samedi 15 février 2020

"Génocide arménien" : la présence persistante de nombreux Arméniens au sein de l'armée ottomane

Odile Moreau, L'Empire ottoman au XIXe siècle, Paris, Armand Colin, 2020, p. 247-248 :

"Outre le service militaire armé, existait un service non armé, dans lequel les non-Musulmans, principalement les Grecs et les Arméniens, étaient employés. Ces bataillons de soldats ouvriers servaient en temps de paix comme en temps de guerre et ils avaient été utilisés lors des guerres balkaniques. A l'origine, on y affectait des hommes trop jeunes, trop âgés ou blessés. Au début de la Première Guerre mondiale, il y eut une tendance à désarmer les non-Musulmans par défiance. Cependant, il subsista, de manière résiduelle, des soldats non-musulmans armés. En effet, dès le premier jour de la mobilisation, Enver Pacha donna l'ordre de constituer des bataillons de soldats-ouvriers, le plus possible avec des non-Musulmans. Vers le 25 février 1915, alors que l'armée ottomane essuyait des revers sur le front oriental, il fut décidé de désarmer tous les Arméniens, sans distinction d'âge, par crainte de collaboration avec l'ennemi russe. A partir de cette date, tous les Arméniens qui portaient les armes furent théoriquement envoyés dans les bataillons-ouvriers. Or, cette mesure ne s'appliqua pas de manière uniforme. On rencontrait, par exemple, des Arméniens dans les unités combattantes jusqu'au printemps 1916. Des exceptions concernaient aussi les médecins non-musulmans car les unités combattantes manquaient cruellement de médecins militaires.

Leur situation dans les bataillons-ouvriers n'était pas enviable car ils souffraient de la pénurie de nourriture, des épidémies et de l'épuisement au travail. Leur création visait à leur confier des tâches spécifiques et non à les faire disparaître. Cependant, à partir du mois d'avril 1915, le regroupement de ces soldats non armés facilita certainement leur élimination. Sur le front du Caucase, alors que l'armée russe attaquait, l'objectif était d'empêcher qu'ils ne désertent pour aller grossir les rangs ennemis. En revanche, sur le front des Dardanelles, à Gallipoli, sur celui du Sinaï-Palestine ou sur le chantier de la construction du Bagdad Bahn, il semble que des Arméniens continuèrent à travailler jusqu'à la fin de l'année 1915, voire du printemps 1916. Ainsi, les massacres débutèrent en Anatolie orientale, avant le début des déportations du mois de mai 1915 [mais après les exactions commises par les forces arméniennes, qui ont débuté dès l'automne-hiver 1914]. Lorsque le commandant du front du Caucase, Vehib Pacha apprit le sort subi par « ses ouvriers arméniens », il intenta un recours devant la cour martiale [Vehip Paşa a été maintenu à la tête de la IIIe armée jusqu'en juin 1918, son comportement ne lui a pas valu d'être destitué par Enver, même lorsque Talat est devenu grand-vizir en février 1917, Enver lui confia par ailleurs la mission de sonder le haut-commissariat de la Transcaucasie en vue de l'établissement de relations diplomatiques]. (...)

Les bataillons-ouvriers fournirent eux aussi une contribution précieuse à l'effort de guerre, en réalisant des travaux d'aménagement des voies de transport ainsi que dans l'agriculture, mais nombre d'entre eux connurent une fin tragique."


Edward J. Erickson, "The Armenians and Ottoman Military Policy, 1915", War in History, volume 15, n° 2, 2008, p. 157-159 :

"S'ajoutant à la vulnérabilité ottomane, la faiblesse du réseau routier dans la zone de la 3e armée se détériorait rapidement en raison d'une utilisation extrêmement intensive. L'incapacité des provinces à maintenir en bon état les quelques routes praticables en tout temps, a obligé les militaires à assumer ce fardeau. Cela a obligé l'armée à renforcer ses services de travail, qui ont été organisés en bataillons de travail non armés (amele taburu). La 3e armée n'était pas préparée à cela lors de la mobilisation en 1914 et ne comptait que six bataillons de construction de routes (yol inşaat taburu) sur ses effectifs.86 En 1915, ceux-ci furent réorganisés et élargis en 30 amele (yol) taburu, ou bataillons de travail (de route), dont 11 ont été déployés sur le couloir Erzincan-Erzurum-Hasankale-Tortum.87 Ces unités n'étaient pas des bataillons pénaux, mais une grande partie de la main-d'œuvre nécessaire à l'augmentation du nombre de bataillons provenait des soldats arméniens que les Ottomans ont arrachés aux unités de combat au printemps 1915. Bien que certains auteurs suggèrent que les bataillons de travail ont été conçus pour le meurtre délibéré de soldats arméniens affectés à leurs rangs,88 en fait, les bataillons constituaient une partie essentielle de l'architecture logistique. Plus tard, à l'été 1916, les 28 bataillons de travail survivants furent réorganisés en 17 bataillons en raison de graves pénuries d'hommes.89 Ces bataillons avaient été gravement affaiblis lors de la retraite désastreuse d'Erzurum et de Trabzon, et subirent de lourdes pertes, provoquant la fusion de certains pour en renforcer d'autres.90 Indépendamment de la composition des bataillons de travail, il est évident que garder les routes ouvertes était une priorité pour la 3e armée. (...)

