vendredi 26 juin 2020

Ernst Jäckh et les Arméniens




Dorothée Guillemarre-Acet, Impérialisme et nationalisme. L'Allemagne, l'Empire ottoman et la Turquie (1908-1933), Würzburg, Ergon Verlag, 2009 :

"Parmi les « impérialistes libéraux » qui s'intéressent de près à l'Empire ottoman, Ernst Jäckh est la personnalité la plus connue. Au cours de ses nombreux voyages, il a acquis une certaine connaissance de l'Empire ottoman et est parvenu à nouer des contacts personnels avec des hommes d'Etat et des journalistes ottomans. Persuadé de la nécessité d'une Weltpolitik allemande, il travaille de concert avec les autorités allemandes de la Wilhelmstrasse. En ce sens, il apparaît un peu comme le pendant culturel de von der Goltz, avec lequel il est d'ailleurs en contact. Ainsi, Goltz lui fait rencontrer Mahmud Şevket pacha, qui l'autorise à accompagner les troupes turques en Albanie au moment des révoltes de 1910. Jäckh publie à son retour un livre intitulé Im türkischen Kriegslager durch Albanien. Bekenntnisse zur deutsch-türkischen Freundschaft [Dans le camp militaire turc en Albanie, pour l'amitié germano-turque]. Jäckh, journaliste de formation et rédacteur en chef d'un journal local, célébré à l'époque et parfois encore maintenant comme « l'ami des Turcs », ne fait pas mystère de ses intentions : il s'agit pour lui de lever les préjugés qui ont cours sur l'Empire ottoman en Allemagne afin de convaincre l'opinion publique du bien-fondé d'une alliance entre les deux pays qui permettrait à l'Allemagne d'exercer une influence économique et culturelle. Son ouvrage le plus connu, intitulé Der aufsteigende Halbmond. Beiträge zur türkischen Renaissance [Le croissant montant. Contributions à la renaissance turque], contient des notes qu'il a prises à Istanbul juste après la révolution jeune-turque, ainsi que des articles qu'il a écrit jusqu'en 1911 à propos de l'Empire ottoman.

Comme les autorités allemandes, Ernst Jäckh considère la révolution de 1908 comme étant l'oeuvre de l'armée et non pas celle des « 'Jeunes Turcs' des boulevards parisiens » qui, affirme-t-il, ont été « tout aussi surpris par la révolution que le sultan lui-même et qui cherchent maintenant à se joindre à l'état-major de la révolution turque, qui est en même temps l'armée. » Après être revenu sur l'influence militaire de l'Allemagne, il en conclut que la révolution a été rendue possible par l'esprit que les généraux prussiens ont introduit dans l'armée ottomane. Jäckh présente les Jeunes Turcs comme responsables de l'insurrection d'avril 1909 en ce qu'ils ont voulu « apporter Paris à Constantinople » et couper le peuple de sa religion. A nouveau, la patrie et la constitution ont été sauvées par l'armée, et en particulier par Mahmud Şevket pacha, qui n'est pas « un 'Jeune Turc' membre du Comité mais un 'Turc militaire jeune-turc' (ein jungtürkischer Militärtürke).

A ce titre, il présente Mahmud Şevket pacha comme « le héros national de la nouvelle Turquie » et comme le protecteur de la révolution jeune-turque, et en profite pour conclure que le fait que le Kaiser l'ait invité en 1909 aux manoeuvres en Allemagne montre bien que « la politique allemande accorde de la valeur au fait de saluer et de sceller le résultat et la direction de la révolution turque devant le monde entier ».

Selon Jäckh, d'ailleurs, les Jeunes Turcs ont appris depuis avril la prudence et la mesure.
Il note ainsi : « A la place de dictateurs civils parlementaires bien trop pressés, une dictature militaire forte et supérieure a été mise en place, qui prend soin de manière consciencieuse et prudente de la culture musulmane et de ses habitudes, et qui la renouvelle à l'aide de la technique européenne. » Mais il estime que les conflits entre l'armée et les Jeunes Turcs civils vont se poursuivre encore longtemps et note qu'heureusement, le comité a pour lui Cavid bey, qu'il présente comme étant « le plus intelligent ».

