mercredi 15 avril 2020

"Génocide arménien" : les élites arméniennes d'Istanbul (après la descente de police du 24 avril) et les Arméniens d'Anatolie exemptés de déportation

Kemal Çiçek, "The Question of Genocidal Tendency in the Minority Politics of the Young Turks", Journal of Muslim Minority Affairs, volume 33, n° 1, 2013 :

"Le gouvernement a pris des mesures pour minimiser les transferts inutiles de populations et a mis en place des mesures spécifiques pour ne pas perturber la vie urbaine ou bouleverser l'équilibre socio-économique. Autrement dit, alors que la loi [sur la déportation] était en vigueur, d'importantes catégories de personnes étaient désignées comme étant exemptées de la loi sur la réinstallation. En premier lieu, la loi sur le transfert obligatoire ne s'appliquait pas au départ aux Arméniens catholiques et protestants.

De plus, les Arméniens hors de la zone de guerre n'ont pas été déplacés, à moins qu'ils ne menacent la sécurité militaire. Ainsi, à part les membres des comités révolutionnaires arméniens, aucun Arménien n'a été déplacé d'Anatolie occidentale, de Thrace ou de Kastamonu et de ses environs. Izmir, par exemple, était l'une des villes non sujettes à la loi. Hormis environ 150 Arméniens membres des comités interdits, aucun autre Arménien n'a été déplacé de cette ville. Un autre groupe, dont l'éloignement n'a pas été jugé nécessaire, comprenait des soldats, des militaires et des médecins et leurs familles, ainsi que des députés arméniens et leurs familles. Certains commerçants tels que les marchands et les artisans en étaient également exclus. Par exemple, dans un télégramme secret envoyé à l'inspection de Maras, le 8 juin 1915, il a été transmis qu'il était jugé approprié que les Arméniens impliqués dans le commerce soient autorisés à rester. Aussi, dans une lettre écrite par le Dr. W.M. Post, l'un des médecins de l'hôpital américain de Konya, il est affirmé qu'à la fin du mois de novembre, environ un tiers des 2000 Arméniens d'Eregli de Konya ainsi que leurs femmes et leurs enfants ont reçu l'autorisation du gouvernement de rester, au motif qu'ils étaient des artisans et du personnel militaire. Les Arméniens engagés dans la production pour l'Etat ottoman n'ont pas non plus été réinstallés. Les enseignants, y compris leurs familles, ont été acceptés en tant que catégorie professionnelle pouvant bénéficier d'une exemption dans la plupart des cas. Les malades et les malvoyants, les femmes, les enfants et les orphelins faisaient partie des personnes exemptées dès le tout début de l'opération de migration. En particulier, il a été ordonné à plusieurs reprises de ne pas retirer les enfants des orphelinats fondés par des missionnaires. En outre, dans de nombreux endroits comme la Thrace, l'Anatolie occidentale, Bursa, Izmit, Kayseri et Konya, aucun Arménien grégorien qui n'était pas un membre avéré des comités révolutionnaires arméniens ne devait être déplacé de force. Malgré tous les aspects négatifs des réinstallations, le fait est que les documents ottomans et les rapports des diplomates et missionnaires américains montrent qu'un nombre important d'Arméniens ottomans bénéficiaient d'un traitement privilégié, comme leurs exemptions par rapport à la loi sur la déportation. La documentation disponible dans les archives indique que le gouvernement a essayé de tenir ses promesses concernant les exemptions." (p. 17)

"En outre, le CUP a continué d'employer des Arméniens à des postes importants, voire stratégiques. Selon un mémorandum du 24 juillet 1917, 522 Arméniens occupaient des postes stratégiques dans la bureaucratie ottomane. Cela montre que les Arméniens qui n'avaient rien à voir avec les organisations révolutionnaires travaillaient encore dans les rangs de l'armée et de la bureaucratie jusqu'en 1917." (p. 10)


Fuat Dündar, "Pouring a People into the Desert : The "Definitive Solution" of the Unionists to the Armenian Question", in A Question of Genocide : Armenians and Turks at the End of the Ottoman Empire (ouv. col.), Oxford-New York, Oxford University Press, 2011 :

"Les Arméniens autorisés à rester en Anatolie appartiennent à trois catégories de familles et à certaines régions géographiques privilégiées. Ces catégories étaient les familles d'artisans et de soldats ; les protestants et les catholiques ; et les femmes célibataires et les enfants orphelins." (p. 283)


Fuat Dündar, Crime of Numbers : The Role of Statistics in the Armenian Question (1878-1918), New Brunswick, Transaction Publishers, 2010 :

