mardi 3 mars 2020

L'arménophilie d'Alfred Rosenberg




Alfred Rosenberg, note dans son journal intime, 14 juillet 1942, source : Jürgen Matthäus et Frank Bajohr (dir.), The Political Diary of Alfred Rosenberg and the Onset of the Holocaust, Lanham, Rowman & Littlefield, 2015, p. 288 :

"Le tsar russe et la noblesse russe avaient toujours eu de grands domaines en Crimée, et des vignobles en particulier. Ces régions doivent être séparées des propriétés tatares, et si l'on regroupe aussi un peu les Tatars et si l'on éloigne les Grecs, il y aurait la place disponible pour les Tyroliens du Sud dans les montagnes et les vallées du Sud. Le Führer est de nouveau revenu sur les Arméniens et a déclaré qu'il avait toujours supposé qu'ils étaient des escrocs. De toute évidence, c'est un vieux cliché qui est toujours vivant dans l'esprit du Führer. Il souligna qu'il a dû corriger certaines choses au fil du temps. J'ai expliqué au Führer que les agriculteurs et les petits artisans arméniens sont installés dans les vallées depuis des siècles, ils sont très travailleurs, désireux de travailler, et surtout ils forment un bon rempart entre les Turcs et les Azerbaïdjanais. En ce qui concerne la forme [administrative] du Caucase, j'ai suggéré de ne pas utiliser ici le concept de Reichskommissar. Au lieu de cela, j'ai proposé au Führer des noms parmi lesquels choisir, ou bien Protektor, ou bien Reichsschutzherr, la Géorgie, par exemple, étant désignée comme un Land plutôt que comme un Generalbezirk. Le Führer a évoqué la proposition d'une confédération des Etats du Caucase [Staatenbund]. J'ai dit au Führer qu'au lieu de Staatenbund, je suggérerais le terme de Länderbund du Caucase, correspondant aux désignations de Land Georgien, Land Armenien, etc. Là encore, le Führer était également d'accord."


Rosenberg et Hitler ont été amenés à parler des Arméniens, en raison de leur présence en Crimée (presqu'île vouée à la colonisation allemande) : les Arméniens de Crimée ont été plus tard déportés par le pouvoir soviétique, au prétexte de faits de collaboration, au même titre que les Tatars, Grecs et Bulgares (fait peu rappelé par ceux qui osent aujourd'hui justifier la déportation des seuls Tatars). Que les Arméniens n'aient pas suscité un élan d'affection débordante chez Hitler n'a rien d'étonnant : il lui est arrivé de tenir des propos dédaigneux sur les Arabes, les Indiens (de langue indo-européenne comme les Arméniens), et aussi les Turcs anatoliens et centre-asiatiques (cf. Mein Kampf, le Zweites Buch et les Propos de table), et même sur ses alliés japonais. On voit en tout cas qu'il restait ouvert sur la question du nationalisme arménien, et attentif aux suggestions de l'arménophile Rosenberg. A noter qu'Hitler croyait que les Kurdes étaient des "Germains cachés" (et non des "Arméniens cachés"...).

Alfred Rosenberg est né dans une famille germano-balte de Reval (Estonie). Réfugié en Allemagne à la suite de la révolution d'Octobre, il contribua à la diffusion du thème du "judéo-bolchevisme" (notamment via l'organisation munichoise Aufbau Vereinigung, composée d'autres émigrés de Russie), thème qui est un élément clé de la radicalisation génocidaire du nationalisme allemand. Idéologue du NSDAP et responsable des relations extérieures du parti, il fut nommé à la tête de l'Ostministerium en 1941 (ministère chargé des territoires soviétiques conquis). Il reconnut à ce titre un Conseil national arménien, présidé par Ardaches Apeghian, en 1942 (dont faisaient partie les dachnaks "Dro" Kanayan, Garéguine Njdeh et Vahan Papazian).

Rosenberg exprime une piètre opinion de la Turquie (ottomane ou républicaine) dans son célèbre ouvrage Le Mythe du XXe siècle. Il était également hostile au panturquisme.