Revenant sur les différents peuples composant l'Empire ottoman, Jäckh précise que « le Turc n'est pas la Turquie » mais qu'il « paie pour la Turquie ». Mettant en valeur que les massacres perpétrés contre les Arméniens sont le fait des Kurdes et non pas des Turcs, et que le sultan porte une grande part de responsabilité, il se montre persuadé que la révolution va résoudre une fois pour toutes ces problèmes. D'ailleurs, note-t-il en passant, les Arméniens des villes ont attiré la haine parce qu'ils sont riches, mais aussi parce qu'ils agissent souvent « sans scrupules », et symbolisent ainsi « l'usurier chrétien ». Cependant, ajoute-t-il, il est bien évident que des milliers de « paysans arméniens travailleurs et honnêtes » ont été victimes de ces massacres, massacres qui se sont répétés en 1909 et qui à nouveau sont le fait des Kurdes. Jäckh distingue ainsi trois groupes d'Arméniens : la majorité est composée de paysans travailleurs et honnêtes, les Arméniens des villes sont des usuriers, et le troisième groupe des « desperados nihilistes et anarchistes ». Enfin, les Arméniens sont assimilés à la Grande-Bretagne. On retrouve ici les arguments développés par un certain nombre de publicistes allemands engagés dans le renforcement des relations avec l'Empire ottoman, qui tendent à justifier les massacres perpétrés à l'encontre des Arméniens.

Selon Jäckh, ces massacres ne sont pas dirigés contre les chrétiens. Il s'agit en réalité d'un problème économique et politique plus que religieux. Il présente en particulier les massacres d'Adana en 1909 comme étant le résultat d'une machinerie du sultan pour faire intervenir les puissances et discréditer les Jeunes Turcs. Pour autant, il estime que les Arméniens peuvent désormais se sentir en paix en Turquie, ce qui n'est pas le cas en Russie. D'ailleurs, il souligne que cela est essentiel car ils peuvent aider à l'introduction de la vie économique européenne. Concernant les relations de l'Allemagne avec les Arméniens, il met en évidence que l'Allemagne officielle s'est tenue en retrait dans sa politique turque s'appuyant sur le sultan et ajoute : « Mais nous ferons bien, étant donné la signification économique des Arméniens, de nous rapprocher de l'élite arménienne. Des Arméniens sont présents dans les ministères, le ministre du chemin de fer est en général arménien. » " (p. 74-76)


Ernest Jackh (Ernst Jäckh), The Rising Crescent : Turkey Yesterday, Today and Tomorrow, New York-Toronto, Farrar & Rinehart Inc., 1944 :


"L'auteur britannique, Marmaduke Pickthall, s'est adressé au peuple britannique en 1912, au sujet de son attitude anti-turque, qu'il jugeait injustifiée sur la base de ses expériences turques. Il a déclaré : "Vous aviez ancré dans votre esprit que les Turcs étaient polygames, que les Turcs étaient des barbares, que les Turcs étaient des fanatiques, et donc à bas les Turcs." Mais la question du fanatisme dans l'Empire ottoman a été politique, pas religieuse. Aucun gouvernement d'une nation chrétienne n'a jamais fait ce qui était une règle acceptée dans la vieille Turquie : à savoir, inclure dans leur cabinet des ministres chrétiens, arméniens, grecs et juifs. Il y avait rarement un cabinet sans ministres non-musulmans. J'ai moi-même rencontré des membres de cabinet arméniens et juifs." (p. 41)

"En d'autres termes, selon le point de vue des Turcs, les révolutionnaires arméniens, citoyens de l'Empire ottoman, jouaient un rôle de "cinquième colonne" plus de vingt ans avant que ce terme n'ait été inventé lors de la guerre civile espagnole. De nombreux rapports de témoins oculaires, tels que les missionnaires américains, ont corroboré ces déclarations.

