vendredi 17 avril 2020

Le rôle de l'Organisation Spéciale/Teşkilat-ı Mahsusa (dirigée par l'immigré tunisien Ali Bach-Hamba) pendant la Première Guerre mondiale




Odile Moreau, L'Empire ottoman au XIXe siècle, Paris, Armand Colin, 2020, p. 249-252 :

"Lors de la fondation de Techkilat-ı Mahsusa, en novembre 1913, Süleyman Askeri (1884-1915) fut nommé à sa tête. Toutefois, ses activités furent gardées secrètes jusqu'en août 1914 derrière les tâches officielles de Süleyman Askeri. Techkilat-ı Mahsusa était contrôlée par le comité exécutif du Comité Union et Progrès. Au printemps 1915, Techkilat-ı Mahsusa fut réorganisée et la guérilla, son principal mode opératoire, fut abolie. En conséquence, le nom de l'organisation fut changé en l'Office des Affaires Orientales [Umur-u Charkiye]. Après le décès de Süleyman Askeri et sa réorganisation, à partir du mois de mai 1915, Ali Bacchamba (1876-1918) prit sa direction [un anticolonialiste tunisien, fait peu rappelé par les "genocide scholars" qui n'hésitent pas à comparer l'Organisation Spéciale à la SS de Himmler et Heydrich].

Les activités de Techkilat-ı Mahsusa sont sujettes à débat.
S'agissait-il d'une organisation en charge du renseignement ou d'une bande armée [Çete] ? Deux interprétations traversent le champ académique. Certains la considèrent comme une institution moderne en charge du renseignement. D'autres estiment, quant à eux, qu'elle était plutôt une organisation semi-officielle, une forme de milice activant des réseaux souterrains tant pour répondre aux dangers intérieurs qu'extérieurs. Certes, il semble qu'elle a rempli des tâches variées, balayant un large spectre d'action, allant de la collecte de renseignement, d'activités de milices locales, de poursuite de la guerre de guérilla, ainsi que d'actions coordonnées avec l'armée régulière. Néanmoins, les activités de renseignement furent toujours secondaires en importance. L'information collectée était essentiellement destinée aux commandants de l'armée régulière. En général, les bandes armées de Techkilat-ı Mahsusa étaient indépendantes de l'armée régulière, ce qui était générateur de tensions. Elles étaient parfois renforcées par des éléments en provenance de l'armée régulière, des officiers, de l'artillerie ou éventuellement des unités complètes. Ces missions spéciales étaient dirigées par des officiers de l'armée régulière en charge du commandement général.

Ses opérations furent conduites à l'intérieur de l'Empire ottoman, notamment à la périphérie, dans des pays neutres, ainsi que dans les colonies des puissances de l'Entente, de la France, de la Grande-Bretagne et en Russie. Ces expéditions clandestines avaient pour objectif d'encourager des soulèvements des populations locales et de mener des opérations de guérilla, mais aussi de diffuser clandestinement la propagande germano-ottomane en territoire ennemi. La propagande qui s'appuyait sur la rhétorique du panislamisme. Des tracts furent produits dans différentes villes comme à Istanbul, Berlin, Madrid... dans de nombreuses langues, comme le français, l'arabe, le tamazigh, l'ourdou, le persan et l'hindi. Le cheikh Chérif at-Tunisi [mufti d'origine algérienne, proche d'Enver] était l'un des auteurs fameux de ces pamphlets. Cependant, Techkilat-ı Mahsusa rencontrait de sérieuses difficultés pour introduire ces documents dans les colonies des puissances de l'Entente. Cette propagande était distillée de manière intensive dans les camps de prisonniers musulmans en Allemagne. Les opérations les plus connues furent conduites en Perse, en Afghanistan, en Arabie, en Egypte, au Soudan, en Tripolitaine, au Maroc et en Inde et elles s'accomplirent en coopération avec des agents allemands. En outre, Techkilat-ı Mahsusa servit sur tous les fronts ottomans, dans de multiples régions, tant sur les territoires ottomans qu'à l'étranger, comme dans le Caucase, en Irak, en Palestine, dans les Balkans et en Afrique du Nord. Toutefois, en raison de l'illettrisme important qui sévissait dans l'ensemble de la population, avec moins de dix pour cent de la population alphabétisée, la propagande écrite avait ses limites dans l'Empire ottoman et elle fut soutenue par la propagande orale pour contribuer à l'appel aux armes et au martyr, en ayant recours aux associations semi-officielles et aux autorités religieuses.

