lundi 9 novembre 2015

L'injonction à la "reconnaissance" du "génocide arménien" : schématisme et contre-productivité

Stéphane Yerasimos, "L'obsession territoriale ou la douleur des membres fantômes", in Semih Vaner (dir.), La Turquie, Paris, Fayard, 2005 :

"DU REFLUX OTTOMAN...

Nous avons déjà appris que la nation n'est pas le produit d'un raisonnement scientifique procédant de critères objectifs, mais une construction née de décisions arbitraires et de coups du hasard et constamment remodelée par une réinvention du passé : une histoire sans cesse renouvelée aussi bien à partir de faits imaginaires que d'oublis collectifs. Mais prenons-nous au jeu d'imaginer un aréopage de scientifiques chargés de définir, entre le moment de la guerre de Crimée et celui de la guerre turco-russe de 1877-1878, les contours territoriaux d'une nation turque, à partir des critères communément en cours : langue, religion, allégeance à un pouvoir et sentiment d'appartenance commune. Le résultat aurait été une « Turquie » sensiblement décalée vers l'ouest par rapport à celle du traité de Lausanne de 1923, avec un territoire comprenant sans doute la quasi-totalité de la Thrace et une bonne partie de la Macédoine orientale, excluant en revanche les hautes vallées du Tigre et de l'Euphrate et celles de l'Araxe et de la Koura.

Un tel décalage n'aurait rien d'exceptionnel en soi ; malgré la querelle du premier occupant, grand classique des revendications territoriales, les nations se vantent souvent d'une trajectoire originelle et les Turcs eux-mêmes ont placé la grande migration, à partir d'une Asie centrale mythifiée, au centre de la construction de leur récit national. Mais ce qui est sans doute particulier à la Turquie est l'emballement de l'histoire, qui transforma l'Empire ottoman en République de Turquie en une décennie, entre le 8 octobre 1912, où Serbes, Monténégrins, Grecs et Bulgares ont déclenché la guerre dite des Balkans contre l'Empire, et le 11 octobre 1922, quand la signature de l'armistice de Mudanya (bourgade du bord de la mer de Marmara) a mis fin aux hostilités gréco-turques. Les ondes de choc de cet accouchement particulièrement douloureux, qui se déroula avant, pendant et après la Première Guerre mondiale, et qui impliqua non seulement l'ensemble des peuples et des pays de la région, mais aussi la plupart des grandes puissances, régissent toujours aussi bien les comportements de la société turque que les réactions de tous ceux qui, pour une raison ou une autre, ont affaire à elle.

Si toutefois les Turcs, ceux qui avaient décidé ou s'étaient résolus à se qualifier comme tels, s'éveillèrent brutalement au fait national pendant cette décennie cruciale, celle-ci ne fut que l'aboutissement final d'un reflux multiséculaire qui avait débuté devant Vienne en 1683. L'expansion ottomane dans les Balkans fut bien plus qu'une invasion pure et simple suivie d'une occupation de plusieurs siècles, comme l'historiographie des nations sud-européennes a voulu pendant longtemps le faire croire, influençant le plus souvent en ce sens l'historiographie occidentale. Il ne s'agit pas non plus d'une pax ottomana apportant paix et sécurité dans une région troublée en permanence, que les historiens turcs modernes et leurs confrères musulmans balkaniques ont souvent voulu affirmer par réaction.

L'histoire est complexe et s'accommode mal des convictions aussi naïves que rigides des nationalismes qui entendent projeter vers le passé les élaborations du présent. Contentons-nous ici de dire que, d'une part, l'expansion ottomane dans cette région a supplanté d'autres empires ou formations féodales, qui n'avaient en aucun cas le caractère national qu'on a voulu leur conférer par la suite ; et que, d'autre part, cette expansion a procédé moins par colonisation directe (laquelle n'a guère affecté que la Thrace, la Macédoine et une partie de la Bulgarie actuelle) que par de lents processus de recomposition interne. Celle-ci s'est effectuée par des déplacements (le plus souvent volontaires), des changements progressifs de statut social, ainsi que par des islamisations, le tout sur une très longue période. Sait-on par exemple que les islamisations en Albanie datent plutôt du XVIIIe et même du XIXe siècle, et qu'on se convertissait encore à l'islam au Kosovo au début du XXe siècle ?

Tous ces processus, dont les archives ne manquent pas pour qui voudrait les étudier à fond, à condition de procéder avec sang-froid et sans préjugés, ont créé une société extrêmement complexe, composée sur plusieurs niveaux identitaires, n'excluant pas les syncrétismes et dont les clivages principaux passaient par les différences religieuses : musulmans sunnites (englobant une multitude de confréries plus ou moins hétérodoxes), chrétiens orthodoxes et chrétiens catholiques sur les marges de la péninsule balkanique (Dalmatie, Croatie, Hongrie).

