jeudi 16 avril 2020

Réparations : une question insoluble

Dzovinar Kévonian, Réfugiés et diplomatie humanitaire : Les acteurs européens et la scène proche-orientale pendant l'entre-deux-guerres, Paris, Publications de la Sorbonne, 2004 :

"Le rapatriement des déportés et réfugiés dans leurs régions d'origine est, selon les premières directives, subordonné à un certain nombre de conditions élémentaires de sécurité, d'habitat et de subsistance. Le retour des déportés arméniens est mentionné au point 6 de la convention additive aux clauses de l'armistice, signée le 20 février 1919. On peut y lire :

All Armenians shall be rapatriated by E. E. F. [Egyptian Expeditionnary Forces] when this is desirable. The houses, lands and property to be immediately restored to the Armenians. Facilities shall be given for officers to visit all places to estimate the cost of damage done to property of Armenians.

Bien que les rapatriements concernent l'ensemble de l'Asie Mineure, ces conditions ne sont réunies au début de l'année 1919 qu'en Cilicie occupée. Quant à la question de savoir ce que peut recouvrir la formule « lorsque cela sera désirable », ceci va donner lieu à des interprétations bientôt divergentes entre Français et Britanniques. Par ailleurs, le retour des survivants donnant lieu à des revendications concernant les terres, les biens immobiliers et mobiliers spoliés pendant la durée du conflit sous couvert de la loi temporaire d'expropriation et de confiscation de septembre 1915, les rapatriés ne sont pas les bienvenus et subissent pressions et menaces. A ceci s'ajoute le fait qu'une partie des régions concernées a été entièrement ruinée pendant la guerre, et que dans certaines autres, ont été installés des réfugiés musulmans originaires des Balkans ou des populations kurdes déplacées, selon les anciens principes d'établissement des muhadjirs du XIXe siècle et des guerres balkaniques de 1912-1913. En Cilicie, plusieurs milliers de personnes originaires des régions orientales envahies par l'armée russe pendant le conflit auraient été installées. Des réfugiés de Roumélie, de Bosnie et des immigrés kurdes des régions de Tell Abiad ont également été établis entre 1915 et 1918. A leur retour, nombreux sont les rapatriés qui trouvent donc leurs terres et leurs maisons occupées. Les litiges sont incessants et des problèmes parfois insolubles se posent, les muhadjirs installés ayant eux-mêmes tout perdu dans leurs régions d'origine. En août 1919, par une circulaire au vali d'Adana, le ministère ottoman de l'Intérieur tranche par un compromis dont l'application paraît des plus douteuses :

« Il ne faut pas faire de difficultés aux cultivateurs émigrés ou réfugiés et à d'autres personnes pour la récolte des terrains cultivés par eux dont les propriétaires ne sont pas revenus. Si les propriétaires sont revenus, il faut les considérer comme associés aux cultivateurs, séparer et partager les récoltes et les grains selon les coutumes du pays et respecter le droit des deux côtés »." (p. 50-51)


Hilmar Kaiser, cité dans "Historian challenges politically motivated 1915 arguments", Todayszaman.com, 22 mars 2009 :

"La planification démographique a joué un rôle, mais on doit être réaliste : quand vous avez des dizaines de milliers de réfugiés musulmans des Balkans et des zones frontalières proches de la Russie campant à l’extérieur et que vous commencez à expulser des Arméniens et que vous avez accès à des maisons vides, que faites-vous de cela ? Bien sûr, vous l’employez. Revendiquer qu’il existait une force agissante derrière les déportations est, à mon avis, une erreur parce que cela ne peut pas expliquer la chronologie des déportations. Cet argument démographique est d’une certaine façon un substitut du projet."


Feroz Ahmad, The Young Turks and the Ottoman Nationalities : Armenians, Greeks, Albanians, Jews, and Arabs, 1908-1918, Salt Lake City, University of Utah Press, 2014 :


"Mais la population musulmane de toutes ces villes occupées et menacées par les Russes a également fui vers l'Ouest en grand nombre, terrorisée par son "ennemi traditionnel". Ces réfugiés fuyant vers l'ouest de l'Anatolie étaient un problème pour le gouvernement ottoman en temps de guerre, confronté à la tâche de nourrir encore plus de personnes à un moment où les stocks de blé étaient insuffisants pour les besoins normaux. L'un des effets de cette émigration des Turcs de l'Est vers l'ouest de l'Asie mineure a été d'accroître les souffrances des populations chrétiennes des provinces de l'ouest, en particulier les Arméniens, qui seraient obligés de céder la place aux réfugiés musulmans." (p. 90)


Fuat Dündar, "La politique d'installation des minorités musulmanes par Union et Progrès (1913-18)", conférence : "Türkei : Emanzipation vom Nationalismus ?", Bâle, 14-16 octobre 2004 :

"Rompant avec la pratique jusqu’ici progressive de la sédentarisation des tribus arabes, le régime de Djémal Pacha (novembre 1914-décembre 1917, en Syrie) réalise une déportation sélective (en fonction de la fidélité au pouvoir en place) et brutale, et procède à une installation morcelée des Arabes. Le but essentiel était la suppression de la rébellion et l’affaiblissement du nombre d’Arabes en Syrie. 