Par ailleurs, Techkilat-ı Mahsusa était aussi utilisée comme une arme politique pour éliminer des opposants au Comité Union et Progrès pendant la Première Guerre mondiale. Son rôle dans les massacres des Arméniens, en 1915-1916, auxquels certaines bandes armées participèrent, est aussi débattu. Selon Taner Akçam [sociologue dont les méthodes et les spéculations sont remises en cause, de manière étayée, par les historiens les plus divers], les dirigeants du Comité Union et Progrès nommèrent Bahaeddin Chakir pour commander des bandes de Techkilat-ı Mahsusa et diriger les opérations en Anatolie orientale. Les massacres des Arméniens ottomans [et des musulmans ottomans...] débutèrent à la fin du mois de novembre et au début du mois de décembre 1914 à la frontière de l'Anatolie orientale. Techkilat-ı Mahsusa et ses bandes armées, composées de Circassiens, de Kurdes et de Lazes, participèrent à la déportation et au massacre des Arméniens pendant leur déportation [il y a souvent une confusion entre TM et des éléments armés qui ne faisaient pas partie de ses rangs, comme on le verra ci-dessous]. Certains membres de ces bandes agissaient en tant que gendarmes, ou, du moins, ils en revêtaient l'uniforme. Toutefois, Hilmar Kaiser a montré que, dans la région de Diyarbakır, les unités de Techkilat-ı Mahsusa étaient sous le commandement militaire et non sous celui des responsables locaux du Comité Union et Progrès.

Ainsi, Techkilat-ı Mahsusa était une organisation hybride qui participait à la collecte du renseignement, mais elle agissait aussi comme une milice, au demeurant, difficile à contrôler, en raison de l'indiscipline de ses bandes armées. Elle passa d'une organisation à vocation régionale, agissant seulement en Thrace occidentale et en Macédoine d'octobre 1913 jusqu'en août 1914, à une organisation menant des opérations dans diverses régions et contribuant ainsi à la stratégie ottomane de guerre. En effet, à l'été 1914, elle était attachée au ministère de la Guerre lorsque la guerre éclata en Europe.  En 1915, son nom fut changé en l'Office des Affaires Orientales [Umur-u Charkiye] (OEA), après l'abolition de la guerre de guérilla qui était son principal mode opératoire. En dépit de sa liquidation le 30 octobre 1918, elle continua à mener des opérations paramilitaires et de renseignement."


Odile Moreau, "Teskilat-i Mahsusa (Ottoman Empire)", Encyclopedia.1914-1918-online.net, 23 novembre 2018 :


"Le CUP a utilisé la TM comme un instrument pour éliminer ses adversaires politiques pendant la Première Guerre mondiale. Les chercheurs continuent de ne pas être d'accord sur le rôle de la TM/OEA dans les massacres arméniens de 1915-1916. (...) L'analyse de l'historien Hilmar Kaiser conteste la relation directe entre les unités de la TM et les autorités du CUP en montrant que les unités de la TM dans la région de Diarbekir étaient sous le commandement de l'armée ottomane et n'étaient pas responsables devant les dirigeants du CUP dans la région. Un autre groupe de chercheurs dément que la TM ait eu un rôle important dans les massacres en Anatolie orientale. Ils soutiennent que la preuve du rôle essentiel de la TM dans les massacres arméniens est basée sur les documents d'Andonian, une source considérée par certains chercheurs comme douteuse [en effet, des chercheurs rigoureux, dont ne fait pas partie le falsificateur Taner Akçam]."

