jeudi 7 mai 2015

Khodjali (1992) : à la merci des Arméniens

"Alors que les combats s'intensifient M. Bush réclame un cessez-le-feu au Karabakh Agdam, ville fantôme", Le Monde, 14 mars 1992 :
"Allez, la Française, écris encore que c'est les islamistes azerbaïdjanais qui massacrent les pauvres Arméniens !" Dans Agdam, chef-lieu azerbaïdjanais aux portes du Haut-Karabakh, la vieille colère des Azéris contre les Occidentaux ("vendus aux Arméniens") avait, ce jeudi 12 mars, encore de quoi s'alimenter. Pour la première fois, en effet, cette petite ville, d'une dizaine de milliers d'habitants, qui avait longtemps vécu à l'écart des combats, subit, depuis la nuit de mercredi à jeudi, les mêmes bombardements aux roquettes que connaissent depuis de longs mois Stepanakert, l'Arménienne, et Choucha, la dernière localité encore aux mains des Azerbaïdjanais.

Agdam, elle, est à plusieurs kilomètres en dehors de l'enclave du Haut-Karabakh, en "territoire azéri", diraient les Arméniens, au grand dam des Azerbaïdjanais. Pour ces derniers, le Haut-Karabakh est tout autant, et depuis toujours, "terre azérie" que le Bas-Karabakh, dont le chef-lieu est précisément Agdam.

Et pourtant, les Azerbaïdjanais se croyaient, jeudi, menacés de perdre aussi cette ville après avoir dû abandonner, village après village, leurs dernières positions dans l'enclave. Ce jour-là, Agdam n'était plus qu'une ville fantôme abandonnée par sa population et dont les défenseurs armés craignaient d'être eux-mêmes submergés.

La première salve de roquettes est tombée à 3 heures du matin. De l'hôtel du centre-ville, abritant quelques centaines de réfugiés, notamment de Khodjali, on voit deux colonnes de poussière s'élever à quelque 300 mètres au nord et deux lueurs d'incendie, guère plus loin au sud. Réveillés par les explosions, les réfugiés se bousculent et tombent dans l'escalier de quatre étages plongé dans la nuit comme le reste de la ville. De loin, parviennent quelques bruits sourds de tirs d'artillerie : les avant-postes azerbaïdjanais répondent en direction des montagnes enneigées. A l'aube, ce sera la riposte : deux nouvelles salves de roquettes s'abattent sur Agdam.

Bilan de la nuit : une trentaine de blessés et cinq morts, selon Sattar Iagoubov, un jeune chirurgien venu de Bakou. Avec ses collègues, il a accueilli toute la nuit les blessés à l'hôpital de campagne, installé dans un train à la sortie de la ville, au bout d'un chemin boueux. Dirigé par un colonel en grande tenue, médecin et ex-officier d'Afghanistan, cet hôpital des plus sommaires semble pourtant la seule institution un tant soit peu organisée à Agdam.

Partout ailleurs, règnent désordre et démoralisation sur fond de désaccords entre groupes d'autodéfense de diverses obédiences. Et quand, à midi, une troisième série de roquettes s'abat, non loin de là, la panique s'empare des foules de réfugiés et d'habitants désemparés qui contemplent les décombres de la nuit. Une file ininterrompue de voitures, cars et camions se forme immédiatement sur la seule route menant vers l'est, la voie de l'exode. Les familles les plus pauvres partent à pied, de même que des vieilles femmes seules chargées de paquets. "Ils ont peur d'un second Khodjali, la peur d'être pris à leur tour en otage", explique un milicien qui se refuse à condamner leur fuite, comme n'hésitent pas à le faire, la rage dans la voix, d'autres hommes à ses côtés. La place centrale qui était, il y a une heure à peine, encore pleine de réfugiés désoeuvrés et réclamant des armes est désormais vide. Arrive un groupe d'hommes cherchant des renforts pour un poste avancé : les Arméniens, disent-ils, pourraient lancer des opérations de commandos dans la ville.

