dimanche 21 avril 2019

"Génocide arménien" : les points d'achoppement d'une controverse historique




Odile Moreau, La Turquie dans la Grande Guerre. De l'Empire ottoman à la République de Turquie, Saint-Cloud, Soteca/14-18, 2016, p. 205-211 :

"Les Arméniens ottomans connaissent un sort extrêmement tragique durant la Première Guerre mondiale et cette question reste encore très sensible et controversée. Le 24 avril 1915 voit la déportation puis l'exécution de centaines de dignitaires arméniens d'Istanbul [l'ampleur de ces exécutions est à nuancer]. Cette date marque le début officiel des massacres/« génocide », avant même la loi provisoire de déportation [Tehcir Kanunu] adoptée le 26 mai 1915 par le conseil des ministres ottomans, qui est le seul acte légal qui marque le processus d'extermination, toutefois sans mentionner explicitement la population arménienne. Elle a pour objectif officiel d'assurer la défense de l'ordre public en temps de guerre, en préconisant le déplacement des populations des villes ou des campagnes soupçonnées d'actes de trahison ou d'espionnage. Puis, le 21 juin 1916 [1915], Talat Pacha adresse à toutes les régions [vilâyet] un ordre de déportation de tous les Arméniens de toutes les régions de l'Empire ottoman [une partie des Arméniens sont en fait exemptés, suivant leur lieu de résidence, profession/fonction, confession]. Mais, dès la fin du mois de février 1915, l'armée commence déjà à exterminer les Arméniens employés dans ses bataillons ouvriers [la présence d'Arméniens dans l'armée ottomane a persisté bien après 1915 : bataillons de travail, médecins militaires et même soldats du front].

La douloureuse défaite de Sarıkamış (22 décembre 1914-17 janvier 1915) joue certainement un rôle dans ce processus de radicalisation. En effet, la population arménienne est soupçonnée et accusée de collaboration avec l'ennemi et de préparation de révoltes à la frontière russe. De plus, des Arméniens russes se trouvent dans l'armée russe et des Arméniens ottomans les rejoignent comme volontaires. L'exemple d'un ancien député arménien au parlement ottoman, Karekin Pastermadjian, plus connu sous son nom de guerre, Armen Garo, organise des bataillons de volontaires arméniens qui passent à l'action dès le mois de novembre 1914. Ils participent à la prise de Van et à sa défense. Leur « jonction/collusion » avec l'armée russe provoque un choc. L'un des objectifs de ces mesures est d'anéantir l'auto-défense des Arméniens.

Au début du mois de janvier 1915, la débâcle du front oriental laisse l'Anatolie orientale ouverte à l'avancée russe. Quand l'hiver devient moins rigoureux, les premières mesures d'élimination des Arméniens ottomans commencent. Ces événements sont encore sujets à controverse et extrêmement sensibles. La population arménienne constitue toutefois une partie importante de la population d'Anatolie orientale, hors mis Van où elle est majoritaire, sans constituer la majorité dans aucune province orientale. Les estimations de la population totale arménienne de l'Empire ottoman varient, mais elle est considérée à environ 1 500 000, à savoir, environ dix pour cent de la population d'Anatolie.

Après les révoltes de 1896 en Anatolie orientale, la situation s'est en quelque sorte normalisée, mais les relations entre les populations non-musulmanes et musulmanes, et plus particulièrement arménienne et kurde, sont tendues, voire conflictuelles. Au mois de mai 1913, les représentants du parti politique arménien, le Dashnaksoutioun, ont demandé la création d'une gendarmerie étrangère ayant pour mission de protéger la population arménienne en Anatolie orientale. Après discussion entre le Comité Union et Progrès et les gouvernements britannique, français et russe, un accord est trouvé en février 1914 pour établir deux inspecteurs étrangers avec de larges pouvoirs en Anatolie orientale. Puis, au mois de mai 1914, un inspecteur hollandais et un inspecteur norvégien sont nommés.