86 Rapport sur la situation de la 3 LoCI [3e armée], 27 septembre 1914, ATASE, archive 1129, registre 27, dossier 1-2, reproduit dans TCGB, Kafkas Cephesi 3ncü Ordu Harekatı II, p. 647.

87 Rapports de la 3 LoCI, TCGB, archive 3055, registre H-28, dossier 1-11, cités dans TCGB, Kafkas Cephesi 3ncü Ordu Harekatı II, p. 696.

88 Voir, par exemple, Balakian, Burning Tigris, p. 184–85, et E.J. Zürcher, Ottoman Labour Battalions in World War I, http://www.hist.net/kieser/aghet/Essays/EssayZurcher.html. Le Dr. Zürcher cite les travaux de Taner Akçam et Vahakn Dadrian. Il existe des témoignages selon lesquels certains soldats arméniens ont été tués délibérément alors qu'ils étaient affectés aux bataillons de travail ; cependant, il est inexact d'associer cette caractérisation à l'organisation en général.

89 Tableau de réorganisation, 30 août 1916, ATASE, archive 3055, registre  H-10, dossier 4-127, reproduit dans TCGB, Kafkas Cephesi 3ncü Ordu Harekatı II, p. 721.

90 TCGB, Kafkas Cephesi 3ncü Ordu Harekatı II, p. 721. Voir la réorganisation des bataillons d'Erzurum et de Trabzon."


Fuat Dündar, entretien avec Talin Suciyan, Agos, 7 avril 2007 :

"Est-ce que des Arméniens sont enrôlés dans l'armée durant les déportations ?

Oui. Des Arméniens sont même enrôlés dans l'armée à Der Zor en 1916, en 1917.

Quelle est la source ?

Il existe des télégrammes codés.

Et est-ce qu'ils y vont ?

Je ne sais pas. Mais le pouvoir central l'ordonne. A condition qu'ils soient incorporés dans les bataillons de travail et sans armes..."


Edward J. Erickson, Ordered to Die : A History of the Ottoman Army in the First World War, Westport (CT)-Londres, Greenwood Press, 2001, p. 104 :

"Au milieu de l'année 1916, la majeure partie de la population arménienne avait été expulsée de force des vilayets de l'Anatolie orientale et des villes clés le long du chemin de fer Est-Ouest. A ce stade, les Arméniens ont cessé d'être une préoccupation militaire pour les états-majors turcs. De nombreux hommes arméniens sont restés en vie puisque l'armée turque a continué à utiliser la main-d'œuvre arménienne dans ses bataillons de travail jusqu'à la fin de la guerre."


Odile Moreau, La Turquie dans la Grande Guerre. De l'Empire ottoman à la République de Turquie, Saint-Cloud, Soteca/14-18, 2016, p. 226 :

"La plupart des déserteurs ne passent pas à l'ennemi, sauf dans la seconde partie de la guerre, où de nombreux soldats arabes et arméniens rejoignent les armées britanniques [ce qui paraît incompatible avec une extermination des soldats arméniens, qui aurait été planifiée en 1915...]."


Edward J. Erickson, Ottoman Army Effectiveness in World War I : A Comparative Study, Londres, Routledge, 2007, p. 129-130 :

"Un rapport du renseignement britannique recensant les 7.233 prisonniers et déserteurs ottomans capturés entre le 31 octobre et le 24 novembre 1917 a rendu compte de la démographie des hommes. Les Britanniques ont noté que 64 % des prisonniers étaient des Turcs, 27 % des Arabes et 9 % étaient des Grecs, des Arméniens et des Juifs. Des statistiques comparables contenues dans le rapport de Hüseyin Hüsnü Emir du 9 septembre 1917 sur la composition ethnique des divisions d'infanterie (voir le chapitre précédent) étaient 66 % de Turcs, 26 % d'Arabes et 8 % d'autres races. Il apparaît que les Britanniques ont capturé des soldats ennemis dans des proportions reflétant presque directement la composition ethnique de l'armée ottomane."


Voir également : Les Arméniens de l'armée ottomane ont-ils été "exterminés" pendant la Première Guerre mondiale ?

Enver Paşa (Enver Pacha) et les Arméniens

Cemal Paşa (Djemal Pacha), figure majeure de l'arménophilie turque

Talat Paşa (Talat Pacha) et les Arméniens 

Le projet ottomaniste d'admission des Arméniens dans l'armée ottomane : des Tanzimat à la révolution jeune-turque

"Génocide arménien" : les points d'achoppement d'une controverse historique