Source : https://encyclopedia.1914-1918-online.net/article/teskilat-i_mahsusa_ottoman_empire


Paul Dumont, "L'instrumentalisation de la religion dans l'Empire ottoman à l'époque de l'expansion européenne (1800-1914)", European Journal of Turkish Studies, 27 | 2018 :

"Ce nouveau panislamisme, très fortement teinté de nationalisme turc et de panturquisme, aura pour fer de lance une unité secrète connue sous le nom d’Organisation spéciale [Teşkilat-ı Mahsusa]. Créée en 1911, au moment de la guerre italo-turque, cette structure semble avoir eu beaucoup de cordes à son arc : espionnage, contre-espionnage, agitprop, guérilla, opérations de sabotage. OEuvrant de manière souterraine, elle n’a laissé que peu de traces de ses nombreuses machinations. Elle aurait été surtout active dans les Balkans, en Transcaucasie et en Russie, mais sans négliger pour autant les terrains traditionnels de la propagande islamique : Asie centrale, Inde, Irak, Syrie, Afrique du Nord. Son existence ne devait être révélée qu’en 1919, lors des procès organisés à Istanbul pour juger les crimes commis pendant la guerre à l’encontre des populations arméniennes par les dirigeants jeunes-turcs18. (...)

Cela dit, il convient de nuancer les choses. Oui, dans l’Empire ottoman et dans la Turquie moderne naissante, la religion a servi à faire la guerre. Oui, l’idéologie panislamique a constitué, entre les mains des derniers sultans et, pour quelque temps, entre celles du fondateur de la République turque, un ultime recours face aux appétits des Puissances. Envisagée surtout comme une arme dissuasion, elle a aussi servi sur le terrain des opérations, à la fois en tant qu’outil de propagande et de moyen de recrutement d’hommes disposés à tous les combats. Cependant, force est de constater que cette mobilisation religieuse, rendue nécessaire par les circonstances, n’a pas empêché les élites ottomanes de bâtir pierre à pierre, à partir des années 1820, une société sécularisée, dotée d’institutions largement laïques. Durant la Première Guerre mondiale, au moment même où les dirigeants jeunes-turcs chargent l’« Organisation spéciale » d’accélérer l’islamisation de l’Empire et rassembler le monde musulman autour de l’idée califale, le parlement ottoman continue de défier la charia en sécularisant à tour de bras l’institution judiciaire, le droit familial, le système scolaire, et en multipliant les mesures en faveur de l’émancipation des femmes. A la même époque, Ziya Gökalp, un des principaux idéologues du régime jeune-turc, s’emploie à construire un islam national, pétri de rationalité, ouvert à la civilisation occidentale et à même de contribuer utilement à la construction d’une société moderne. (...)

18. Accusée d’avoir joué un rôle clé dans l’extermination des Arméniens durant la Première Guerre mondiale, l’« Organisation spéciale » (en turc : Teşkilât-ı Mahsusa) a fait l’objet de plusieurs travaux, bien qu’il s’agisse d’une structure secrète assez difficile à cerner. L’étude la plus complète reste celle de Philip Stoddard, The Ottoman Government and the Arabs: A Preliminary Study of the Teşkilât-ı Mahsusa, Princeton: Princeton Univ., 1963, 486 p."


Şener Çelik, "A Response to Vahakn Dadrian's Book Genocide as a Problem of National and International Law : The World War I Armenian Case and its Contemporary Legal Ramifications", Bilge Strateji, volume 5, n° 8, printemps 2013 :


"L'un des très rares experts universitaires occidentaux concernant cette organisation est Philip Stoddard. Selon les conclusions de Stoddard, l'"Organisation spéciale" n'a joué aucun rôle dans le processus de déportation des Arméniens. Dadrian affirme dans son précédent travail que l'"Organisation Spéciale" était dirigée par le ministre de l'Intérieur ottoman, Talat Pacha. A cette fin, il a cité le livre de Galip Vardar, İttihat ve Terakki İçinde Dönenler (The Goings On In The Union and Progress), comme source de sa thèse de doctorat et considérait Talat pacha comme personnellement responsable de la planification du prétendu génocide. Cependant, quand on examine ce livre, on peut voir que Galip Vardar n'a pas écrit sur de prétendus plans de génocide, mais sur qui gérerait l'"Organisation spéciale" à propos des luttes politiques pour le pouvoir. Cependant, Dadrian souhaitait faire du prétendu génocide une politique d'Etat en plaçant Talat Pacha au centre de la conspiration. Dadrian ne s'intéressa jamais aux faits réels."


