vendredi 24 avril 2020

Le 24 avril 1915, la décision des déportations vers la Syrie-Mésopotamie n'avait pas été prise

Fikret Adanır, "Le génocide arménien ? Une réévaluation", in L'actualité du génocide des Arméniens : Actes du colloque organisé par le Comité de défense de la cause arménienne à Paris-Sorbonne, les 16, 17 et 18 avril 1998, Créteil, Edipol, 1999 :

"Les dirigeants politiques du millet arménien (le patriarche, l'Assemblée nationale à Istanbul, les représentants arméniens au Parlement ottoman) étaient tout à fait conscients de la gravité de la situation. Quelques semaines seulement avant l'arrestation des dirigeants politiques arméniens (24 avril 1915), Enver Pacha pria le patriarche arménien d'user de son influence auprès des dirigeants nationalistes afin que ceux-ci montrent davantage de modération envers le gouvernement en un moment aussi critique, avec la débâcle sur le front de l'Est et les navires de l'Entente approchant des Détroits. D'après ce que rapporte un proche collaborateur du patriarche, le sujet fut abordé à l'Assemblée nationale [du millet]. Mais la majorité refusa de tenir compte de l'avis du patriarche et décida de ne pas suivre les conseils de modération d'Enver Pacha. Le point de vue dominant fut que les dirigeants arméniens ne pouvaient se permettre de perdre les faveurs des puissances de l'Entente, dont l'entrée dans Constantinople était attendue dans les semaines à venir." (p. 411-412)

"La décision prise par le gouvernement du CUP de déporter la population arménienne d'Anatolie (Istanbul et Izmir étant les seules exceptions) fut prise, pour citer un historien américain d'origine arménienne [Ronald Grigor Suny], « dans un état de désespoir et de panique. Non seulement les Russes avançaient à l'Est et les flottes britannique et française menaçaient la capitale, mais les Arméniens de Van s'étaient soulevés ». Ce point de vue est corroboré, entre autres, par un rapport sur une réunion secrète organisée par Talaat Pacha au printemps de 1915 à laquelle assistèrent les intellectuels turcs les plus éminents de la capitale ottomane. Talaat surprit son public en l'informant que des préparatifs étaient en cours en vue de transférer le gouvernement dans un lieu plus sûr de l'intérieur. Il espérait néanmoins que l'Assemblée resterait sur place afin d'organiser la résistance de la partie musulmane de la population d'Istanbul, car on s'attendait à ce que les Grecs et les Arméniens prennent les armes et se soulèvent au moment où les flottes alliées entreraient dans le Bosphore." (p. 413)


Enver Paşa, message (en tant que commandant en chef intérimaire) au ministre de l'Intérieur Talat Bey, 2 mai 1915, source : Kâmuran Gürün, Le Dossier arménien, Paris, Triangle, 1984, p. 242 :

"Les Arméniens se trouvant autour du lac de Van, rassemblés en des endroits connus de la province, sont en état d'alerte et ont l'intention de prolonger l'insurrection. Mon objectif est de les déloger afin de dissoudre les foyers de révolte. Selon les informations que j'ai reçues du commandement de la IIIe armée, les Russes ont remis le 20 avril, à l'intérieur de nos frontières, et dans un pitoyable et misérable état, les musulmans qui se trouvaient chez eux. En guise de riposte, et afin de parvenir à l'objectif mentionné, il faudra, ou bien envoyer les Arméniens avec leurs familles à l'intérieur des frontières russes, ou bien les disperser, de même que leurs familles, dans diverses régions de l'Anatolie. Je demande que celle de ces deux formules qui paraîtra convenable, soit retenue et appliquée. S'il n'y a aucun inconvénient à cela, je préfèrerais que les familles des rebelles ainsi que la population des régions en état d'insurrection, soient envoyées hors de nos frontières, et qu'on installe à leur place des populations musulmanes venant de l'extérieur."