Certes, au début de la Première Guerre mondiale, les nationalistes arméniens voient dans les victoires russes l'opportunité de créer un Etat arménien en Anatolie orientale et ils y sont d'ailleurs encouragés par la propagande russe. Des désertions arméniennes dans les rangs de l'armée ottomane conduisent quelques milliers d'entre eux à rejoindre les rangs de l'armée russe ou à effectuer des activités de guérilla derrière les lignes ottomanes. Face à cette situation plus que préoccupante, le ministre de l'Intérieur Talat Pacha prend la décision de relocaliser les populations arméniennes. C'est à dire de les déplacer de la zone de guerre vers un no man's land, Deir ez-Zor, en plein désert de la province de Syrie. La loi sur la déportation [Tehcir Kanunu] est mise à exécution, en deux vagues, au cours des années 1915 et 1916, provoquant la mort de la plupart des populations déplacées. La première phase de déportations et de massacres a lieu pendant quatre mois, entre les mois d'avril et d'août 1915 [les musulmans d'Anatolie orientale connurent également l'exode et furent victimes des massacres commis par les forces arméno-cosaques]. Ces déplacements forcés de la population arménienne, ayant conduit au décès de la majorité d'entre elle, sont un fait historique et avéré [la moitié des 300.000 Arméniens évacués par l'armée russe à la même époque ont péri, selon Richard G. Hovannisian].

Les controverses autour de ces événements s'articulent autour de trois points principaux. Le premier point concerne l'évaluation de la nécessité militaire de cette opération. Un premier groupe d'historiens [Justin McCarthy, Edward J. Erickson] met l'accent sur les activités de traîtrise accomplies par de nombreux Arméniens pendant la Première Guerre mondiale et, dans ces conditions, la difficulté à discerner quels seraient les Arméniens susceptibles de rester loyaux à l'Empire ottoman. Ces actes constitueraient une menace vitale pour l'Empire ottoman. D'un point de vue d'histoire militaire, les activités des comités révolutionnaires arméniens sont considérés comme un danger existentiel portant atteinte à la sécurité nationale et ont été réprimés avec des méthodes contre-insurrectionnelles. Le deuxième groupe, constitué des historiens qui défendent la thèse du génocide, souligne toutefois le fait que ces déportations ne concernent pas exclusivement le théâtre de guerre, mais l'ensemble du territoire de l'Empire, y compris l'Anatolie occidentale [du fait de la menace d'un débarquement des forces de l'Entente] et sa capitale, Istanbul, où des membres de l'élite ottomane sont également persécutés. Par ailleurs, il remet en cause cette dimension existentielle. Selon Taner Akçam, nombre de révoltes arméniennes sont exagérées et servent de prétexte.

Le deuxième point concerne le nombre des victimes de ces déportations. Les historiens du premier groupe estiment que le nombre des morts est d'environ 200 000 [c'est faux : Justin McCarthy estime qu'il y a eu 584.000 morts], alors que les historiens du second groupe argumentent qu'il serait jusqu'à huit fois plus élevé. Erik Jan Zürcher propose une évaluation intermédiaire, selon laquelle il serait vraisemblable que le nombre des victimes se situe dans une fourchette de 600 000 à 800 000 victimes.

Le troisième point d'achoppement, qui est le plus important, est celui de l'intentionnalité, la motivation. Il suscite un vif débat autour de la terminologie et de l'emploi du vocable de génocide, qui est le terme le plus fréquemment utilisé. La position du premier groupe présente une situation de guerre intra-communautaire en Anatolie orientale, où les milices arméniennes sont soutenues par l'armée russe, face à des tribus kurdes, quant à elles, soutenues par la gendarmerie ottomane. Elle reconnaît que la population musulmane, et notamment kurde, attaque les convois de déportés. Toutefois, elle évalue ces agissements comme un manque de contrôle du gouvernement ottoman, plutôt que comme une politique délibérée d'extermination [d'autant que des gendarmes ottomans ont été tués par les bandes agressant les convois de déportés...]. Pour le second groupe, le choix même de la destination de Deir-ez-Zor, au cœur du désert syrien, localité absolument inhospitalière, suscite des questionnements [selon Fuat Dündar, c'était un choix par défaut : l'expulsion vers l'Empire russe ou le regroupement en Anatolie centrale étant encore plus problématiques pour l'Etat ottoman]. Selon Taner Akçam, l'objectif du Comité Union et Progrès est d'homogénéiser ethniquement et religieusement l'Anatolie, dont l'élimination constituait un volet.