Outre le fait que les Juifs soviétiques ont été les premiers à faire l'objet d'une extermination systématique (Einsatzgruppen), Rosenberg a joué un rôle qui est loin d'être insignifiant dans le génocide juif : il a eu une influence déterminante sur la décision de déporter les Juifs allemands dès l'automne 1941 (un moment fatidique sur lequel nous reviendrons), il a encouragé de facto Hans Frank à faire mourir en masse les Juifs du Generalgouvernement en s'opposant à leur expulsion vers les territoires soviétiques occupés (14 octobre 1941), il a suggéré d'exécuter des personnalités juives en France à la place des otages goys (mémorandum à Hitler, 18 décembre 1941). Son ami Hinrich Lohse (Reichskommissar de l'Ostland, et président de la Nordische Gesellschaft, association sous l'influence de Rosenberg) fut mêlé aux premiers massacres de déportés juifs allemands : Kaunas et Riga, avant la conférence de Wannsee.

En août 1941, Heydrich et Goebbels ont fait pression sur Hitler pour que les Juifs allemands soient déportés, mais celui-ci a répondu par la négative, jugeant que le moment n'était pas encore venu. Mais le 17 septembre 1941, Hitler accepta leur déportation immédiate. Comme l'a bien repéré l'historien Ian Kershaw, il y a une concordance chronologique avec une note de Rosenberg dans son journal (12 septembre), où celui-ci explique qu'il a proposé de s'en prendre aux Juifs d'Europe centrale, en réponse à la déportation stalinienne des Allemands de la Volga. Ce qui veut dire que les "conseils" de Rosenberg ont contribué à faire changer d'avis Hitler. Au même moment, Himmler approuva l'idée de déporter les Juifs qui étaient internés en France, dès que les moyens de transport seraient disponibles (16 septembre).

On voit ici que les violences de masse des régimes tsariste (1914-1916) et soviétique contre les minorités allemandes, ont beaucoup "marqué" et "désinhibé" le Germano-Balte Rosenberg :

"Lorsque nous sont parvenues les informations selon lesquelles Staline veut désormais aussi déporter les 400.000 Allemands de la Volga en Sibérie, ce qui signifie les assassiner, toute notre haine de Moscou a de nouveau explosé en chacun de nous, plus que jamais. J'ai donné des instructions pour une déclaration très vive et envoyé le libellé du projet au Führer. Qui l'a durci encore. Hier, j'ai préparé une proposition afin de diffuser un message radio vers la Russie, l'Angleterre et les Etats-Unis, déclarant que si ce meurtre de masse devait être commis, l'Allemagne le ferait payer aux Juifs d'Europe centrale. Et ce, avec la justification la plus complète, puisque le Juif Shertok [Moshe Sharett] vient de déclarer lors d'une conférence sur la Palestine que les Juifs ont un intérêt particulier dans l'alliance Moscou-Londres-Washington, car ils y ont toujours oeuvré. – La proposition se trouve maintenant chez le Führer.

Ceci étant : ce n'est pas seulement le bolchevisme qui est responsable des actes de Staline, mais également le peuple russe. Il a toujours vu avec jalousie le travail fructueux des colons allemands. En 1914, les Russes ont attaqué les colonies a.[llemandes] du Sud, les ont pillées, ont abattu leur bétail. Barclay de Tolly, qui avait mené cette stratégie salvatrice en 1812, a été traité de « traître » ; en 1914, le pogrom contre les Allemands a traversé toutes les villes. Le chef de la police de Moscou a lui-même incité la foule à détruire les boutiques allemandes (c'étaient des boutiques de citoyens russes avec des noms allemands). Ce que le bolchevisme a fait, ce n'était qu'une continuation radicale de ces explosions d'instincts d'infériorité. Sur les 2 millions 1/2 d'Allemands de souche, 1 million ont été, en toute certitude, exterminés, sur les 1 million 1/2 d'Allemands de la Volga, il en restait 400.000. Maintenant, eux aussi partent pour la glace sibérienne."
(Alfred Rosenberg, note dans son journal intime, 12 septembre 1941, source : Jürgen Matthäus et Frank Bajohr (dir.), op. cit., p. 263-264)

Voir également : L'arménophilie de Johann von Leers 

L'arménophilie de Paul Rohrbach
  
 
Juifs et Arméniens : les "oublis" de Stefan Ihrig
 
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