samedi 4 avril 2020

Bekir Sami Kunduh : entre racisme anti-arménien et pragmatisme




Raymond H. Kévorkian et Paul B. Paboudjian, Les Arméniens dans l'Empire ottoman à la veille du génocide, Paris, ARHIS, 1992 :

"Certains aspects de la politique des dirigeants arméniens ne sont bien évidemment évoqués qu'à demi-mot lors des sessions de la Chambre, ou prudemment exposés par les journaux grâce à des fuites lorsque les intérêts d'un parti en imposent la nécessité. Mais, il s'agit de cas exceptionnels, tel celui de Krikor Zohrab, qui, dérogeant à la règle, fait devant les députés un discours-bilan de près de deux heures sur l'état des relations arméno-turques le 25 novembre 1911. « Il serait un peu naïf, dit-il, de croire que dans ce pays, par la simple proclamation de la Constitution, on allait modifier l'état d'esprit général de la population ottomane..., à savoir que le chrétien ne peut être considéré comme l'égal du musulman, qui est le seul à avoir des droits ». Et d'ajouter, en évoquant la sécurité des populations dans les provinces, que les députés arméniens au Parlement ottoman se sont toujours concertés pour mener une action commune et discrète, au sujet de laquelle il pense que le temps est venu de s'expliquer. (...) Pour l'amélioration du sort des Arméniens du Haut plateau, nous avons réussi, ajoute-il, à faire nommer des valis intègres dans certaines régions : Djélal bey à Erzeroum, Békir Sami à Van, Ismaïl Hakke à Bitlis et, récemment, Djémal bey à Adana. Ceci est d'autant plus significatif pour lui, que lorsque les valis empêchent les Kurdes de piller et de rançonner, et tentent de protéger les droits des Arméniens, ces mêmes Kurdes les menacent d'émigrer ou de se révolter." (p. 32-33)

 
Hilmar Kaiser, "Regional Resistance to Central Government Policies : Ahmed Djemal Pasha, the Governors of Aleppo, and Armenian Deportees in the Spring and Summer of 1915", Journal of Genocide Research, volume 12, n° 3-4, septembre-décembre 2010 :

"Les actions de Bekir Sami montrent des contradictions remarquables. Il entretenait des opinions racistes concernant les Arméniens et souscrivait à la justification politique globale du programme de déportation, à l'élimination des communautés arméniennes viables qui étaient susceptibles de soutenir des revendications politiques à l'avenir. Pourtant, face au désastre humain causé par son propre parti politique, il n'était pas disposé à appliquer ses politiques dans son propre domaine d'autorité [le vilayet d'Alep]." (p. 204)

"Djelal et Bekir Sami Bey se sont opposés à certaines parties de la politique du gouvernement central. Ils ont retardé les déportations, cherché à atténuer le sort des déportés, et ont même essayé d'arrêter au moins temporairement le programme de déportation dans son intégralité. (...) L'opposition de Bekir Sami à la politique du CUP est remarquable car il entretenait des perceptions racistes sur les Arméniens, les qualifiant de "microbes". Il faut souligner qu'en général, la correspondance entre les autorités centrales et provinciales ne suggère pas que le racisme ait été un motif idéologique prédominant pour les déportations. Si la pensée raciste n'était pas inconnue en 1915, elle ne signifiait pas que les idées racistes et les atrocités anti-arméniennes étaient nécessairement liées. Au contraire, un homme qui entretient par moment des notions racistes s'est opposé aux autorités centrales et a plaidé en faveur des Arméniens. Bekir Sami était probablement raciste ; cependant, il n'était pas disposé à commettre des actes de génocide." (p. 208)


Ignace Pierre XVI Batanian (patriarche arménien catholique), Une page de la tragédie arménienne. (Cinquante ans après les Hécatombes) 1915-1965. Appel à la conscience internationale, Bourj Hammoud, Imprimerie Sarkissian & Kavdjian, 1965 :


"Djélal Bey, Vali d'Alep, et son successeur, Bakir Sami Bey, n'approuvèrent point les mesures contre toute une population sans défense. Ils essayèrent même d'être bienveillants en permettant, aux réfugiés arméniens, l'entrée et la résidence à Alep. Ils ne voulurent pas exécuter tous les ordres, que le gouvernement central donnait sans cesse pour éloigner d'Alep les épaves des malheureux et les exposer aux dangers du désert." (p. 24)