"Des groupes de familles (mais seulement une partie d'entre elles) étaient autorisés à rester en Anatolie s'il s'agissait de familles d'artisans-marchands, de familles de soldats, de protestants et de catholiques, et tous les membres de la famille étaient enregistrés individuellement. (...) En même temps, ces familles devaient être réparties parmi les villages musulmans où elles ne dépasseraient pas le taux de 5 % de la population locale. Des ordres ont été émis pour maintenir le nombre d'artisans et de marchands arméniens dont avait besoin l'Etat et pour déporter le reste, pour qu'ils soient dispersés dans d'autres provinces et villes. La deuxième catégorie de familles à être exemptées de la déportation furent les familles de soldats. C'étaient les soldats arméniens dont les armes avaient été confisquées en août 1914 [en fait février 1915], qui travaillaient dans des emplois nécessitant de la maîtrise technique et des compétences spécialisées au sein de "bataillons de travail". Dans un ordre du 16 août 1915, envoyé aux commandants des première, troisième et cinquième armées, Enver Pacha demanda que les familles de soldats exemptées de la déportation soient envoyées dans les villages avoisinants s'il y avait plus de cinq familles arméniennes dans leur propre village, de sorte que le nombre de familles arméniennes ne dépasserait jamais la proportion de 5 % dans un seul village. Il était indiqué que ces cinq familles avaient été décidées selon la proportion de 5 %, et que s'il y avait 20 familles dans un village, pas plus d'une famille arménienne ne pourrait être autorisée à y rester. En ce qui concerne les endroits où il y avait plus de 100 ménages, il ne pouvait pas y avoir plus de cinq familles arméniennes. Une liste de toutes les familles de soldats a dû être préparée et présentée aux autorités locales." (p. 105-106)

"En plus des catégories de familles mentionnées ci-dessus, certaines régions comme Edirne, Istanbul et Izmir furent exemptées de la déportation (même s'il y a eu des déportations visant des individus komitadjis ou des membres de partis révolutionnaires). (...)

Une exception était Istanbul, qui, en plus des opérations majeures des 24 et 26 avril, fut le théâtre de quelques autres opérations de police. Là, les cibles étaient des Arméniens célibataires venus de l'extérieur d'Istanbul, qui ont été expulsés de la ville. Des notables arméniens, exilés d'Istanbul et autorisés à s'installer en Anatolie, furent déportés à Zor au début de 1916. Une autre exception était Izmir, qui avait une équation différente et un problème de domination différent. Le problème "essentiel" dans ce cas était la présence des Grecs, qui constituaient une force importante en termes de population et d'économie. Le gouverneur, Rahmi Bey, craignant probablement que la déportation des Arméniens ne conduise à la domination complète de la province par les Grecs, arrêta la déportation des Arméniens de cette province." (p. 112-113)

"En d'autres termes, le point important pour Talat Pacha n'était pas la loyauté à l'islam, mais plutôt à l'Etat. (...)

De temps en temps, il y avait aussi des tentatives pour déporter les convertis lorsque leurs conversions étaient suspectes. Par exemple, à la mi-juin, les Arméniens convertis dans les provinces d'Edirne et Ankara furent déportés. La raison de vouloir déporter les convertis d'Ankara était qu'il y avait le soupçon qu'ils avaient cessé de l'être et qu'ils pratiquaient la messe catholique. Evidemment, le seul soupçon à l'égard de la sincérité de la foi musulmane était considéré comme un motif de déportation par les autorités locales. Talat Pacha, cependant, donna des ordres pour qu'ils ne soient pas déportés. Suite à cela et à d'autres tentatives locales semblables, Istanbul répéta, le 20 juin 1917, que les déportations avaient pris fin." (p. 110)


Ernest Jackh (Ernst Jäckh), The Rising Crescent : Turkey Yesterday, Today and Tomorrow, New York-Toronto, Farrar & Rinehart Inc., 1944 :

"De la même façon que cette cour [de justice] n'a pas respecté la loi, une injustice pouvait être arbitrairement transformée en acte de justice. Cela a été démontré par une expérience que j'ai eue avec le grand vizir Talaat Pacha. Un ami suisse attira mon attention sur le danger menaçant des centaines de familles arméniennes à Konya. Bien qu'elles n'avaient rien à voir avec les conspirateurs arméniens, elles devaient être évacuées conformément à l'ordre général d'évacuation pour tous les Arméniens.

Lors de mon audience suivante avec Talaat, je suis resté assis après que nos affaires politiques furent terminées et je lui ai dit : "Eh bien, et maintenant je souhaite discuter d'une affaire personnelle avec vous." Je lui ai parlé de la situation des Arméniens à Konya, remarquant qu'il n'aimait pas en entendre parler, mais il a écouté patiemment. Enfin, il a dit : "Vous êtes mon ami, donc ce sera fait." Je pensais qu'il essayait d'éviter de poursuivre la discussion sur la question, et j'ai donc demandé s'il me renverrait vers quelqu'un de la Sublime Porte afin de donner suite à l'affaire. Il se leva, me serra la main et répéta, un peu fougueusement : "Mais ne vous ai-je pas dit que ce serait fait ?"