Edward J. Erickson, "Armenian Massacres : New Records Undercut Old Blame", Middle East Quarterly, été 2006 :


"Bahattin Sakir, un membre important du Comité union et progrès, commandait la force d’Organisation spéciale, qui avait infiltré ses unités avancées près de Batum, pour fomenter des troubles au sein des populations laz et turques de l’empire russe. En plus de cette mission, Sakir ordonna à Ziya Bey, major d’artillerie commandant des hommes de l’Organisation spéciale en Russie, d’encercler et détruire des bandes (çeteler) qui comprenaient beaucoup d’Arméniens.

L’Organisation spéciale attaqua aussi l’armée régulière russe, capturant quatre officiers et soixante-trois soldats à la fin novembre. Une seule source turque mentionne la présence, par ailleurs, d’une importante force formée de volontaires, et opérant dans la vallée de la rivière Çoruh, sous le commandement de Yakup Cemil Bey. Une source d’information turque affirme aussi que le détachement de Yakup Cemil faisait partie de la force spéciale d’organisation composée de Çeteler. Au cours de ces batailles, de nombreux civils, Turcs, Arméniens ou appartenant à d’autres groupes ethniques locaux, furent massacrés indistinctement.

Etant donné le nombre d’opérations et d’organisations différentes qui opéraient dans le même secteur, l’état-major rencontra des difficultés pour unifier le commandement des troupes engagées à Sarakamis. Finalement, Stange devint le commandant de toutes les forces — troupes régulières, bataillons de sécurité autrefois stationnés à la frontière, volontaires, et Organisation spéciale. Néanmoins, l’Organisation spéciale et les volontaires continuèrent de recevoir des ordres de Sakir, qui voulait garder le contrôle des opérations, pendant que Stange relevait du commandement du dixième corps, dans le secteur où il opérait. (...)

La trace des formations de l’Organisation spéciale sur le front du Caucase se perd en 1917 dans la documentation publiée, et l’OS elle-même n’apparaît plus en 1918 dans les ordres de bataille ottomans concernant le Caucase. Le sort des hommes et des officiers de l’OS à cette époque est mal connu. Toutefois, la déportation des Arméniens était terminée en 1916, et il apparaît certain, au terme de cette étude, que l’Organisation spéciale était au front durant cette période. (...)

Beaucoup d’historiens trouvent les chroniques militaires arides et difficiles à appréhender. Pourtant, quand il s’agit de la controverse sur le sort des Arméniens en 1915 elles deviennent cruciales. Beaucoup d’historiens contemporains accusent l’Organisation spéciale et le major Stange de complicité de génocide. Les archives n’étayent pas ces accusations.

L’histoire officielle militaire de la Turquie moderne décrit les opérations de l’Organisation spéciale ottomane et ses unités dans le Caucase, de décembre 1914 jusqu’à la fin 1916, comme relevant principalement de la guerre conventionnelle. Il y a peu de chances de dissimulations et de trucages, notamment parce que ces histoires sont techniques, parce qu’elles ne sont pas destinées au public et parce qu’elles ont été écrites avant que n’apparaissent les allégations de complicité dans le génocide des Arméniens, et les controverses qui s’en sont suivies. Plus important encore, cette histoire officielle cite systématiquement ses sources archivistiques, et reproduit souvent les documents utilisés (rapports, ordres).

Les premières opérations de l’Organisation spéciale, près de Batum, n’étaient pas conventionnelles : il s’agissait d’opérations de guérilla.

Mais, avec l’offensive Sarikamis, l’OS revint au sein des commandements de l’armée régulière, comme celui de Stange. Par la suite, et d’une manière durable, les insuffisances du commandement imposèrent de maintenir l’Organisation spéciale engagée dans des opérations militaires conventionnelles. Selon les documents relatifs aux unités et aux parties du front où elles de trouvaient, il apparaît que les unités l’Organisation spéciale, associées à Stange, n’ont pas été redéployées depuis le front caucasien pour déporter et massacrer les arméniens.