La première déportation de grande ampleur a eu lieu en septembre 1915 : les Druzes de Havran sont déportés à Osmaniye. Alors que la déportation arabe s’amplifie, le Directorat publie l’ « Ordonnance arabe » le 23 avril 1916, pour mieux organiser l’installation des familles arabes dans les villes d’Anatolie. D’un côté Djémal disperse les familles arabes dans les régions de peuplement turc (où elles peuvent facilement s’assimiler), dans les maisons des Grecs [déportés en Anatolie centrale] et des Arméniens ; de l’autre côté, il veut installer les Arméniens dans les habitations druzes. Ces déportations et dispersions continuent 2 ans, d’après une estimation, au cours desquels à peu près 5000 familles arabes sont déportées."


*** (Léon Ostroróg), Le problème turc, Paris, Ernest Leroux, 1917 :

"Restent les propriétaires et les quelques négociants que présente encore la race turque. L'impôt sur la propriété immobilière, en ces quatre ou cinq dernières années a augmenté de plus de 35 p. 100 en Turquie. Les propriétaires n'en ont vu aucune contre-valeur. Dans les campagnes du Bosphore et de la mer de Marmara, on rentre encore, la nuit tombée, aux lanternes, parce que les ténèbres y sont plus épaisses que dans Londres paré pour les zeppelins, et que, dans les chaussées, dans les trottoirs, des trous larges et profonds, remplis suivant la saison, d'épaisse poussière ou de boue liquide, mettent en péril le cou des noctambules. Pas de lumière électrique. Depuis quelques semaines seulement, le téléphone, paraît-il. Pas de crédit foncier. Le propriétaire en quête de capitaux doit courir les usuriers et payer un intérêt de 9 p. 100 pour un argent remboursable à bref délai, trois ans au plus. Une police et une gendarmerie qui n'essaient même pas de protéger les terres contre les empiétements constants et souvent brutaux jusqu'au meurtre des émigrés circassiens ou albanais. Un code foncier absurdement archaïque, très mal appliqué, provoquant les contestations les plus téméraires et les plus interminables." (p. 255-257)


Odile Moreau, L'Empire ottoman au XIXe siècle, Paris, Armand Colin, 2020 :

"Le niveau d'éducation de la communauté arménienne était supérieur à la moyenne, notamment en raison du travail des missionnaires chrétiens et des écoles communautaires qu'ils fréquentaient. De plus, les marchands arméniens étaient mieux intégrés dans l'économie globale. Avant le traité de Berlin de 1878, la communauté arménienne faisait valoir un certain nombre de griefs vis-à-vis de l'Empire ottoman. Les revendications qu'elle formulait en matière d'impôts, d'absence d'égalité, de problème d'accaparation des terres et d'insécurité, étaient au demeurant des problèmes communs à l'ensemble des populations d'Anatolie." (p. 181)

"Les régiments de cavalerie légère [Hamidiye Hafif Süvari Alayları] furent créés en 1890 par le sultan Abdülhamid II, assisté d'Ahmed Chakir Pacha, son aide de camp général, et du maréchal Mehmed Zeki Pacha, le commandant du quatrième corps d'armée basé à Erzincan. Les motifs avancés par le sultan étaient de protéger les frontières ottomanes des agressions extérieures et, sur le plan interne, d'organiser des fonctions de maintien de l'ordre, afin de contenir ou de supprimer les activités insurrectionnelles conduites par les nationalistes arméniens. Dans le contexte de la modernité ottomane qui se mettait en place, il s'agissait de promouvoir un Etat-moderne avec des frontières bien définies à protéger. Ainsi, cette nouvelle institution permettrait de tisser un lien direct entre le sultan Abdülhamid II et les tribus kurdes, afin de promouvoir l'Unité de l'Islam, dans l'objectif d'arrimer des provinces périphériques dans le giron ottoman. Cette entreprise était aussi considérée comme une forme de mission civilisatrice, ayant pour ambition de transformer des tribus considérées comme « barbares » en des agriculteurs sédentaires et paisibles attachés à l'Empire ottoman. La sédentarisation des tribus avait d'ailleurs été commencée, de manière sporadique, depuis plusieurs siècles. Or, l'Etat ottoman laissa les chefs des tribus kurdes Hamidiye spolier les terres des paysans arméniens, mais aussi celle des musulmans." (p. 186)


Christian Gerlach, Extremely Violent Societies : Mass Violence in the Twentieth-Century World, New York, Cambridge University Press, 2010 :

