mardi 9 juin 2015

Berç Keresteciyan : un député arménien sous Atatürk et İsmet İnönü

Ahmed Rechid, "Les droits minoritaires en Turquie dans le passé et dans le présent", Revue Générale de Droit International Public, tome XLII, 1935, p. 294-295 :

"C'est donc à la lumière de ces éclaircissements qu'il convient d'examiner le manifeste publié, le 3 février, par Ataturk. Ce dernier, après y avoir rappelé aux formations de son parti, en particulier aux électeurs du second degré qui en sont membres, que le Parti Populaire, tout en étant « républicain et nationaliste », n'entend pas toutefois exclure de la Chambre la présence d'éléments indépendants, et, par suite, en écarter la libre critique, leur dit que le Bureau du Parti a décidé de s'abstenir de désigner des candidats pour seize mandats que les électeurs susdits devront confier aux personnes en dehors de leur parti. Ces mandats étaient répartis entre les principales provinces du pays (Ankara, Istanbul, Izmir (Smyrne), Siwas, etc.), où les corps électoraux ont effectivement nommé seize députés « indépendants » dont quatre appartiennent aux communautés non-musulmanes : deux Grecs, un Arménien et un Israélite. Ce dernier nombre ne doit pas être trouvé petit, regardé avec dédain : il est proportionné au chiffre de la population non-musulmane par rapport à l'immense majorité musulmane. En tout cas, depuis la fondation de la République turque, qui est entrée dans sa douzième année, c'est pour la première fois que la Grande Assemblée Nationale voit dans son enceinte des personnes appartenant aux minorités. Il est vrai que, d'après la loi électorale, celles-ci — jouissant des mêmes droits politiques que l'élément turc musulman — pouvaient élire, dans les circonscriptions où leurs membres forment des agglomérations plus ou moins compactes, des députés appartenant à leurs communautés respectives. Mais il fallait compter aussi sur la bonne grâce du Parti Populaire. Or, celui-ci, non seulement en a fait largement preuve à leur égard, mais encore leur a-t-il spontanément assuré son puissant appui.

C'est pourquoi la mesure libérale prise, sous l'inspiration de son chef éclairé, par le Parti Républicain Populaire, dénote une évolution heureuse de ce dernier ; en même temps qu'elle constitue un événement digne de retenir l'attention dans de domaine international. D'autant plus que, dans la plupart des pays européens qui en possèdent, les minorités semblent, à l'heure actuelle, traverser une crise dont l'acuité, parfois grave, troublante, inquiétante, n'échappe à personne. En effet, dans certains pays, on constate le redressement vigoureux de la volonté d'indépendance, tempérée et pliée par les clauses minoritaires des récents traités de paix ; ce mouvement y est justifié, il est vrai, par de fâcheux exemples que fournissent certains Etats voisins, lesquels, libres de tous engagements conventionnels, semblent dénier aux minorités les éléments et les facteurs primordiaux d'une existence paisible et honnête, ou même appliquer à leur égard une politique implacable d'absorption et d'assimilation. Dans certains autres pays, une série de mesures législatives ou administratives sont prises qui emportent la négation manifeste ou la répudiation tacite des obligations internationalement contractées en faveur des minorités, et cela est plus grave, car cela porte atteinte au respect, déjà fortement affaibli, que l'on doit aux traités.

Vu cette pénible situation des minorités dans d'autres pays, celles de Turquie se sont montrées profondément heureuses en voyant entrer dans l'Assemblée Nationale des personnes de leurs communautés. Et les nouveaux députés se sont révélés assez avisés pour ne point se considérer comme des représentants de leurs « nations » au sein du Parlement d'Ankara tous ont déclaré publi- quement qu'ils y entraient non point comme les représentants des minorités dont ils font partie respectivement. Le député arménien Kerestédjian a été plus explicite : « En Turquie, il n'y a plus, dit-il, de question de minorités et de « non-musulmanisme ». Les Arméniens ne constituent point un élément de population distinct parce que formant un groupe dénommé « minorité »."

Voir également : La place des Arméniens dans les révolutions jeune-turque et kémaliste

La Turquie kémaliste et sa minorité arménienne

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