samedi 13 juin 2020

Hüseyin Cahit Yalçın et les Arméniens




"Bulletin de l'étranger : Les questions de races en Turquie", Le Temps, 12 septembre 1909, p. 1 :

"Le dernier événement de la question des races en Turquie n'est pas le moins important. C'est l'accord du comité Union et Progrès et du comité Tachnaktzioutioum, le plus influent des comités arméniens. Dès l'ouverture du Parlement, un grand nombre de députés arméniens appuyèrent les efforts du comité Union et Progrès. Après l'affaire du 13 avril, la coopération devint plus étroite et plus continue. Il y avait lieu de craindre que les massacres d'Adana n'interrompissent les essais d'accord formel. Mais la courageuse attitude du comité Union et Progrès, et notamment de Djahid bey, qui réclama la lumière et les sanctions nécessaires, convainquit les députés arméniens du Tachnakdzioutioum de la sincérité de l'Union et Progrès. Cela facilita sensiblement la tâche, et le député arménien Garot Pastermadjian put faire signer un protocole d'accord général entre son association et le comité Union et Progrès. Cet accord est une sorte d'alliance conclue en faveur du maintien de la Constitution, contre les éléments réactionnaires, en faveur aussi de l'extension des pouvoirs administratifs locaux, contre les théories d'indépendance prêtées aux Arméniens. Cette entente paraît susceptible non seulement d'améliorer sensiblement les rapports turco-arméniens, mais encore, par ses répercussions et son exemple, de contribuer efficacement à la solution des conflits de races dans l'empire ottoman."


Tigrane Zaven, "L'Empire turc et les Nationalités : Déclarations de Hussein Djahid bey : Pour consolider l'Empire ottoman, déclare-t-il, il faudra satisfaire et les Arabes et les Arméniens", L'Humanité, 10 juin 1913, p. 1 :


"Constantinople, 5 juin. — (Par lettre de notre correspondant particulier.) — Hussein Djahid bey est l'un des maîtres du journalisme turc. Il est aussi l'une des personnalités politiques les plus en vue de la Jeune-Turquie.

Il s'est, cependant, imposé silence depuis qu'il est rentré d'Europe, c'est-à-dire après l'avènement du cabinet Mahmoud Chevket.

Son silence durera-t-il encore longtemps ?

J'ai des raisons de croire que le directeur du Tanine reprendra sa plume dès que le sombre cauchemarde la guerre sera complètement dissipé et que la lutte recommencera plus ardente, plus passionnée dans le pays, entre, les idées et les tendances qui se disputent la direction des affaires publiques.

En attendant, Djahid bey médite, sans vouloir faire part de sa pensée aux autres.

Il était intéressant, certes, de l'arracher, un instant, à son silence volontaire.

C'est ce que j'ai fait, estimant que son opinion sur la situation et les questions du jour sera lue avec intérêt. (...)

Les revendications arméniennes


Mon interlocuteur expose ensuite ses vues sur les réformes en Arménie.

— En accordant aux Arabes les droits politiques les plus larges, nous aurons donné, en même temps aux autres éléments, par exemple aux Arméniens, une garantie que leurs droits seront également respectés.

En effet, que peuvent bien être les revendications politiques des Arméniens. La question de sécurité dans les provinces qu'ils habitent, la question agraire ne sont pas des revendications politiques. Ce sont là des demandes auxquelles tout Etat bien organisé doit s'empresser de donner satisfaction, au risque de faillir à ses devoirs élémentaires. Il convient de citer au nombre des principales revendications politiques des Arméniens, leur représentation proportionnelle dans les assemblées délibérantes, dans l'administration et dans la justice.

Or, quel inconvénient, y aurait-il à donner aux Arméniens autant de sièges à la Chambre des députés et à nommer autant de fonctionnaires arméniens auxquels ils ont droit proportionnellement au nombre de leurs populations dans l'empire ? Aucun. Pourquoi, dans ce cas, marchanderions-nous ces droits aux Arméniens et aux autres nationalités ?

— Vous devez trouver dès lors inutiles et même vexatoires les mesures de rigueur contre les Arabes, comme, par exemple, la suppression du Comité de réformes, à Beyrouth et la fermeture de son club.