Le processus qui débuta par la débâcle devant Vienne pour aboutir à l'occupation d'Istanbul par les forces alliées après l'armistice de 1918, en interaction avec les grands desseins géopolitiques des empires germanique, puis austro-hongrois et russe, peut être ramené sommairement à deux principes : formation des Etats nationaux sur la base de clivages premièrement religieux et secondairement linguistiques, et expulsion de l'élément musulman, perçu comme envahisseur et englobé pour cela dans le vocable « Turc ».

Les efforts pathétiques de l'intelligentsia albanaise (taraudée par la crainte de subir le sort réservé aux musulmans) pour bâtir au tournant du XXe siècle une identité nationale fondée sur la langue et l'accouchement dans la douleur d'une nationalité bochniaque à la fin du même siècle ne sont que des exceptions qui confirment la règle.

Ce reflux s'opéra en deux siècles et demi de la périphérie vers le centre, principalement à partir de deux positions : les Balkans et le Caucase (auquel on peut ajouter la Crimée). La troisième, le Moyen-Orient, peuplé majoritairement d'Arabes musulmans, bougea peu avant la fin de cette période. N'oublions pas que, quand les Bulgares se présentaient en 1913 devant les dernières défenses d'Istanbul, l'empire possédait toujours le Yémen. Ce mouvement s'accomplit le plus souvent en plusieurs étapes. Lors de la reconquête de la Hongrie dans les années 1680, les musulmans de cette contrée se réfugièrent dans le Temesvar (les environs de l'actuelle Timisoara en Roumanie). Cette région fut à son tour cédée à l'Autriche en 1718 et les musulmans émigrèrent alors en Bosnie, qu'ils durent quitter ensuite pour suivre la retraite ottomane. D'autres parcours furent plus complexes. Des Circassiens venus dans les années 1860 de leurs territoires conquis par les Russes, mais qui ne furent jamais ottomans, avaient été dans un premier temps installés sur la frontière du Danube. Lors de la guerre turco-russe de 1877-1878, qui aboutit à l'indépendance de la Bulgarie, ils furent encore déplacés et dispersés aussi loin que l'actuelle Jordanie. Cet exemple montre également que l'Empire ottoman et son héritière, la Turquie moderne, ont dû accueillir un grand nombre des musulmans non turcs de la région, qu'ils fissent ou non partie de leurs sujets pour ce qui était de l'empire.

C'est donc l'expulsion des musulmans des nouveaux Etats-nations balkaniques, du Nord-Caucase et de la Crimée qui forgea progressivement, d'une manière résiduelle dirait-on, une identité turque. Le processus s'accéléra à mesure que l'expansion des Etats balkaniques touchait des régions plus densément peuplées de musulmans.
L'élite dirigeante de l'Empire, qui essayait jusqu'alors d'éviter la débâcle par des réformes administratives ou les balbutiements d'un constitutionnalisme, tenta un ultime effort avec la révolution jeune-turque de 1908. Le Parlement de la nouvelle monarchie constitutionnelle réunissait des députés du Yémen et du Kosovo, de la Mésopotamie et de la Palestine. Mais la guerre des Balkans mit brutalement fin à l'illusion. En quelques mois l'Empire ottoman fut pratiquement expulsé du continent européen et des centaines de milliers de réfugiés affluèrent vers ce qui allait alors (et seulement alors) devenir, en tant qu'ultime refuge, la patrie : l'Anatolie.

A LA NAISSANCE DU NATIONALISME TURC

Le nationalisme turc est donc né brutalement au tournant de l'année 1913, sous la menace de ce qui fut perçu comme un anéantissement, et sous le coup de la démonstration de l'impossibilité de la survie de l'Empire. Le terme même de « Turc », récusé jusqu'alors par l'élite ottomane, attribué uniquement par condescendance et mépris à l'inculte paysan et au rude nomade et que quelques intellectuels avaient, seuls, timidement tenté de revaloriser pendant les décennies précédentes, est saisi comme une bouée de sauvetage. Ce qui n'était juste qu'un qualificatif d'aversion et d'exclusion de la part du monde environnant devint le cri de ralliement du nouveau nationalisme. C'est donc convaincues de se trouver au bord du gouffre, menacées de perdre le pouvoir, que les dernières élites ottomanes ont rapidement placé, à partir de la défaite balkanique, tous les mécanismes de l'Etat au service de la cause turque.