L'expérience de l'auteur en tant que médiateur entre les Turcs et les Arméniens après les massacres d'Adana, en 1909, lorsqu'il eut des entretiens avec le patriarche arménien, et au cours de la Première Guerre mondiale, tend à confirmer ce point de vue. La première fois, il vit les coupables kurdes musulmans pendus par le gouverneur jeune-turc [Cemal Bey (futur Cemal Paşa)], et l'ordre et la tolérance religieuse affichés partout par le gouvernement ottoman. Au moment de la Première Guerre mondiale, il introduisit le défenseur des Arméniens, le Dr. Lepsius, auprès du généralissime turc Enver Pacha, et grâce à l'intervention de l'auteur la vie de nombreux Arméniens, en particulier des femmes et des enfants, fut sauvée.8 (...)

8 Lettre du plénipotentiaire arménien à Berlin, le Dr. Greenfield [membre de la Société germano-arménienne de Lepsius], le 29 novembre 1916, à l'auteur : "... J'ai appris par le Dr. Lepsius que vous avez réussi à sauver toutes les familles arméniennes de Konya, ainsi que les proches de Missirian, Boghossian, Adamian et Atayan en Cilicie et en Syrie, par votre intervention, respectivement, auprès du grand vizir Talaat Pacha [avant son accession à cette charge en 1917, Talat était souvent considéré comme le grand-vizir de facto, cf. la presse étrangère] et du général Djemal Pacha. Je pense que je dois vous remercier pour tout ce que vous faites pour la cause arménienne. Il est en effet unique de pouvoir compter sur l'humanité de quelqu'un qui a la confiance de vos amis turcs et de nos représentants arméniens ... Puis-je avoir l'audace de m'adresser à vous à propos d'un autre cas navrant, celui des Hairanian de Sivas ..."" (p. 43-44)

"De la même façon que cette cour [de justice] n'a pas respecté la loi, une injustice pouvait être arbitrairement transformée en acte de justice. Cela a été démontré par une expérience que j'ai eue avec le grand vizir Talaat Pacha. Un ami suisse attira mon attention sur le danger menaçant des centaines de familles arméniennes à Konya. Bien qu'elles n'avaient rien à voir avec les conspirateurs arméniens, elles devaient être évacuées conformément à l'ordre général d'évacuation pour tous les Arméniens.

Lors de mon audience suivante avec Talaat, je suis resté assis après que nos affaires politiques furent terminées et je lui ai dit : "Eh bien, et maintenant je souhaite discuter d'une affaire personnelle avec vous." Je lui ai parlé de la situation des Arméniens à Konya, remarquant qu'il n'aimait pas en entendre parler, mais il a écouté patiemment. Enfin, il a dit : "Vous êtes mon ami, donc ce sera fait." Je pensais qu'il essayait d'éviter de poursuivre la discussion sur la question, et j'ai donc demandé s'il me renverrait vers quelqu'un de la Sublime Porte afin de donner suite à l'affaire. Il se leva, me serra la main et répéta, un peu fougueusement : "Mais ne vous ai-je pas dit que ce serait fait ?"

Quelques jours plus tard, j'appris que le grand vizir avait réellement ordonné que toutes les familles arméniennes de Konya pouvaient y rester et que cet ordre avait déjà pris effet." (p. 133-134)


Sur Ernst Jäckh : Le point de vue du publiciste allemand Ernst Jäckh sur les massacres d'Arméniens

Après tout, qui se souvient de l'amitié indéfectible entre Talat Paşa (Talat Pacha) et Ernst Jäckh ?

Friedrich Naumann et Ernst Jäckh

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Voir également : Le grand arménophile Jean Jaurès et le géopoliticien allemand Friedrich Naumann
  
L'agitation arménienne et grecque, d'après le compte rendu du baron von Mirbach (sur le voyage officiel du Kaiser Guillaume II dans l'Empire ottoman en 1898)
  
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