— Certainement. Ce sont des maladresses, pour ne pas dire davantage.

Quant aux revendications arméniennes, poursuit Djahib bey, je vous ai déjà dit qu'elles sont toutes légitimes, et que tout gouvernement soucieux de son prestige et de son autorité comme gouvernement de progrès et de justice, doit les prendre en considération sans perdre de temps. Il est absurde que dans un pays où il y a tant de terrains libres, une partie de ses populations souffre du manque de terre.

Mesures radicales

Mais j'espère que le cabinet de Mahmoud Chevket pacha leur donnera satisfaction sans plus de retard, car je sais qu'il a résolu de prendre certaines mesures radicales tendant à assurer solidement la sécurité dans les provinces arméniennes et la jouissance des terres qu'on leur a enlevées.

C'est ainsi qu'il a décidé d'appeler au commandement des régiments, de gendarmerie des officiers anglais et de nommer des inspecteurs généraux européens, chargés de surveiller l'application des réformes projetées. Et en ce qui concerne la solution des conflits agraires entre Arméniens et Kurdes, elle sera confiée à une commission spéciale. Je pense, par conséquent que les Arméniens feraient bien d'attendre encore un peu afin de voir les résultats pratiques des décisions du gouvernement."


T. Zaven, "Les réformes en Arménie : La Sublime Porte et la Presse turque repoussent le contrôle Européen", L'Humanité, 30 novembre 1913, p. 3 :


"La question des réformes arméniennes vient d'être posée devant l'opinion turque avec force. Toute la presse turque s'en occupe fiévreusement. Par la campagne brusque et violente qu'elle mène contre l'idée de contrôle européen, on voit que la Sublime Porte s'inquiète vivement de la tournure, qu'a prise cette question. Il est inutile de dire que c'est la visite de M. Kokovtzov à Paris et à Berlin qui a donné à la question arménienne cette acuité soudaine.

On sait que cette question se trouve actuellement dans la phrase suivante :

La Russie, d'accord avec l'Allemagne, avait demandé à La Porte d'engager en Europe deux inspecteurs-généraux pour les dix vilayiets arméniens. Le gouvernement turc a rejeté cette proposition. Berlin et Pétersbourg ont décidé alors de ne plus insister sur cette demande et ils ont posé la condition d'adjoindre à l'inspecteur général ottoman deux conseillers nommés par l'Europe avec une mission de contrôle.

Les conversations entre les représentants de ces deux puissances à Constantinople et le gouvernement ottoman tournent donc autour de cette proposition.

La Sublime Porte vient de repousser aussi cette dernière demande et la presse officieuse, fidèle au mot d'ordre donné par le gouvernement, combat énergiquement l'idée de toute intervention dans des réformes arméniennes.

Le Tanine, sous la signature de son directeur Hussein Djahid bey se trouve à la tête de la campagne.

Il dit que la Sublime Porte n'a jamais nié la nécessité d'introduire des réformes en Anatolie orientale. C'est elle qui, la première, a pris l'initiative de demander l'aide de l'Europe pour réaliser ces réformes. Il ne serait pas juste de critiquer la Sublime Porte parce que les réformes n'ont pu prendre une forme concrète depuis huit à neuf mois. Elle n'en est pas fautive. Elle, avait, en son temps, demandé à l'Europe des inspecteurs et des conseillers. C'est cette dernière qui, les promettant aujourd'hui, s'en repentant le lendemain, a laissé traîner la question.

Djahid bey fait allusion à l'Angleterre qui avait, paraît-il, promis à la Porte de lui envoyer, sur la demande de Hakki pacha, quelques réformateurs.

Les difficultés rencontrées jusqu'ici par la Turquie, continue de raisonner le Tanine, étaient vagues, indéfinies. Mais aujourd'hui, elles revêtent enfin une forme claire. C'est la Russie qui n'a pas voulu que les réformes soient appliquées par la Turquie elle-même, et c'est elle qui a entravé toutes les tentatives faites par le gouvernement ottoman.

La Russie persiste à vouloir faire appliquer les réformes sous le contrôle européen, et ses diplomates font le tour des capitales européennes pour réaliser l'union entre les puissances.