Il fallait avant tout s'assurer un territoire, et, plus encore, une patrie pour cette nouvelle nation. Or, ce territoire n'était ni défini ni incontesté. Aujourd'hui, l'Anatolie, contrairement à l'Asie mineure qui correspond plus précisément à la partie péninsulaire entre la mer Noire, les détroits, l'Egée et la Méditerranée, n'est définie qu'a posteriori, par les frontières de la République. Mais à la veille de 1914, la seule frontière identique aux limites actuelles était celle avec l'Iran, qui débutait comme aujourd'hui au mont Ararat, mais atteignait le golfe Persique. De plus, le nord-est de la Turquie actuelle, les départements de Kars, d'Ardahan et d'Artvin, se trouvaient annexés depuis 1878 à la Russie.

Ce territoire à inventer d'une nation à créer était en même temps fortement disputé. Une population de religion chrétienne orthodoxe, progressivement acquise à partir de la seconde moitié du XIXe siècle à une conscience nationale grecque grâce à l'école et à l'Eglise, constituait d'importantes minorités dans la région de la mer Noire, des minorités tellement importantes qu'elles atteignaient par endroits la majorité sur le littoral de la mer Egée, et une majorité relative sinon absolue en Thrace orientale, dernier reliquat européen de l'Empire. Une population arménienne, dispersée sur l'ensemble du territoire, pouvait localement atteindre aussi des majorités relatives dans les provinces orientales. Cela représentait au total environ un quart de la population « anatolienne », agitée par des revendications identitaires de plus en plus fortes sur un territoire accueillant en nombre croissant les réfugiés des provinces perdues et du Caucase russifié. Si cet aperçu ne rappelle que les mouvements concernant les populations chrétiennes, c'est parce que aucune pression ou sollicitation ne vint à cette date éveiller un particularisme au sein des populations musulmanes de l'Empire, en dehors évidemment des provinces arabes.

L'année qui s'écoula entre la fin des guerres balkaniques et le début de la Première Guerre mondiale fut marquée de folles paniques et d'espoirs insensés pour les peuples de ce qui restait de l'Empire. Sous la pression des grandes puissances, le projet d'une autonomie arménienne couvrant les six provinces orientales anatoliennes fut mis au point et prêt à être appliqué au printemps 1914. Selon un processus qui avait déjà fait ses preuves en Crète, sur l'île de Samos et en Roumélie orientale, et qui était en cours au Liban, il ne s'agissait que d'une étape en vue de la séparation définitive et cela ne pouvait pas être autrement perçu par le pouvoir ottoman. De son côté, la Grèce, qui venait d'occuper les grandes îles proches du littoral anatolien, entendait poursuivre son projet d'englober l'hellénisme en un seul Etat. Les chrétiens de l'Empire attendaient de la guerre proche leur libération par les Alliés, ce qui contribuait à pousser le gouvernement ottoman dans le camp opposé.

Trois projets nationaux, animés par un esprit comparable d'exclusion mutuelle, se sont donc affrontés sur le même territoire. Celui qui jouissait de la majorité arithmétique et du contrôle de l'appareil d'Etat, mis au service exclusif de la cause nationale de l'une des composantes de celui-ci, devait avoir gain de cause, éliminant ou chassant les autres. Aujourd'hui, ce choc aux conséquences tragiques, parce que consubstantiel de l'Etat-nation turc, reste toujours au centre d'un débat qui se polarise sur un terme, exigé par les uns, récusé par les autres. Ce terme n'a pas valeur absolue et intemporelle, il est aussi un produit de l'histoire du XXe siècle, évoluant à travers les épreuves, les expériences et les sensibilités de nos sociétés contemporaines. Plus précisément, si le massacre de 7 000 civils à Srebrenica, en Bosnie, en juillet 1995, dans un contexte où les parties impliquées étaient par ailleurs belligérantes, est qualifié par des instances internationalement reconnues comme un génocide, les massacres et déportations qui ont eu lieu en 1915 en Anatolie ne peuvent pas a fortiori recevoir un autre qualificatif aux yeux des hommes du XXIe siècle. L'assimilation, volontaire ou involontaire, de ces événements à l'Holocauste juif de la Seconde Guerre mondiale, qui reste à l'origine de la création du terme « génocide », ne contribue toutefois ni à l'appréciation des origines des événements de 1915, ni aux efforts actuels de compréhension réciproque. Comme la question se trouve au centre du sujet que nous avons choisi de traiter, nous y reviendrons.