  
Fuat Dündar, Crime of Numbers : The Role of Statistics in the Armenian Question (1878-1918), New Brunswick, Transaction Publishers, 2010 :

"La proposition et la politique recommandées dans le télégramme [du 2 mai 1915], cependant, n'ont pas été mises en œuvre, et les Arméniens n'ont pas été expulsés vers la Russie. Il y avait trois raisons fondamentales à cela : la première était la mentalité de Goltz Pacha, selon laquelle toute la nation était censée être composée de soldats, qui dominait le point de vue unioniste. L'expulsion de la population arménienne vers la Russie signifierait qu'il y aurait un effet boomerang et que ces mêmes personnes apparaîtraient devant l'armée ottomane à une date ultérieure, mais seraient alors armées. Le fait que les Arméniens connaissaient très bien la région aurait accru l'efficacité de leur contribution à l'armée russe.

La deuxième raison apparut au moment où la population a fait face au recensement. Comme je l'ai déjà mentionné, l'une des conditions les plus importantes des réformes du Vilayat-i Şarkiye ou des provinces de l'Est était qu'un recensement de la population soit effectué dès que possible pour déterminer la répartition ethnique de la population. Dans ce cas, il était très probable que la population arménienne expulsée serait très facilement ramenée et réinstallée par l'armée russe en marche, ce qui entraînerait une modification indésirable de la composition ethnique de la région. Les unionistes, qui étaient conscients qu'à la fin de la guerre, l'Arménie ferait pression pour que le problème soit résolu au niveau international, étaient également convaincus que le premier article d'une telle négociation concernerait un recensement de la population.

La troisième raison était que du point de vue unioniste, la population était en soi presque la seule source d'énergie, de puissance et de richesse. Tant qu'elles ne créaient pas de problèmes, ne se révoltaient pas ou ne constituaient pas une menace statistique, les personnes étaient synonymes de richesse. On s'attendait à ce que, une fois l'élément révolté éliminé avec toutes ses "causes", le reste du peuple puisse devenir à la fois une force militaire et une population productive, capable même de réformer les déserts. (...)

Le 9 mai 1915, Talat Pacha a donné l'ordre de déporter les Arméniens vers le Sud plutôt que de les expulser vers la Russie. Les Arméniens devaient être éloignés des rives du lac de Van, du sud d'Erzurum et des comtés importants de Bitlis où ils "constituaient une masse dense" et ont été déportés "vers le Sud" (voir annexe 21)." (p. 80)

"La "concentration" des Arméniens en Anatolie centrale était inacceptable pour diverses raisons, dont le risque qu'ils se révoltent plus tard.

Le deuxième choix unioniste était d'expulser les Arméniens vers la Russie. (...) Je suppose que cette proposition n'a pas été acceptée pour deux raisons : les Arméniens expulsés auraient pu rejoindre et renforcer l'armée russe ; et ils auraient pu être ramenés par l'armée russe et installés dans les lieux mêmes d'où ils avaient été expulsés. A une époque où l'armée russe progressait rapidement et où les musulmans commençaient à fuir, ces préoccupations dominaient aisément. Une installation des Arméniens dans les zones vidées des musulmans à la suite de l'avancée russe aurait changé la composition ethnique de la zone en faveur des Arméniens. En outre, les unionistes ont gardé à l'esprit la probabilité que le projet de réforme de 1914, qui avait été interrompu unilatéralement, puisse être réintroduit à la fin de la guerre." (p. 170)

"En raison de la résistance arménienne, la Russie avait réussi à occuper Van le 19 mai 1915. C'était une situation impardonnable pour le gouvernement unioniste. Ce qui est plus important, c'est que l'ordre du 23 mai de procéder à la déportation des Arméniens d'Erzurum, Bitlis et Van n'avait été que partiellement exécuté et que la plupart des Arméniens avaient fui vers la Russie." (p. 90-91) 


Voir également : Que s'est-il passé à Istanbul le 24 avril 1915 ? Une vague d'arrestations contre la mouvance Dachnak-Hintchak
 

"Génocide arménien" : les élites arméniennes d'Istanbul (après la descente de police du 24 avril) et les Arméniens d'Anatolie exemptés de déportation 

Les nationalistes arméniens, des idiots-utiles de l'expansionnisme russo-tsariste
  
Les volontaires arméniens de l'armée russe : des criminels de guerre

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