’ennui” à l’école, mais aussi, et même surtout, de les transformer en leçons de morale antiraciste et humanitaire. Comprendre les enchaînements de causes et d’effets, saisir en profondeur les motifs qui président à une guerre ou une révolution demande un effort intellectuel certain. S’indigner devant les horreurs de la guerre ou les crimes contre l’humanité n’en demande aucun. L’émotion y suffit. C’est exactement cette logique qui sous-tend les futurs programmes d’histoire.

Regardez par exemple ce qui concerne la Première Guerre mondiale : rien sur ses causes, tout sur la violence dans les tranchées ou le génocide arménien. On ne fait plus d’histoire, mais de la “moraline”, comme disait Nietzsche. Parler des crimes contre l’humanité est évidemment justifié, mais ce n’est pas ce qui explique les crises. Or, les programmes visent à bannir les explications, ce pour quoi ils ne comportent ni dates, ni personnages, ni la moindre réflexion sur ce qui ne se voit pas, ne suscite pas l’émotion. Ceux que nous avions rédigés à la fin des années 1990, lorsque Dominique Borne et Serge Berstein dirigeaient le groupe chargé de l’histoire et que j’étais moi-même président du Conseil national des programmes, étaient à 100 % chronologiques. Ce sont eux — ou du moins ce qu’il en restait — qu’il s’agit de détruire aujourd’hui au profit d’une histoire thématique, édifiante et émotive supposée plus facile et plus distrayante."

Source : http://www.valeursactuelles.com/on-invite-nos-eleves-a-la-haine-de-soi-52848

Des historiens dénoncent lacunes et manque de cohérence

Le Monde.fr avec AFP | 13.05.2015 à 11h55 | Par Mattea Battaglia, Benoît Floc'h et Séverin Graveleau

Ils sont les derniers à être montés au créneau. Après les syndicats d’enseignants, les latinistes, les germanistes, les politiques – beaucoup de droite, quelques-uns de gauche –, les historiens prennent la parole sur la refonte, engagée, des programmes scolaires. Et si des tribunes collectives montrent que tous ne sont pas hostiles, en histoire, aux projets présentés par le Conseil supérieur des programmes (CSP), d’autres font entendre leur inquiétude. Pierre Nora, Michel Winock, Patrice Gueniffey… : ils ne sont qu’une poignée, mais leur voix porte.

Ces historiens contribuent à alimenter la polémique sur une histoire de l’islam qui serait favorisée au collège, au détriment de la chrétienté, mais pour des raisons différentes de celles avancées par la droite et l’extrême-droite. Ce qui est surtout en cause, pour eux, c’est le distinguo nouvellement introduit entre des thématiques obligatoires et d’autres laissées au choix des professeurs, pour alléger les programmes en s’appuyant sur le professionnalisme enseignant.

Lire aussi : « L’idée de vouloir faire de l’histoire un “roman national” est dérangeante »

« Dire que la chrétienté médiévale est facultative alors que l’islam est obligatoire est une manière bien lâche de régler les problèmes [auxquels sont confrontés les enseignants] lorsqu’ils abordent la religion chrétienne dans certains établissements » estime Patrice Gueniffey, directeur d’études à l’EHESS. D’autant, ajoute-t-il, que dans la course engagée par les enseignants pour boucler les programmes, il est probable que ces thèmes facultatifs passent à la trappe.
« Roman national »

Si l’Association des professeurs d’histoire géographie (plus de 7 000 adhérents) salue des « programmes plus clairs, plus limpides, sans jargon », elle s’alarme des choix opérés par le CSP. « Les programmes étaient trop lourds, cette liberté pédagogique a du bon, témoigne son président Hubert Tison. Mais que des notions comme la Renaissance, l’Humanisme, les Lumières ou la révolution américaine ne soient pas valorisées, ça pose question ».

Comme les autres, Jean-Pierre Azéma salue le retour de la chronologie. Mais pour ce spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, la confiance accordée aux enseignants reste relative. « Ces thématiques, obligatoires ou non, c’est un carcan qu’on impose aux professeurs, alors qu’ils sont parfaitement capables de s’adapter à leur classe sans qu’on le formalise ainsi », estime-t-il. L’historien déplore aussi certaines « lacunes », en espérant les voir « comblées » dans la seconde mouture des programmes, attendue à la rentrée : la question ouvrière, Vichy, la Résistance et la France libre… « Bien sûr que ces thématiques seront abordées par les enseignants dans le cadre de la seconde guerre mondiale, mais on aurait pu, me semble-t-il, le formaliser », conclut M. Azema.

Rares sont ceux à reprendre à leur compte, comme l’ont fait les politiques, l’expression de « roman national », et pourtant, ils n’en sont parfois pas si loin. L’académicien Pierre Nora estime que le projet manque de cohérence. Il gagnerait, dit-il, à « être coiffé par une déclaration d’intention qui expliquerait ce qu’on veut enseigner ». Pour l’historien, ce pourrait être « un bilan patrimonial, une exploration du patrimoine national à replacer dans un contexte général et mondial ». Et « on peut être fier de ce bilan », indique M. Nora. Il faudrait faire en sorte que « les enfants aient de bonnes raisons de se sentir Français et citoyens du monde », plaide-t-il, en déplorant « un penchant à l’exagération dans le masochisme national et colonial ».

Michel Winocka lui mis en garde, dans le Journal du dimanche, contre le risque de transformer l’histoire en morale. « Indigènes de la République, Vendéens, anciens combattants, Arméniens, descendants d’esclaves (…), tous ces groupes revendiquent leur place dans l’histoire. Le danger est de transformer l’histoire en histoire des victimes ».
Source : http://www.lemonde.fr/education/article/2015/05/13/des-historiens-denoncent-lacunes-et-manque-de-coherence_4632869_1473685.html

Voir également : Entretien avec François Georgeon : révélation sur une manipulation éhontée de la part d'Hachette

Le courageux historien Pierre Nora démasque les extrémistes arméniens et leurs certitudes sectaires

L'historien Pierre Nora réprouve énergiquement les agissements du lobby arménien en France

"Génocide arménien" : le politiste Gaïdz Minassian reprend mot à mot la thèse des nationalistes arméniens (à peine renouvelée en 50 ans)

"Génocide arménien" : le saviez-vous ?
 
Sources bibliographiques sur le contentieux turco-arménien

"Génocide arménien" : connaître les thèses contradictoires en présence

"Génocide arménien" : la parole aux historiens turcologues et islamologues