Le comité Union et Progrès, qui dirigeait l'Empire pendant cette période, tout en assumant la tâche de forger en Anatolie une patrie pour la nation turque, n'hésita pas à sacrifier en même temps à toutes les illusions impériales. Il défendit ainsi avec acharnement les terres arabes, où le commandant ottoman enfermé dans Médine continua de braver l'armistice, et, profitant de l'effondrement de l'Empire russe, se lança dans une conquête au-delà des frontières orientales. Ainsi, l'armée ottomane occupa Tabriz en juillet 1918 et poursuivit son avancée vers le sud avant d'être arrêtée par les Britanniques entre Mianeh et Zendjan. Le 15 août, elle atteignait Bakou qui fut pris après un mois de siège. Elle continua sa progression le long de la Caspienne pour apprendre le 6 octobre à Petrovsk (aujourd'hui Makhatchkala), au nord du Daghestan, la nouvelle de l'armistice. Jamais les Ottomans n'avaient auparavant atteint ces contrées.

L'armistice fut demandé après la capitulation de la Bulgarie, qui laissa Istanbul sans protection. L'interprétation selon laquelle le gouvernement ottoman aurait ainsi voulu préserver le noyau turc de l'Empire de l'occupation des forces alliées (qui prenaient Alep le 26 septembre et s'approchaient de Mossoul) semble être une explication tardive. D'autant plus que les Alliés se réservaient par les clauses de l'armistice, signé le 30 octobre, le droit d'intervenir et d'occuper n'importe quel endroit du territoire ottoman. Le 12 novembre les Anglais occupent Mossoul, le lendemain les flottes alliées pénètrent dans Istanbul.

La Première Guerre mondiale a été une guerre européenne flanquée d'une guerre moyen-orientale, où les vainqueurs entendaient se tailler un nouvel empire colonial sur les dépouilles ottomanes.
L'empire des tsars ayant en même temps sombré dans la tourmente bolchevique, le dogme de l'intégrité de l'Empire ottoman, au cœur de la Question d'Orient, perdait dès lors toute substance. L'unspeakable Turk, comme l'appelait alors la presse anglo-saxonne, pouvait donc être voué aux gémonies. Une littérature prolifique, nourrie de peurs anciennes et de rancunes récentes, exigeait qu'il soit au moins chassé « avec armes et bagages » de l'Europe, et au mieux qu'il soit renvoyé dans les steppes de l'Asie centrale. Et Elefthérios Venizélos, Premier ministre de la Grèce, exécuteur testamentaire de la Question d'Orient, exposait en 1919 devant le Conseil des Dix, à la conférence de la paix, que les Turcs n'étaient qu'un ensemble hétéroclite artificiellement maintenu par la bureaucratie ottomane, et que la disparition de celle-ci entraînerait inévitablement la dispersion de ceux-là, qui seraient avantageusement remplacés par les chrétiens laborieux et prolifiques de l'Empire.

Le traité de Sèvres, signé le 10 août 1920 par le gouvernement ottoman, était donc la conséquence logique de l'ensemble de ces considérations. Sa différence majeure par rapport aux autres traités signés à la fin de la guerre tient à sa philosophie, qui ne reconnaissait pas l'existence d'une nation turque. Cette nation (dans le sens moderne du terme) était alors en gestation, mais les concepteurs du traité et l'opinion qui les soutenait semblaient douter de sa capacité à exister. Or, c'est cette non-reconnaissance qui constitua l'aiguillon principal de sa cristallisation, et c'est également la conviction d'avoir constitué une nation contre la volonté de la communauté occidentale qui marque toujours les rapports de l'Etat et de la société turcs avec la communauté en question.

Ainsi ceux qui étaient montrés du doigt comme Turcs ont-ils dû s'organiser pour survivre. Ils n'ont pas eu à se poser d'emblée des questions identitaires, puisqu'une identité leur était imposée de l'extérieur. Celle-ci les opposant surtout aux chrétiens de l'Empire, il leur suffisait de se qualifier de musulmans. La question vraiment urgente, alors que l'étau se resserrait par des occupations successives aux lendemains de l'armistice, c'était la question du territoire. Le cadre légal, internationalement accepté, de l'armistice fournit alors une solution commode et la ligne du cessez-le-feu fut revendiquée comme le nouveau territoire de la nation. Ainsi, à l'opposé des confins ottomans repoussés jusqu'à l'extrême avancée des armées impériales, le réduit turc était-il délimité par la progression des forces adverses le 31 octobre 1918 à midi. Le « Pacte national » qui concrétisa cette revendication constituait désormais la charte de la nouvelle Turquie.