Georges Mamoulia, Les combats indépendantistes des Caucasiens entre URSS et puissances occidentales : Le cas de la Géorgie (1921-1945), Paris, L'Harmattan, 2009 :

"Bekir Sami Bey, ministre des Affaires étrangères et chef de la délégation diplomatique du gouvernement kémaliste à la conférence de Londres, était le chaud partisan d'une orientation pro-occidentale pour la Turquie et par conséquent, d'un compromis avec Londres et Paris. Descendant des Montagnards expulsés en masse au XIXe siècle du Caucase du Nord par le gouvernement tsariste, il nourrissait une vive animosité à l'égard de l'Empire russe, quel qu'en fût le régime politique. Le gouvernement d'Ankara lui accorda une grande marge de manoeuvre. Comme nous l'avons déjà indiqué, les Turcs, tout en négociant avec les Occidentaux, menaient parallèlement des pourparlers avec les Bolcheviks. Ceci permettait aux kémalistes d'augmenter la pression sur les Alliés, en les empêchant, en même temps, de conclure un accord avec les Bolcheviks pour isoler la Turquie.

Le 4 mars 1921, lors de négociations secrètes avec Lloyd George, Bekir Sami Bey tint les propos suivants. Les Turcs, dit-il, n'éprouvent aucune sympathie pour les Bolcheviks. Ils aimeraient parvenir à un accord avec la Grande-Bretagne. Et Londres ferait mieux de changer ses priorités au Moyen-Orient, en revenant à la politique de Palmerston. Dans ce cas la Turquie serait capable de contribuer à la création dans le Caucase d'un Etat-tampon. Elle pourrait aussi tenter de saper l'influence des Soviets en Asie Centrale et en Afghanistan, et de neutraliser leur propagande antibritannique, si dangereuse pour Londres.

Sami Bey demanda à Lloyd George de reconnaître l'indépendance du Caucase du Nord, pour témoigner de la sincérité de ses intentions : « La création d'une confédération caucasienne puissante ne correspondait-elle pas aux intérêts de la Turquie et de l'Empire britannique ? ».

Lloyd George, tout en reconnaissant que cette proposition méritait d'être examinée, refusa de la discuter avant la résolution de la question d'Izmir. Aux termes du traité de Sèvres, cette ville et la région avoisinante devaient être accordées à la Grèce. Comme une cession d'Izmir à la Grèce était en contradiction totale avec le pacte national kémaliste, les négociations échouèrent.

Les archives du gouvernement géorgien en exil jettent une lumière complémentaire sur l'initiative de Bekir Sami Bey. Elles révèlent que la position de Briand rejoignait totalement celle du ministre turc. Si les Anglais persistaient à s'en tenir au traité de Sèvres, Briand, quant à lui, envisageait de réviser certaines de ses clauses les plus inacceptables pour les Turcs, afin de les détourner de l'alliance bolchevique et d'obtenir des avantages économiques pour la France en Turquie." (p. 35-36)

"Le 25 mars, à l'initiative d'Abdul Medjid Tchermoev, le chef de la délégation diplomatique nord-caucasienne à la conférence de paix, une autre réunion fut convoquée, dans le but de discuter la future alliance de la Turquie avec le Caucase uni.

Outre Bekir Sami Bey, Tchenkeli et Avalichvili, étaient présents les Azerbaïdjanais Ali Mardan Bey Toptchibachy, M. Magheramov, Alekper Cheikh-ul-Islam-Zadé (Cheikh-ul-Islamov) et Djeikhoun Hadjibeili, ainsi que les Nord-Caucasiens A. M. Tchermoev, Vassan Guirey Djabagui (Djabaguiev) et Aitek Namitok (Namitokov). Ce dernier représentait les Tcherkesses du Kouban. Ce personnage avait probablement été convié par Bekir Sami Bey lui-même, ou, peut être, par les autres Caucasiens, dans le but d'intéresser davantage les Turcs à une alliance turco-caucasienne. (...)

Lors de cette réunion où les Arméniens n'étaient pas représentés, tous les délégués caucasiens soulignèrent à l'unanimité que « …l'établissement du bon voisinage et même d'une alliance… » serait possible « … à la condition du désintéressement politique et territorial de la Turquie dans le Caucase et d'une délimitation des frontières entre la Turquie et la Géorgie conforme aux intérêts vitaux de cette République ».

