vendredi 3 avril 2020

L'évacuation meurtrière de 300.000 Arméniens d'Anatolie par l'armée russe et les nationalistes arméniens



 
L'Action du Parti S.R. Arménien dit "Daschnaktzoutioun" 1914-1923 : Rapport présenté au Congrès Socialiste International de Hambourg (Mai 1923), Paris, Vostan, 1923, p. 6 :

"Cette mission de nos légionnaires [au sein de l'armée russe], leur commandement et leur caractère nettement révolutionnaire ne plaisait guère au gouvernement tsariste, lequel avait déjà conçu le sinistre projet de dépeuplement de l'Arménie turque, dans le but de s'en emparer et d'y installer les cosaques. Les corps de légionnaires arméniens subissaient toutes sortes de vexations de la part du haut Commandement russe et finalement, ils furent dissouts.

Grâce aux efforts de ces légionnaires et à la direction de notre parti, environ 300.000 arméniens des provinces de Van, Erzeroum et Bitlis furent sauvés de massacres turcs et transportés au Caucase."


Richard G. Hovannisian, Armenia on the Road to Independence, 1918, Berkeley-Los Angeles-Londres, University of California Press, 1967, p. 67 :

"L'année 1916 fut une année noire pour les Arméniens russes. L'étendue du malheur qui avait frappé depuis Constantinople jusqu'à Bitlis fut alors clairement comprise. L'occupation russe d'Erzerum et de Trébizonde aurait provoqué des célébrations délirantes dans toute la Transcaucasie en 1914, mais en 1916, elle fut accueillie avec un intérêt silencieux, car les armées tsaristes avaient occupé "l'Arménie sans Arméniens", l'idéal non seulement d'Enver et de Talaat mais aussi de l'ancien ministre russe des Affaires étrangères, Lobanov-Rostovskii. Avec l'ordre tsariste de dissoudre les unités de volontaires, les Arméniens russes sont entrés dans une période de choc, de désillusion et de consternation. C'est le sort des réfugiés qui les a remis en selle. A la fin de 1916, près de trois cent mille Arméniens ottomans avaient cherché refuge en Transcaucasie, où près de la moitié étaient destinés à mourir de famine et de maladie. Le Bureau national relancé, les sociétés philanthropiques et la population ont tenté d'atténuer la souffrance des survivants arméniens de Turquie en contribuant à la hauteur de 5 millions de roubles aux activités de secours. Les Arméniens de tous les coins de l'Empire russe ont participé à ce tout nouvel effort "national".

Après plusieurs retards et obstacles, le gouvernement russe, en mai 1916, a autorisé les dirigeants arméniens à se réunir à Petrograd à condition que l'ordre du jour ne comprenne que des mesures de secours."
 

Henry Barby, "Le “Journal” en Arménie : L'effroyable agonie des réfugiés au Caucase", Le Journal, 27 juillet 1916, p. 1-2 :

 
"A Van, après que les Turcs, qui n'avaient pu vaincre l'héroïque résistance des Arméniens, se furent enfuis devant l'arrivée des troupes russes, le général Nicolaïeff, commandant le corps d'occupation formé par ces dernières, nomma gouverneur civil de la ville et de vilayet celui qui avait été l'âme de la défense, Aram [Manoukian], le chef du comité Tachnak. Et la ville respira.

La quiétude cependant fut brève. Les combats se poursuivaient entre les Turcs et les Russes. Ceux-ci, qui manquaient alors de munitions, craignant une avancée de l'ennemi par le nord, décidèrent, le 2 juillet 1915, d'évacuer la ville. La population, craignant les représailles turques, dut gagner la frontière du Caucase.

Déjà, au cours de l'hiver 1914-1915, plus de 100,000 Arméniens de la région d'Erzeroum avaient réussi à fuir au Caucase, mais au prix d'affreuses souffrances. Et, malheureusement, à l'arrivée des réfugiés, les comités arméniens russes, débordés, n'avaient pu, malgré leurs efforts, assumer l'écrasante tâche de fournir les secours nécessaires.

La situation se reproduisit, aggravée jusqu'au désastre, lorsque la population de la province de Van, qui venait de se montrer si fièrement énergique, quitta en masse ses foyers.

L'horrible exode

Cet exode de 250,000 hommes, femmes et enfants qui se mirent en route, la plupart à pied et presque sans ressources, fut effroyable. Il en mourut sur le chemin un si grand nombre qu'en certains points l'amoncellement des cadavres empêcha les communications. D'innombrables enfants, séparés de leurs parents, périrent abandonnés.

A Berge-Kala, l'immense cortège des émigrants fut attaqué par les Kurdes. Ceux-ci réussirent à séparer de la masse un tronçon de la colonne, comprenant environ 20,000 personnes, dont on n'a plus eu depuis de nouvelles et dont on ignore le sort.

Le flot des émigrants passa par Kars, Igdir et Djoulfa. Il en passa 18,091 par Kars ; 170,000 par Igdir; 18,055 par Djoulfa, plus 1,327 qui ne furent pas dénombrés alors, ce qui fait au total 207,473 émigrants qui arrivèrent au Caucase. Ainsi, près de 43,000 de ces infortunés étaient morts ou disparus. 55 % de ceux qui arrivèrent au Caucase étaient du sexe féminin, 30 % étaient des enfants (dont les trois quarts des filles). Il n'y avait que 10 % d'hommes en pleine force ; les autres étaient des vieillards incapables de travailler.

Les Russes, cependant, n'avaient quitté Van que pour peu de jours. Ils réoccupèrent la ville le 7 juillet. Elle était en partie incendiée et ses canaux se trouvaient encombrés de cadavres, les cadavres des Arméniens [pas seulement, loin de là] qui n'avaient pas eu le temps de fuir.

Pendant quelques semaines les Russes rappelèrent du Caucase une partie des réfugiés car, sous peine de famine, il fallait des bras pour les moissons. Mais, de nouveau, l'évacuation de Van devint nécessaire et les 25,000 à 30,000 Arméniens qui étaient revenus reprirent le chemin de l'exil.

L'arrivée des émigrants au Caucase ne marqua pas pour eux le terme de leurs épreuves. Malgré le dévouement de la population arménienne du Caucase et des comités arméniens de Tiflis et de la région, il fut impossible de secourir efficacement une foule aussi immense, et le typhus, la dysenterie, le choléra décimèrent les malheureux, épuisés par la fatigue et les privations."