DU MOUVEMENT NATIONAL A LA REPUBLIQUE

Le mouvement national conduit par Mustafa Kemal, qui fédéra les différentes tentatives locales de résistance spontanée, se donna pour mission la défense de ce territoire contre les dispositions du traité de Sèvres qui prévoyait le partage de la majeure partie de l'Anatolie, et ne laissait aux Turcs sous tutelle que la partie centrale. La Grèce et la jeune République d'Arménie, principales bénéficiaires directes de ce traité, furent chargées par les Alliés de l'imposer.
Le conflit prit donc encore une fois l'aspect d'une lutte entre musulmans et chrétiens d'Anatolie, et s'acheva de la même manière, par la défaite et l'expulsion de ces derniers. Les grandes puissances, qui n'avaient pas d'intérêts directs dans ce territoire, durent se rendre à l'évidence, laissant leurs intermédiaires payer les frais. Le traité de Sèvres ne fut jamais ratifié et le traité de Lausanne, âprement négocié et signé le 24 juillet 1923, installa la nouvelle Turquie sur le territoire revendiqué par le Pacte national.

Ce nouvel Etat-nation avait obtenu l'essentiel de l'assise territoriale revendiquée, en éliminant les autres prétendants à la même patrie. L'échange forcé des populations chrétiennes orthodoxes de la Turquie avec celles musulmanes de la Grèce manifestait encore une fois, de part et d'autre, la volonté de bâtir la nation sur des fondements religieux et consacrait l'Anatolie comme la patrie des Turcs, nomination désormais officielle des musulmans rescapés de l'Empire, dont la République assumait l'héritage.

La notion de minorité nationale avait été précisément inventée à ce moment (c'est-à-dire aux lendemains de la Première Guerre mondiale) par les vainqueurs du conflit, afin de gérer tant bien que mal les problèmes nés du morcellement des anciens empires en Etats-nations. Elle avait été introduite pour la première fois dans le traité constitutif du nouvel Etat polonais, et les mêmes clauses, avec plus ou moins de variations, avaient été reprises dans les traités signés avec les Etats de l'Europe centrale et orientale. Cette notion fut généralement mal acceptée par les peuples des Etats en question, d'autant plus que ses inventeurs, les vainqueurs de la guerre, s'étaient bien gardés de l'appliquer chez eux. La souveraineté nationale, nouvellement acquise, s'accommodait mal en effet de l'octroi d'une identité spécifique, et encore moins de l'attribution d'un droit au particularisme alors qu'étaient formulées des idéologies particulièrement monolithiques. De plus, la garantie de ces droits, accordés à des personnes perçues comme étrangères à la nation, par la communauté internationale, matérialisée par les traités et suivie par la Société des nations, a beaucoup contribué à la perception des minorités nationales comme le « parti de l'étranger », des cinquièmes colonnes, surtout (comme c'était souvent le cas) quand elles se réclamaient de l'Etat-nation voisin. Ainsi, les Etats qui ne pouvaient pas se défaire des clauses concernant les minorités, insérées dans les traités fondamentaux, choisirent-ils de se débarrasser ensuite des minorités en question.

Le cas se présenta de manière similaire en Turquie. Pendant les longues négociations de Lausanne, la délégation d'Ankara n'a consenti qu'à reconnaître des minorités non musulmanes. Cela faisait partie de la logique constitutive du nouvel Etat. Les non-musulmans étaient le reliquat d'une lutte dont la « nation » était sortie victorieuse. L'empressement des Alliés à assurer leur protection n'était d'ailleurs qu'une preuve supplémentaire de leur trahison, que les garanties demandées entendaient perpétuer. Elles ont donc été tolérées in extremis, et dans le cas des chrétiens orthodoxes à charge d'une réciprocité scrupuleuse : ceux qui vivaient à l'intérieur du périmètre municipal d'Istanbul et dans les deux îles égéennes conservées par la Turquie, contre les musulmans qui résidaient en Thrace occidentale accordée à la Grèce, seuls rescapés de part et d'autre de l'échange forcé.

En dehors de ce tribut à payer pour la reconnaissance internationale, il n'était pas question d'admettre qu'il puisse y avoir des minorités au sein de la population musulmane constitutive de la nation. D'ailleurs, le terme « minorité » a été tellement chargé de connotations négatives, désignant le citoyen de seconde classe, que tous ceux qui ont à ce jour revendiqué quelque particularisme que ce soit en Turquie ont toujours refusé avec véhémence le statut ou l'appellation de minorité. Quant au qualificatif à donner à cette nation, ce serait celui par lequel elle s'était cristallisée et réunie sur le sol d'une Anatolie enfin définie à l'intérieur des frontières obtenues par les armes et internationalement reconnues. Si tous les autres peuples de l'Empire s'étaient libérés des « Turcs » et avaient fini par expulser les « Turcs » de leur territoire, ceux qui avaient trouvé refuge sur l'ultime territoire de l'Empire étaient donc les Turcs." (p. 39-48)