Selon le compte rendu de la réunion, Bekir Samy Bey donna en conclusion, au nom du gouvernement d'Ankara, les assurances suivantes :

« Il demeure entendu que mon gouvernement n'aura jamais dans vos affaires qu'une politique caucasienne et non panturque [...] avoir un rempart dans le Nord, c'est notre intérêt vital, mais pour que ce rempart soit solide, il faut que la future confédération du Caucase comprenne aussi la Ciscaucasie (le Caucase du Nord). Nous n'avons aucune visée territoriale en Géorgie ; une autonomie locale administrative pour la province de Batoum, c'est tout ce que nous désirons, et les Géorgiens eux-mêmes sont en cela d'accord avec nous. Il est vrai que nous revendiquons Ardahan, mais c'est une question secondaire et ce n'est pas à cause de cela que nous allons compromettre l'avenir de nos relations avec le Caucase tout entier.

Il nous serait impossible à l'heure actuelle de vous venir en aide dans votre lutte contre les Bolcheviks, nous ne pourrions nous engager dans cette lutte au moment où les Grecs nous attaquent en Asie Mineure. J'espère néanmoins que dans deux mois notre différend avec les Grecs sera réglé – alors non seulement la France, mais l'Angleterre aussi s'intéressera à nos affaires et même à ce problème de la confédération du Caucase que nous discutons ici. Quand cette heure viendra, nous nous rencontrerons dans une conférence des délégués et c'est alors que nous aurons un traité à élaborer, pas un simple traité d'amitié, mais un traité d'alliance ! »
." (p. 40-41)


Alexandre Khatissian, Eclosion et développement de la République arménienne, Athènes, Editions arméniennes, 1989 :

"Je rencontrai Békir Sami bey à Paris lors de son voyage de retour de Londres à Angora. Notre entrevue eut lieu le 23 mars 1921, au domicile d'une relation commune, figure politique connue du Nord-Caucase. Au cours de notre entretien, Békir Sami bey marqua avec force que seule l'union étroite des républiques du Caucase pourrait assurer leur survie, et que cela était particulièrement valable pour l'Arménie. Békir Sami bey me dit encore que l'Arménie turque ne serait jamais rétrocédée, ni Kars ni Sourmalou et encore moins les vilayets, car cela équivaudrait à les remettre à la Russie dans la structure de laquelle entrait désormais l'Arménie ; "mais, ajouta-t-il, si une fédération du Caucase venait à se constituer et qu'elle se transformât en une entité solide, alors la Turquie pourrait la consolider, au besoin en lui consentant de minimes rectifications territoriales"." (p. 308)


Accord en vue de rétablir les relations amicales entre la France et la Turquie, Londres, 9 mars 1921 :

"Entre les Hautes Parties Contractantes soussignées :

Son Excellence M. Briand, Président du Conseil, Ministre des Affaires étrangères, agissant au nom du Gouvernement français d'une part,

et Son Excellence Bekir Samy Bey, Délégué de la Grande Assemblée Nationale d'Angora, agissant au nom du Gouvernement national turc, et muni à cet effet de pleins pouvoirs, qui ont été trouvés en règle.

Il a été convenu ce qui suit :

A. Cessation des hostilités et échange des prisonniers, dans les termes de l'annexe ci-joint.

B. Désarmement des populations et des bandes armées, d'accord entre les commandements français et turc.

C. Constitution de forces de police (en utilisant la gendarmerie déjà formée) sous le commandement turc, assisté d'officiers français mis à la disposition du Gouvernement turc.

D. D'accord entre les commandements français et turc : Evacuation dans un délai d'un mois (après la cessation des hostilités) des territoires occupés par les troupes combattantes, au nord des frontières du Traité de Sèvres. Les troupes turques se retireront les premières et occuperont, huit jours après l'évacuation, les localités évacuées par les troupes françaises. (...)

E. Amnistie politique entière et maintien en fonctions du personnel administratif cilicien.

F. Engagement de protéger les minorités ethniques, de leur garantir l'égalité absolue des droits à tous égards et de tenir compte, dans une mesure équitable, de la quotité des populations pour l'établissement dans les régions à population mixte d'un équilibre pour la constitution de la gendarmerie et de l'administration municipale. (...)