Il est donc impossible que Stange soit impliqué dans la mort d’Arméniens. L’histoire montre qu’il commanda des forces armées régulières, engagées dans des offensives conventionnelles et des opérations défensives jusque fin mars 1915. Même s’il commanda techniquement toutes les forces ottomanes près d’Ardahan en 1914, il n’exerça pas de contrôle réel sur l’OS et les volontaires. Après qu’il eut obtenu le commandement de la zone du Lazistan, il commanda directement les forces spéciales, qu’il employa sur la ligne défensive, d’une manière conventionnelle. En effet, du 1er décembre 1914 au 20 mars 1915, Stange peut être caractérisé comme un officier en détachement, qui coopère avec l’OS dans des opérations conventionnelles. Après le 20 mars 1915 Stange est un commandant de zone qui a autorité sur les forces de l’Organisation spéciale, pour des opérations de défense conventionnelle. Les rapports montrent que Stange n’était ni un officier de l’Organisation spéciale, ni un chef de guérilla. En fait, Stange ne fut guère heureux avec la discipline de l’Organisation spéciale et des forces irrégulières, comme le révèle son manque d’autorité sur eux.

L’histoire de la Turquie révèle une curieuse explication alternative, sur l’identité des troupes qui furent redéployées pour déporter des Arméniens. Les régiments de réserve de cavalerie (le premier aşiret, ou cavalerie tribale) furent regroupés en quatre divisions de réserves, qui furent mobilisés au sein du corps de réserve de cavalerie, en août 1914.

Les performances tactiques de ce corps étaient extrêmement mauvaises ; sa discipline et son efficacité au combat, assez faible. En conséquence, l’état-major général ottoman exclut ce corps de l’armée active dès le 1er novembre 1914, et seulement 7 des 29 régiments de cavalerie de réserves restèrent sous les couleurs de la Troisième armée. Le reste des régiments fut dissous et « 10 000 cavaliers de réserve, dispersées à travers la région, retournèrent dans leur village ».

La plupart de ces hommes étaient des Kurdes et Circassiens. Sans emploi après cette démobilisation, beaucoup peuvent avoir été attirés par la déportation d’Arméniens au printemps 1915. Il est clair que beaucoup d’Arméniens sont morts pendant la Première Guerre mondiale. Mais des accusations de génocide exigent des preuves authentiques d’une politique officielle d’extermination. Vahakn Dadrian a accusé le major Stange et l’Organisation spéciale d’avoir été les instruments du nettoyage ethnique et du génocide, rencontrant ainsi un vif succès. Des documents non utilisés par Dadrian, pourtant, infirment ses allégations."


Guenter Lewy, "Revisiting the Armenian Genocide", Middle East Quarterly, automne 2005 :

"Bon nombre d'allégations reliant l'Organisation spéciale aux massacres ne sont pas fondées directement sur des documents, mais plutôt sur une interprétation parfois discutable de ceux-ci. Dadrian figure en bonne place parmi les universitaires ayant fait dire aux documents ce qu'ils ne disent pas. Il parle ainsi d'un lien entre l'Organisation spéciale et les massacres, alors que Stange, l'officier allemand auteur du document en question, n'a jamais mentionné l'OS, parlant simplement de « racaille ».

De plus, il n'existe aucune preuve que Stange aurait joué un rôle quelconque au sein de l'Organisation spéciale, contrairement à ce qu'affirme Dadrian. Etant donné le climat de tensions qui régnait entre les services de renseignement allemands et ottomans, une telle participation paraît bien improbable. Ce que mentionnent les dossiers du ministère allemand des Affaires étrangères apparaît plus plausible : Stange commandait un détachement de deux à trois mille irréguliers, principalement des Géorgiens s'étant portés volontaires pour combattre les Russes. Un autre officier allemand rapporte que le détachement de Stange comprenait des Arméniens [33], un fait assurément curieux pour une unité chargée de mettre en œuvre le génocide de ce peuple. La question de savoir qui est coupable du meurtre des déportés arméniens ne peut pas, à ce jour, recevoir de réponse complète et définitive. Bien qu'il puisse être politiquement opportun de faire endosser la responsabilité à l'Organisation spéciale, les coupables furent, plus vraisemblablement, des hommes des tribus kurdes et des policiers corrompus par l'idée d'accaparer du butin. (...)

[33] Paul Leverkuehn, Posten auf ewiger Wache : Aus dem abenteuerlichen Leben des Max von Scheubner-Richter, Essen, Essener Verlagsanstalt, 1938, p. 33."