"LA CONSTRUCTION DE L'ETAT-NATION

Avec le règlement de la question de Mossoul la Question d'Orient semblait close. Les grandes puissances victorieuses de la Première Guerre mondiale n'étaient pas mécontentes du résultat. Elles avaient préservé leurs intérêts géopolitiques dans la région, et le traité de Sèvres avorté était plus le fruit d'un embarras, destiné à régler une question séculaire d'une redoutable complexité, que de la volonté d'en découdre avec les Turcs. Un pouvoir fort, capable de faire obstacle à une extension de la Russie (sous son accoutrement soviétique) vers la Méditerranée et, de surcroît, affichant de jour en jour ses penchants pro-occidentaux, n'était pas pour leur déplaire. Ces grandes puissances passèrent ainsi par pertes et profits leurs regrets pour l'abandon de leur influence sur l'Empire ottoman. La Grèce, de son côté, sut si bien encaisser le choc de la défaite et le flot des réfugiés venant de l'Asie mineure qu'une entente gréco-turque, assez solide pour traverser l'entre-deux-guerres et la Seconde Guerre mondiale, put être scellée par les protagonistes de l'affrontement précédent : Mustafa Kemal Atatürk et Elefthérios Venizélos. La diaspora arménienne, assommée par le choc et absorbée par ses efforts d'intégration dans les pays d'accueil, était encore incapable de réaction. Quant aux Kurdes, ils se révoltèrent régulièrement jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, sans succès et sans que cela ait un écho international particulier : c'était en fin de compte un désordre endémique local comme tant d'autres de par le monde.

Les Turcs semblaient donc entrer dans une longue période de convalescence et de récupération. Le régime n'était pas particulièrement démocratique mais affichait une volonté réformiste sans faille. Le pays n'était pas particulièrement prospère mais la chute brutale de la population avait conduit à une redistribution des terres et des ressources ; ceux qui étaient arrivés, suite à l'échange forcé avec la Grèce, étaient moins nombreux que ceux qui étaient partis, et toute la population était apparemment satisfaite d'avoir survécu à ces dix années terribles. La volonté d'oublier semblait avoir largement submergé la nostalgie des patries perdues, dont on ne rencontra pas de manifestations significatives dans l'entre-deux-guerres.

L'Etat suivit cette tendance, à moins qu'il ne l'entretînt. Il afficha ouvertement son opposition à l'expansionnisme panturquiste du comité Union et Progrès qui avait conduit à l'effondrement ottoman, et, tout en affirmant jalousement sa souveraineté, se déclara satisfait d'avoir atteint le but revendiqué par le Pacte national. En effet, dans le cadre d'une idéologie globalement qualifiée de kémaliste, du nom du fondateur de la République, le pouvoir, assuré d'un Etat, s'évertua surtout à créer une nation résolument moderne, c'est-à-dire occidentale. Pour cela, il s'inspira des modèles ambiants : il emprunta aussi bien chez les nationalismes voisins issus de l'Empire ottoman qu'aux discours musclés qui sévissaient dans l'Europe de l'entre-deux-guerres, tout en essayant de donner la réplique aux représentations que le monde extérieur avait accumulées à propos des Turcs." (p. 50-51)


"L'intervention de 1974 confirma toutes les craintes, justifia toutes les appréhensions. Pour la Turquie, cet acte était comme la démonstration nécessaire de sa volonté de ne plus reculer, même si le territoire chypriote n'avait jamais fait partie du Pacte national. Pour la Grèce, c'était une agression caractérisée d'un territoire de l'hellénisme, même si Chypre n'avait jamais fait partie d'un Etat grec. Plus encore, cet événement porta vraiment la question chypriote sur la scène internationale où l'intervention turque fut presque unanimement condamnée comme une agression contre un Etat souverain. Cela suscita aussitôt dans l'opinion publique turque des réminiscences du passé ottoman, lorsque les grandes puissances retrouvaient leur unanimité pour réprimander la Sublime Porte. La crainte de l'« expansionnisme ottoman » chez les uns raviva la menace du « front chrétien » chez les autres.