"Bien que la raison invoquée en faveur des sécessions de l'Empire ottoman depuis le XIXe siècle ait toujours été les "atrocités turques", il faut reconnaître que les musulmans devinrent également les victimes d'une partie des anciennes victimes, suivant les circonstances. La région d'Ourmia dans le nord-ouest de l'Iran a connu un mouvement de balancier avec le pillage mutuel entre musulmans locaux et chrétiens assyriens, que ce soient des autochtones ou des réfugiés ottomans, depuis l'attaque par des Kurdes ottomans en octobre 1914 jusqu'au retour des troupes russes en mai 1915 et à nouveau en 1916. Les milices et les irréguliers commirent la plupart des atrocités ; les volontaires commençaient généralement le pillage, qui fut poursuivi et radicalisé jusqu'à l'expulsion accomplie par les musulmans locaux se retournant contre leurs voisins chrétiens, ou vice et versa. Les réfugiés de la religion des agresseurs furent installés dans les maisons vides de ceux qui en furent chassés. Alors que dans la Thrace orientale, les réfugiés islamiques de Macédoine, de Bosnie, et d'Epire furent installés dans les maisons des Grecs expulsés en 1914, les Grecs chrétiens s'approprièrent les maisons, les affaires, et les écoles des musulmans expulsés de Thrace occidentale et de la Macedoine grecque. Après que les troupes ottomanes se retirèrent de Van en mai 1915 devant l'avance des troupes russes, les Arméniens ravagèrent, massacrèrent, et dépouillèrent les musulmans pendant trois jours. Lors de la conquête russe des montagnes au sud de Trabzon en avril 1916, le réfugié de onze ans Léon Surmelian observa l'incendie des maisons turques et prit part au pillage d'une partie de l'ameublement, des portes, et de "tout ce que j'ai pu trouver", avant de trouver peu après sa propre maison de ville entièrement vidée.

Comme mentionné précédemment, d'autres groupes furent confrontés à des politiques et des actes similaires à ceux que subirent les Arméniens. Cela était, aussi, de la violence participative, et le profit était un moteur important parmi les nombreux motifs qui ont conduit des gens de différents milieux à prendre une part active dans ces autres persécutions. En ce sens, nous pouvons parler de l'Empire ottoman comme d'une société extrêmement violente où diverses personnes ont été victimes ou bourreaux dans un processus multicausal." (p. 119)


Erik Jan Zürcher, The Young Turk Legacy and Nation Building : From the Ottoman Empire to Atatürk's Turkey, Londres-New York, I. B. Tauris, 2010 :

"En raison de la guerre [la Première Guerre mondiale et ses suites], des épidémies et de la famine, quelque 2,5 millions de musulmans anatoliens, ainsi que jusqu'à 800.000 Arméniens et quelque 300.000 Grecs, avaient perdu la vie. Dans l'ensemble, la population de l'Anatolie déclina de 20 % du fait de la mortalité (un pourcentage 20 fois plus élevé que celui de la France, qui fut le pays ouest-européen le plus touché durant la Première Guerre mondiale). Les effets de la guerre et de la maladie furent répandus inégalement, néanmoins : dans certaines provinces orientales, au moins la moitié de la population avait péri et un autre quart fut composé de réfugiés. Il y avait 12 provinces, la plupart à l'Ouest, où plus de 30 % des femmes adultes étaient veuves. La Turquie après la guerre était un pays vidé. Les voyageurs qui visitèrent le pays dans les années 20 et 30, tels que les jeunes turcologues dont les exploits sont décrits dans la partie IV, remarquent sans exception la désolation de ses campagnes.

Outre la mortalité, la population anatolienne de la nouvelle république présentait les effets d'une migration à grande échelle. Tout au long du XIXe siècle et au début du XXe, les musulmans avaient fui, ou avaient été forcés de fuir, des territoires qui furent perdus par l'Empire au profit d'Etats chrétiens : la Russie, la Roumanie, la Bulgarie, la Serbie et la Grèce. En dernière instance, ces gens ont été réinstallés en Anatolie (souvent sur d'anciennes propriétés arméniennes). Ces réfugiés et leurs enfants constituaient alors un tiers de la population d'après-guerre. La perte des zones à prédominance chrétienne et l'immigration des musulmans avaient signifié qu'en 1913, pour la première fois de toute son histoire, l'Empire ottoman avait une majorité turque." (p. 139-140)


Voir également : L'imbrication de deux réalités : le martyre des muhacir et les massacres d'Arméniens en Anatolie

La barbarie de la tourbe grecque en 1912-1913

XIXe siècle : problème agraire et question arménienne dans l'Empire ottoman

XIXe siècle : les défaillances de l'Etat ottoman et le problème de l'affirmation du pouvoir parallèle des féodaux kurdes

Le contexte des exactions dans l'Empire ottoman tardif : insuffisances de l'administration, difficultés des réformes et du maintien de l'ordre

Un aperçu de la diversité humaine dans l'Empire ottoman tardif : moeurs, mentalités, perceptions, tensions
  
Les volontaires arméniens de l'armée russe : des criminels de guerre