Les objectifs supposés de ces attaquants éventuels paraissent pourtant bien dérisoires : un "état-major", placé théoriquement sous la direction du pouvoir de Bakou, est installé dans un complexe sportif avec deux vieux tanks dans la cour ; ou, non loin de là, le centre local du Front populaire d'Azerbaïdjan (FPA), la force d'opposition qui a renversé, il y a une semaine, le président Moutalibov (l'ex-dirigeant communiste), sans avoir réussi pour autant à prendre le pouvoir à Bakou où se poursuivent les tractations pour former un gouvernement de coalition.

"Lâcher une bombe atomique"

A Agdam, ce sont des militants du FPA qui s'engagent dans les rangs de la nouvelle "armée nationale". Ce qui explique, selon l'opposition, le peu d'empressement de l'ex-président à la mettre sur pied. Plus grave, ces premières unités, lancées fin janvier dans des opérations hasardeuses contre des positions arméniennes, ont été décimées. Résultat, cette "armée nationale" compterait en réalité, à Agdam, deux cents jeunes au plus, inexpérimentés et mal équipés. Les quarante-deux chars et blindés, pris récemment à l'armée russe par les Azerbaïdjanais, se sont avérés en grande partie inutilisables, comme l'étaient, en tout cas selon des correspondants étrangers, les deux chars déployés dans un avant-poste censé protéger Agdam.

Quant aux caisses de roquettes saisies parallèlement, elles seraient utilisées devant la ville par une seule et unique "katioucha", un engin à tubes multiples et mobiles. C'est suffisant pour bombarder les montagnes des Arméniens, mais tout à fait inefficace pour défendre une ville. L'"état-major" d'Agdam ne semble pas non plus disposer d'hélicoptère. "Si nous en avions, je partirais moi-même au-dessus du Haut-Karabakh pour y lâcher une bombe atomique", lance un des membres de la direction locale du FPA.

Les autres, et notamment le chef, M. Allahverdi Baguirov, ne se permettent pas de tels écarts de langage. Ils répercutent fidèlement la ligne du Front ("Pour faire la paix, prépare la guerre") mais ne savent pas du tout comment l'appliquer. Ils refusent l'alliance qu'avait voulu signer M. Moutalibov avec l'"armée de l'empire russe" (pour le moment celle de la CEI). Mais ils savent, aussi, qu'ils n'acquerront pas de sitôt les forces leur permettant de réaliser le but proclamé par tous : reprendre les villages azéris aux Arméniens et soumettre ces derniers à la loi commune de l'Etat.

Alors, pressés par les réfugiés, ils mènent des négociations par radio avec les Arméniens d'en face pour des échanges d'otages. Début mars, une dizaine de ceux que les Arméniens détiennent depuis la prise de Khodjali (on avance à Agdam le chiffre de six cents) ont été libérés contre quelques "prisonniers de droit commun" (comme on dit à Agdam) réclamés par les Arméniens. Des récits d'horreur sont rapportés par les otages libérés. Un nouvel échange était programmé pour jeudi mais il a été annulé à cause des bombardements, accompagnés d'une reprise des affrontements le long de toute la ligne de front.

Les combats et les bombardements aveugles sur Agdam montrent que les Arméniens ne se contentent pas d'avoir, enfin, occupé tout le Haut-Karabakh, à l'exception de Choucha, mais poursuivent leurs attaques à l'extérieur. Et ceci après que des correspondants étrangers à Agdam ont pu se convaincre que les femmes et les enfants fuyant Khodjali et mitraillés puis abattus à bout portant, les trois têtes scalpées ou les doigts coupés, ne sont pas un produit de la "propagande azérie", mais la triste réalité d'un conflit où la sauvagerie n'est pas l'apanage d'un seul camp.

Le désarroi des Azéris est évident et il sera difficile à tout prétendant au pouvoir à Bakou de faire l'économie de paroles guerrières.

Pourtant, à Agdam, chacun répète que "tout le monde est fatigué de cette guerre". Dans la nuit de jeudi à vendredi, la ville, vidée de ses civils, aurait été de nouveau la cible des roquettes arméniennes.

Voir également : Histoire des Arméniens : élimination de la minorité azérie au Karabagh

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