Quelques jours plus tard, j'appris que le grand vizir avait réellement ordonné que toutes les familles arméniennes de Konya pouvaient y rester et que cet ordre avait déjà pris effet." (p. 133-134)


*** (Léon Ostroróg), Le problème turc, Paris, Ernest Leroux, 1917 :


"Les Arméniens devinrent très riches, très influents, et, par l'effet d'un contact constant avec les Turcs, les plus turcisés de tous les peuples non turcs de l'Empire ottoman. Les familles arméniennes sont les seules où la langue turque soit devenue presque une seconde langue maternelle ; il en est où elle a supplanté la langue véritable et où l'on ne parle que turc. Encore maintenant à Constantinople et dans toute l'Anatolie, il y a des légions d'avocats, de médecins, de journalistes, de banquiers, de négociants arméniens." (p. 229-230)


"Une république arménienne au Caucase", La Nation (Revue suisse hebdomadaire d'informations impartiales et de documentation), n° 67, 8-14 septembre 1918 :

"On m'avait dit à Genève et à Lausanne qu'il n'y avait plus en Turquie ni Grecs ni Arméniens, que tout était massacré, et que les étrangers risquaient fort de passer un mauvais quart d'heure avant qu'il soit longtemps. Ce n'est donc pas sans appréhension qu'en arrivant à Constantinople, j'avais quitté mon « Balkanzug » relativement confortable. Qu'allais-je trouver ? La dévastation ? la terreur ? une vallée de larmes et de sang ? Je fus vite rassuré ; la ville présentait son aspect habituel. Le mouvement sur le grand pont qui relie Stamboul à Galata était intense et au Club de Péra, où je me rendis le soir même, une brillante assemblée d'hommes politiques et d'hommes d'affaires était réunie, et ces messieurs faisaient tranquillement leur partie de bridge ou discutaient des mérites d'une chanteuse viennoise à la mode, débarquée de la veille dans la capitale, et qui venait de débuter dans une matinée de bienfaisance où l'on s'était écrasé.

« Ce monsieur que vous voyez là, engagé dans une conversation animée avec son interlocuteur », me dit l'ami qui m'avait introduit, « c'est le ministre des Finances qui cause avec le directeur de la Dette Publique, un Arménien très distingué. Ceux-ci, tout à leur partie d'échecs, ce sont l'un le président du Sénat, l'autre le directeur de la Banque Ottomane, un Grec qui jouit de l'estime universelle [un Arménien en fait]. Plus loin, voici un de vos compatriotes, vice-président de notre club, s'entretenant familièrement avec le grand vizir. Dans cette salle, vous pouvez voir encore deux Arméniens, faisant un poker avec un ex-grand vizir et un ministre en charge.

— Alors, demandai-je un peu surpris, il y en a encore ?

Des Arméniens ? Mais oui, et comme le motif a disparu qui avait obligé les chefs responsables à prendre, dans le premier moment d'affolement, des mesures que beaucoup ont amèrement regrettées par la suite, on peut observer actuellement entre Turcs et Arméniens un rapprochement réjouissant. (...) » " (p. 1)


Voir également : Que s'est-il passé à Istanbul le 24 avril 1915 ? Une vague d'arrestations contre la mouvance Dachnak-Hintchak

La déportation des Arméniens de 1915 : une réponse contre-insurrectionnelle

"Génocide arménien" : des massacres qui n'ont jamais été généralisés

La place des Arméniens dans les révolutions jeune-turque et kémaliste

Les Arméniens de l'armée ottomane ont-ils été "exterminés" pendant la Première Guerre mondiale ?

"Génocide arménien" : la présence persistante de nombreux Arméniens au sein de l'armée ottomane


Talat Paşa (Talat Pacha) et les Arméniens
  

Les assassinats de Talat Paşa (Talat Pacha) et de Simon Petlioura : la question de leur responsabilité personnelle dans les massacres dont ils ont été accusés
 
 
Enver Paşa (Enver Pacha) et les Arméniens
 
 
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Bekir Sami Kunduh : entre racisme anti-arménien et pragmatisme

La politique arménienne des Jeunes-Turcs et des kémalistes

Les tentatives de rapprochement turco-arménien en 1918

  
L'émigration des Arméniens de Cilicie (1921)
  
"Génocide arménien" : le saviez-vous ?

Sources bibliographiques sur le contentieux turco-arménien