Sous cette forme, conclut le journal, la question ne serait plus une affaire de réformes. Après les croisades des Balkans, on organiserait une croisade européenne, qui veut empêcher la Turquie de se fortifier et de vivre d'une manière forte, on veut « humilier et insulter la Turquie et abaisser son importance dans le monde musulman ».


C'est sur ce ton que s'expriment les autres organes officieux, comme le Tasfiri Efkiar et Le Jeune Turc.

Djavid bey fait des efforts pour convaincre le gouvernement allemand de l'inutilité du contrôle européen, en l'assurant que la Sublime Porte est résolue à mener, cette fois-ci, à bien l'oeuvre des réformes.

A quoi attribuer cette campagne brusque et violente de la presse turque — au succès ou à l'insuccès de la mission de Djavid bey ?"


Alexandre Khatissian, Eclosion et développement de la République arménienne, Athènes, Editions arméniennes, 1989, p. 112-113 :


"Aussi, deux projets essentiels occupaient-ils à ce moment-là l'esprit des Turcs [en 1918]. Le premier : soumettre le Caucase à la Turquie en s'appuyant sur la majorité musulmane, réduire la puissance des Arméniens et des Géorgiens à un niveau médiocre, s'étendre sur le Turkestan et, par la voie de Makou, sur l'Azerbaïdjan persan. Le second : créer au Caucase une union militaire des Etats du Caucase et opposer par ce biais un bouclier solide à l'ennemi séculaire russe. Certains parmi les Turcs essayaient de concilier les deux programmes. Hussein Djahid bey était de ceux-là. Il pensait à une puissante fédération des Etats du Caucase sous protectorat turc. 

A cette époque, je ne connaissais pas encore Bekir Sami bey, Ministre des Affaires Etrangères du Gouvernement d'Angora. Lui aussi remit par la suite le même projet plusieurs fois sur le tapis.

Nous allâmes voir Hussein Djahid bey en compagnie du publiciste arménien Dikran Zaven ; sa demeure, son personnel domestique, la disposition et l'ordonnance des choses, son comportement étaient ceux d'un Européen. De haute taille, la physionomie intelligente, élégamment vêtu, parlant remarquablement le français, Djavid [Djahid] bey faisait excellente impression.

Nous lui parlâmes de nos revendications. Il nous répondit qu'il n'appartenait pas au parti au pouvoir mais à l'opposition [?], de sorte qu'il lui serait difficile de nous être d'une utilité pratique ; mais en tant que personnalité publique, il estimait indispensable qu'il fût donné satisfaction aux Arméniens. "Il faut que vous vous rendiez compte des problèmes vitaux de notre nation, nous dit-il, et que vous les compreniez." Il entreprit de nous les expliquer. Il prit la carte et se mit à exposer ce point de vue qu'après la guerre, il resterait à peine un peu plus de six millions de Turcs en Turquie. "Nous avons besoin de forces vives, dit-il, et il ne faut pas que les Arméniens nous ferment la route en direction de nos frères." Et il désigna les deux voies conduisant vers les frères en question : la première était la route du Zanguezour au Karabagh, la seconde était la ligne Akhalkalak-Bortchalou. "L'une ou l'autre doit rester libre pour nous, conclut-il, mais en même temps quelque compensation doit aussi vous être accordée", et là-dessus Djahid bey se mit à désigner sur la carte les territoires au sujet desquels les Arméniens pourraient recevoir satisfaction."


Ernest Jackh (Ernst Jäckh), The Rising Crescent : Turkey Yesterday, Today and Tomorrow, New York-Toronto, Farrar & Rinehart Inc., 1944, p. 94-95 :


"Les Jeunes-Turcs ont essayé de faire face aux conséquences des échecs et des frustrations de l'Empire ottoman musulman et de préserver en même temps la forme et la substance de cet empire. Ataturk, sans engagements a priori, a décidé d'attaquer les problèmes à la racine, même si cela signifiait sacrifier les frontières territoriales historiques, et les manières et les mœurs traditionnelles.