La situation était mûre pour instrumentaliser ces représentations. La Grèce restait convaincue que seule la pression du « monde civilisé » pourrait faire reculer les Turcs. A cette vision s'ajoutait l'expérience du containment pratiqué par les Etats-Unis à l'égard de l'Union soviétique : une propagande patiente et soutenue présentant la Turquie comme une puissance agressive et maléfique, pour mieux l'exclure ou la marginaliser dans les instances internationales, devait pouvoir atteindre à terme son but. Dans cet objectif, la Grèce pouvait compter sur une alliance avec la diaspora arménienne. Celle-ci entendait mettre en avant le terme « génocide », institutionnalisé à partir de 1948 suite à l'Holocauste des juifs, afin de maintenir vivace son projet national tragiquement frustré en 1915.

Cette offensive puisa dans un terreau fécond, celui de la vaste littérature de la fin de l'Empire ottoman, et trouva une opinion occidentale largement ouverte à ces représentations. La vieille image du Turc n'eut donc pas trop de peine à se réinstaller dans les esprits. Côté turc, cela eut un double effet pervers. Se réimplanta le sentiment d'encerclement dominant pendant la dernière époque ottomane, et celui-ci fut instrumentalisé par les pouvoirs conservateurs, qui purent ainsi promouvoir un nationalisme sourcilleux et s'ériger en protecteurs d'un peuple présenté comme esseulé et menacé de toutes parts. L'emballement des dynamiques internes du pays, qui conduisirent au coup d'Etat de 1980, ne contribua pas à apaiser les tensions internes ni les représentations extérieures." (p. 55-56)


"Le XXe siècle a ainsi fini comme à reculons, ouvrant à nouveau tous les grands dossiers de la Question d'Orient que la diplomatie était censée avoir réglés depuis les années 1920. Le découpage du territoire en Etats-nations étanches où chacun aurait vécu chez soi en se reconstituant un passé exaltant des actes glorieux et oublieux des moments d'horreur, s'attribuant l'honneur et renvoyant les blâmes au voisin, s'est avéré un échec. La frénétique recrudescence de formations nationales, depuis l'écroulement du rideau de fer, doit être perçue dans le long terme plus comme un combat d'arrière-garde que comme une perspective d'avenir. Ces nouveaux Etats, chacun occupé à fabriquer ses propres attributs nationaux, s'impatientent en même temps pour transférer des parts de leur souveraineté, si longuement attendue et si chèrement acquise, à Bruxelles, dans le cadre de leur admission dans l'entité supranationale qu'est l'Union européenne.

Ce qui serait donc nouveau aujourd'hui, c'est cette longue marche vers le dépassement de l'Etat-nation qui a visiblement perdu ses vertus mobilisatrices du XIXe siècle, un dépassement dont l'Union européenne constitue la tentative la plus crédible. En s'alignant sur ce projet, quelles que soient ses motivations, la Turquie se place aussi dans cette même perspective. Or, les cartes sont brouillées par les perceptions réciproques développées au cours des trente dernières années. Tout en aspirant à adhérer à l'UE, la Turquie perçoit en même temps cet ensemble comme susceptible de porter atteinte à son intégrité territoriale et à sa souveraineté nationale, dont elle se déclare prête, par son acte d'adhésion, à transférer des parcelles de plus en plus significatives.

De leur côté, les Européens voient plus ou moins confusément la Turquie comme un reliquat d'empire, trainant encore derrière elle les tares héréditaires de la Question d'Orient. Cela entraîne, de part et d'autre, le soupçon ou la conviction (selon le côté où l'on se place) qu'elle ne mériterait pas le même traitement qu'un Etat-nation à part entière. Or, l'adhésion de la Turquie à l'UE devrait d'une part garantir son intégrité territoriale, et d'autre part conduire à la solution des questions qui la concernent dans un cadre d'intégration supranationale.

L'irruption de la question chypriote et la politique de containment envers la Turquie, entreprise à partir de 1974 par la Grèce et la République chypriote auxquelles ont adhéré la diaspora arménienne et le mouvement kurde, ont puissamment contribué à façonner une image de la Turquie encore post-ottomane. Les initiateurs de cette politique, en promouvant la dénégation de la qualité d'Etat-nation à la Turquie, espéraient contre toute logique que ses propres tensions jointes à un environnement réprobateur sinon hostile, conduiraient à son effondrement. On revenait ainsi aux prédictions de Venizélos en 1919. Or entre-temps trois générations républicaines ont bel et bien bâti un Etat-nation qu'il est assez peu probable de voir disparaître comme par enchantement. Il a toutefois fallu attendre la capture du chef de la guérilla kurde pour que le bon sens reprenne ses droits. Les hommes politiques grecs se sont rendu compte qu'un voisin déstabilisé, mis au ban de la communauté internationale, pouvait être infiniment plus préoccupant qu'une Turquie intégrée aux instances européennes, et assumant pleinement et volontairement ses obligations. Ainsi, la Grèce abandonna-t-elle en 1999 ce front du refus, dont elle avait été l'initiatrice et l'acteur principal, pour œuvrer désormais en vue de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne.