Yusuf Sarınay, "The Relocations (Tehcir) of Armenians and the Trials of 1915-16", Middle East Critique, volume 20, n° 3, automne 2011, p. 308-309 :

"Au total, 1.673 personnes ont été poursuivies [en 1915-1916] pour comportement illégal pendant les transferts d'Arméniens. Sur ces 1.673 personnes placées en garde à vue pour inculpation en cour martiale, 528 appartenaient à l'armée, à la police et aux services de renseignement (Teşkilat-ı Mahsusa). Ce personnel inclut des personnes de haut rang telles que des capitaines, des lieutenants, des premiers et seconds lieutenants, des commandants d'escouades de gendarmerie et des surintendants de police. En outre, 170 fonctionnaires ont été poursuivis et ils représentaient divers fonctionnaires, tels que des directeurs médicaux (sıhhiye müdürü), des collecteurs d'impôts, des qaimaqams, des maires, des directeurs de district (nahiye müdürü), des greffiers, des fonctionnaires chargés du transfert (sevk memuru), des gestionnaires immobiliers (mal müdürü), des fonctionnaires du registre foncier (tapu memuru), des mukhtars, des gestionnaires télégraphiques, des commis du bureau du peuplement (nüfus memuru), des chef greffiers et le directeur de la Commission des biens des déserteurs/personnes décédées (Emval-i Metruke Komisyonu reisi). Les 975 autres accusés étaient soit des membres de bandes, soit des hommes ordinaires qui ont participé au pillage et à l'attaque des convois arméniens lors des transferts.

Un certain nombre d'accusations, telles que le meurtre, les coups et blessures, les dommages aux biens des Arméniens, le vol, l'usurpation, la corruption, le pillage, le vol à la tire, le mariage non autorisé avec des jeunes filles arméniennes et les abus de la puissance publique, ont été portées contre les personnes susmentionnées. Selon les documents que j'ai pu étudier, jusqu'au milieu de 1916, sur le total des accusés, 999 personnes avaient été ou étaient sur le point d'être soumises à une cour martiale. Sur ce nombre, 67 accusés ont été reconnus coupables d'infractions capitales et condamnés à mort (bien que, comme indiqué ci-dessous, les dossiers existants n'indiquent pas dans quelle mesure ces peines ont effectivement été exécutées). 524 autres accusés (soit 52 % du total) ont été reconnus coupables d'autres crimes graves et condamnés à des peines de prison de durée variable. Les crimes de 68 prévenus ont été jugés passibles de peines plus sévères telles que le travail forcé (oar), 60 de sanctions pécuniaires, de l'emprisonnement dans un château (kalabendlik), de l'enchaînement ou de l'exil. Au total, 227 prévenus (22 %) ont été acquittés, tandis que quatre mineurs furent placés en détention provisoire. Au milieu de 1916, les cours martiales de 109 accusés étaient toujours en cours, tandis que celles des 674 autres accusés n'avaient pas encore commencé. Même si les affaires en cours et les procès qui n'avaient pas commencé ne se reflétaient pas dans les documents examinés, il est raisonnable de s'attendre à des résultats similaires dans les cours martiales ultérieures, à savoir un taux de condamnation de 75 à 80 % parmi les prévenus et un taux d'acquittement de 20 à 25 %."


Voir également : Les Arméniens de l'armée ottomane ont-ils été "exterminés" pendant la Première Guerre mondiale ?

"Génocide arménien" : la présence persistante de nombreux Arméniens au sein de l'armée ottomane


"Génocide arménien" : les élites arméniennes d'Istanbul (après la descente de police du 24 avril) et les Arméniens d'Anatolie exemptés de déportation

"Génocide arménien" : des massacres qui n'ont jamais été généralisés

Le contexte des exactions dans l'Empire ottoman tardif : insuffisances de l'administration, difficultés des réformes et du maintien de l'ordre
  
Les expulsions de musulmans caucasiens durant la Première Guerre mondiale

Les volontaires arméniens de l'armée russe : des criminels de guerre

Les combattants arméniens à Erzurum (1918) : lâcheté et massacres de civils

Enver Paşa (Enver Pacha) et les Arméniens

Le général Vehip Paşa (Vehib Pacha) et les Arméniens

Talat Paşa (Talat Pacha) et les Arméniens

Les assassinats de Talat Paşa (Talat Pacha) et de Simon Petlioura : la question de leur responsabilité personnelle dans les massacres dont ils ont été accusés