Le travail préliminaire des Jeunes-Turcs est souvent oublié face aux réalisations plus spectaculaires d'Ataturk. Mais au cours de cette décennie de transition inéluctable, de nombreux plans d'occidentalisation ont été inaugurés et accomplis, et des forces morales ont été libérées, qui étaient suffisamment fortes pour mener à bien le programme d'Ataturk.

"Vue à partir de la perspective qu'offre le passage d'une vingtaine d'années, la période des Jeunes-Turcs, malgré ses erreurs et ses engagements plus ou moins infructueux, ne peut être résumée à une ère d'échecs." C'est ainsi qu'un sociologue américain3 a caractérisé la décennie jeune-turque. "La rupture des liens avec le passé et le lancement de projets de modernisation, même s'ils étaient incomplets et pour la plupart confinés à Istanbul et aux classes favorisées de la société, ont été d'une valeur inestimable pour aider à préparer la voie pour que les grandes avancées puissent être conduites le moment venu et sous la direction de celui que le destin a préservé et retenu pour faire sa plus grande œuvre au moment stratégique, Kemal Ataturk."

C'est ce qu'Ataturk lui-même a laissé entendre quand, parlant de son ancien camarade d'esprit révolutionnaire, le dirigeant jeune-turc Talaat, il a souligné le rôle historique préparatoire de ce dernier.

Cela explique aussi les impressionnants hommages publics rendus à la dépouille de Talaat quand, en 1943, elle fut ramenée à Istanbul depuis Berlin, où Talaat avait été assassiné et enterré en 1921. Dans le cortège funèbre de la "colline de la liberté" jusqu'à la réinhumation de Talaat sur le sol turc, des représentants personnels du cabinet et une grande foule populaire se sont joints aux troupes, rendant tous les honneurs militaires. J'ai eu le privilège de faire l'éloge funèbre, au moment de sa mort en 1921. A présent, le discours a été prononcé par notre ami commun, le haut responsable des publicistes politiques, Hussein Djahid Yalcin, qui, pleurant sur la tombe, a personnifié l'évolution historique de la période jeune-turque jusqu'à l'ère d'Ataturk. (...)

3 Donald Everett Webster, The Turkey of Ataturk, 1939."


Sur Hüseyin Cahit Yalçın : Hüseyin Cahit Yalçın et les Grecs

Hüseyin Cahit Yalçın et Refik Saydam face à la question des Juifs turcs et étrangers en Turquie
La présidence d'İsmet İnönü (1938-1950) : un souffle nouveau pour la République turque

Les activités collaborationnistes de Garéguine Njdeh en Bulgarie

Voir également : La place des Arméniens dans les révolutions jeune-turque et kémaliste

Le projet ottomaniste d'admission des Arméniens dans l'armée ottomane : des Tanzimat à la révolution jeune-turque

Le prétendu "massacre jeune-turc" d'Adana en avril 1909


Le contexte des exactions dans l'Empire ottoman tardif : insuffisances de l'administration, difficultés des réformes et du maintien de l'ordre

Le 24 avril 1915, la décision des déportations vers la Syrie-Mésopotamie n'avait pas été prise
 
"Génocide arménien" : les élites arméniennes d'Istanbul (après la descente de police du 24 avril) et les Arméniens d'Anatolie exemptés de déportation
  

L'intégration scolaire et militaire des déportés arméniens

Ahmet Rıza et les Arméniens

Talat Paşa (Talat Pacha) et les Arméniens
 
"Génocide arménien" : les télégrammes secrets (authentiques) de Talat Paşa (Talat Pacha)
 
 
Les assassinats de Talat Paşa (Talat Pacha) et de Simon Petlioura : la question de leur responsabilité personnelle dans les massacres dont ils ont été accusés
       
 
Bekir Sami Kunduh : entre racisme anti-arménien et pragmatisme
   

La politique arménienne des Jeunes-Turcs et des kémalistes

Les tentatives de rapprochement turco-arménien en 1918


Le gouvernement de Talat Paşa (Talat Pacha) et la reconnaissance de la République d'Arménie (1918)

Berlin, 1942 : rencontre entre Nuri Killigil (frère d'Enver Paşa) et Alexandre Khatissian (dachnak)