H. Institution d'un régime douanier approprié entre les régions turque et syrienne.

Maintien des oeuvres scolaires et hospitalières françaises, et des institutions d'assistance.

I. Le Gouvernement français instituera un régime administratif spécial pour la région d'Alexandrette, où les populations ont un caractère mixte, et s'engage à donner aux habitants de race turque toutes facilités pour le développement de leur culture et l'emploi de la langue turque qui y aura le caractère officiel, au même titre que les langues arabe et française. (...)

(s) Briand.
(s) S. Bekir."


Quelques commentaires :

Bekir Sami Kunduh était né dans une famille ossète musulmane : les Ossètes sont un peuple iranien du nord du Caucase, en partie chrétien-orthodoxe, en partie musulman. Il y avait à l'époque un pénible contentieux entre musulmans nord-caucasiens et Arméniens, en raison de la politique de la Russie tsariste, qui faisait un double usage des populations arméniennes : à la fois pour supplanter les musulmans expulsés du Nord-Caucase, et pour qu'elles servent de leviers à ses visées expansionnistes en Anatolie (lieu de refuge pour les muhacir). Si les opinions racistes de Bekir Sami sont injustifiables, il est important de rappeler ce contexte d'âpre compétition démographique et politique entre ces populations : une particularité qui explique pourquoi ces opinions ne sont pas représentatives de la manière de voir de l'ensemble des unionistes (plutôt issus des communautés turques de Roumélie).

Toujours est-il que le racisme anti-arménien de Bekir Sami ne l'a pas empêché d'avoir, en tant que gouverneur de la province d'Alep, une position critique et contestataire à l'égard des déportations d'Arméniens. Devenu par la suite le chef de la diplomatie kémaliste, il n'y a pas vu non plus une raison suffisante de nier aux Arméniens leur droit à une existence nationale dans le Sud-Caucase.

A contrario, le racisme biologique et le darwinisme social des nationalistes arméniens, qui étaient alors publiquement assumés, les ont incités à perpétrer des crimes contre diverses populations musulmanes d'Anatolie et du Caucase (mais aussi contre des Juifs et des Grecs pontiques). On notera d'ailleurs que la délégation de la première République arménienne qualifiait les Circassiens/Tcherkesses de "race primitive", et Mikaël Varandian les décrivait comme des "hordes primitives" : pour mesurer la profonde sottise de ce suprémacisme, rappelons que l'unioniste Mehmet Reşit (d'origine circassienne) était un médecin diplômé... Et pourtant Orhan Pamuk et Cem Özdemir (qui descendent en partie de réfugiés circassiens accueillis par les autorités ottomanes) se mettent aujourd'hui à plat ventre devant les épigones de ces nationalistes grand-arméniens : le "devoir de mémoire" à l'égard de leurs propres ancêtres ne semble pas les tourmenter.

Sous la République kémaliste, Bekir Sami participa à la fondation du Parti républicain progressiste (dirigé par le général Kâzım Karabekir). Il fut inquiété et acquitté lors du procès des conjurés d'Izmir (1926), qui se conclut par les condamnations à mort du docteur Nâzım Bey et de Cavit Bey.

Voir également : Cemal Paşa (Djemal Pacha), figure majeure de l'arménophilie turque

Les témoignages arméniens sur le "génocidaire" Cemal Paşa (Djemal Pacha)

Hasan Cemal est-il un clown ?
  
La côte égéenne et la Syrie sous les Jeunes-Turcs : les Arméniens comme rempart démographique contre les nationalismes grec et arabe

"Les" Arabes ont-ils vraiment "sauvé" les Arméniens ? Les exactions des bandes tribales arabes contre les Arméniens durant la Première Guerre mondiale et peu après

Première Guerre mondiale : les épidémies (meurtrières) et les famines (d'origine criminelle) dans les territoires ottomans


La politique arménienne des Jeunes-Turcs et des kémalistes

Les tentatives de rapprochement turco-arménien en 1918


Le général Vehip Paşa (Vehib Pacha) et les Arméniens
  
"Génocide arménien" : le politiste Gaïdz Minassian reprend mot à mot la thèse des nationalistes arméniens (à peine renouvelée en 50 ans)