Ce revirement modifia fondamentalement la donne. Non seulement il ouvrit à la Turquie le chemin de la candidature à l'UE, en enlevant aux milieux européens turcophobes un moyen d'instrumentaliser l'opposition grecque, mais il contribua aussi beaucoup à éroder les résistances internes à cette candidature. Le souverainisme turc, qui cachait la volonté d'un establishment de continuer à diriger le pays en dépit des fluctuations du jeu démocratique, commença de reculer au fur et à mesure que progressait l'espoir européen. Un des effets majeurs en fut la décrispation turque à propos de la question chypriote. L'image d'une Chypre dernier bastion avant l'Anatolie et ultime revanche des reculs subis s'estompa devant l'avancée que constituait la perspective européenne. Les miroirs déformants se renvoyant des images de fantômes ottomans commencèrent alors à se craqueler. Cela ne signifie pas que les problèmes sont résolus, ou qu'ils sont nécessairement sur la voie de l'être. Cela peut tout au plus vouloir dire qu'ils pourraient être appréhendés dans le cadre d'un consensus, en ce qui concerne aussi bien le bilan du passé que les perspectives d'avenir.

Il faudrait se rendre compte que la souveraineté absolue ou que la territorialisation des identités relèvent aujourd'hui plutôt de l'illusion, et que c'est au contraire la gestion intelligente de l'imbrication des pouvoirs, de la distribution des richesses et de la circulation des hommes dans une combinaison d'identités multiples qui est susceptible d'assurer la prospérité et peut-être même le bonheur.

Quant au passé, ce siècle trouble qui vient de s'écouler a au moins démontré que la tentative de l'oubli est une fausse solution. Ce qui est enfoui n'est pas oublié et, de surcroît, sa résurgence n'est pas maîtrisable. Les tentatives de l'Etat et de la société turcs d'oblitérer les conditions pénibles à travers lesquelles s'est construit l'Etat-nation ont été non seulement vaines mais contre-productives. C'est avant tout le droit et le devoir des générations actuelles de savoir l'histoire, toute l'histoire et rien que l'histoire (et pas les différentes constructions qui entendent s'y substituer) des événements fondateurs, pour ne pas être prises entre les rumeurs colportées par d'innombrables récits familiaux et le discours officiel. Mais cela demande un considérable travail en profondeur, et les pressions exercées à cette fin peuvent s'avérer contre-productives. L'aveu officiel d'un gouvernement n'entraînera pas de facto le consentement d'une société, prise aujourd'hui au piège entre l'accusation de complicité à un crime contre l'humanité et celle de trahison à une cause nationale.

L'exigence de la reconnaissance du génocide arménien, dont l'affirmation coïncide avec la politique du containment susmentionné, viserait alors, dans le cadre des objectifs de cette politique, davantage à acculer la Turquie dans une position négationniste, la présentant comme un Etat paria aux yeux de l'opinion publique internationale, qu'à obtenir le règlement d'un contentieux douloureux. La sensibilité d'une opinion publique internationale soucieuse de l'accomplissement d'un processus de deuil serait alors prise au piège d'un règlement de comptes. L'affaiblissement progressif de cette politique depuis le revirement de la Grèce, entraînant tant bien que mal celui du gouvernement chypriote grec, fait de cette exigence l'arme ultime des turcophobes dans l'Union européenne.

Or, dans le processus de « désottomanisation » des rapports entre la Turquie et l'Europe, processus nécessaire à une vision claire de part et d'autre, cette exigence devrait se transformer en un travail de fond visant plus à obtenir le dénouement par une reconstitution patiente et minutieuse du récit historique qu'à obtenir un aveu destiné à devenir le support de nouveaux contentieux. C'est ainsi que pourront être apaisées, de part et d'autre, les douleurs du membre fantôme." (p. 58-60)


Du même auteur : La Première Guerre mondiale et la question arménienne 

Ethnies et minorités en Turquie : quelques réflexions sur un problème insoluble
 
Caucase, la grande mêlée (1914-1921)

Les relations gréco-turques : mythes et réalités
  
 
La question du Pont-Euxin (1912-1923)

Voir également : "Génocide arménien" : le saviez-vous ?
 
Sources bibliographiques sur le contentieux turco-arménien
 
"Génocide arménien" : connaître les thèses contradictoires en présence

"Génocide arménien" : la parole aux historiens turcologues et islamologues