Aucune preuve dans les documents ottomans ne démontre l'implication du gouvernement ottoman dans les massacres. Les Arméniens essaient de démontrer cette implication, en se basant par exemple sur les « papiers Andonian »3, mais cette source est sujette à caution et susceptible d'avoir été forgée. Néanmoins, de nombreuses publications britanniques et américaines contemporaines de la Première Guerre mondiale, semblent apporter des éléments prouvant l'implication du gouvernement ottoman en raison de la propagande de guerre. En outre, les sources allemandes contemporaines de la Première Guerre mondiale font aussi état de l'implication du gouvernement ottoman.

L'implication de l'ensemble du gouvernement ottoman n'est pas aisée à démontrer [cf. la controverse autour du rôle réel de Cemal Paşa, membre du triumvirat, ministre de la Marine et gouverneur de la Syrie]. Toutefois, le premier cercle du Comité Union et Progrès, dirigé par Talat Pacha, travaille à « résoudre » la question orientale par l'extermination des Arméniens et les déportations sont envisagées dans ce but [Talat Paşa a donné des ordres aux gouverneurs pour qu'ils empêchent les massacres d'Arméniens, à l'été 1915...]. De nombreux chefs politiques locaux du Comité Union et Progrès assistent à ces événements. L'extermination serait organisée par la Teşkilat-ı Mahsusa sous la houlette de son directeur politique Bahaeddin Sakir. Il semble que de nombreuses oppositions soient survenues entre les gouverneurs [membres du Comité Union et Progrès...] et les administrateurs, d'une part, et les représentants du parti Union et Progrès, d'autre part. Néanmoins, ces ordres émanent du pouvoir central et il semble que cette politique soit menée à l'instigation du Comité Union et Progrès. Or, les sources de Teşkilat-ı Mahsusa ont été détruites et celles du Comité Union et Progrès seraient perdues. En tout cas, aucune n'est consultable pour permettre d'aller plus loin [c'est surtout l'accès aux archives détenues par les Arméniens qui pose problème] et il est bien difficile, dans ces conditions, d'apporter des preuves. (...)

La dimension mémorielle demeure extrêmement douloureuse. Elle se manifeste par des conflits entre mémoires collectives et individuelles. (...)

Des politiques étatiques sont mises en œuvre pour enrayer la chute vertigineuse de la production agricole dès 1915. On assiste à une réelle interdépendance des régions, liées par l'enjeu alimentaire vital, combattre pour la survie en temps de guerre, tant au front qu'à l'arrière. Toutes les provinces souffrent, mais spécialement celles de Syrie et du Liban, particulièrement éprouvées par la famine [en raison du blocus naval franco-britannique]. Les associations jouent un rôle pour pallier les déficiences de l'Etat vis-à-vis de la population. Au mois d'avril 1915, après la bataille de Gallipoli, les déportations de la population arménienne commencent. Par une politique d'ingénierie démographique, l'Anatolie se transforme en un territoire majoritairement peuplé de Musulmans. Ce « renforcement démographique » va favoriser l'essor de la population musulmane d'Anatolie et contribuer à la construction d'une économie nationale. (...)

3 Les « papiers Andonian » sont une série de documents concernant les massacres des Arméniens publiés par le journaliste arménien Aram Andonian entre 1919 et 1920, dont il ne reste à ce jour que des reproductions. Leur remise en question a débuté à partir des années 1980 lorsque des historiens turcs y relevèrent des irrégularités."

Voir également :
"Génocide arménien" : la parole aux historiens turcologues et islamologues

Résumé de "La Première Guerre mondiale et la question arménienne" (de Stéphane Yerasimos)

La marche vers la tragédie arménienne de 1915

L'injonction à la "reconnaissance" du "génocide arménien" : schématisme et contre-productivité

"Génocide arménien" : connaître les thèses contradictoires en présence

Entretien avec Fuat Dündar 

"Génocide arménien" : le saviez-vous ?
 
Sources bibliographiques sur le contentieux turco-arménien


Du même auteur : Le projet ottomaniste d'admission des Arméniens dans l'armée ottomane : des Tanzimat à la révolution jeune-turque