jeudi 4 juin 2020

Le turcologue Gerhard von Mende et les Arméniens




Ian Johnson, "How a Mosque for Ex-Nazis Became Center of Radical Islam", The Wall Street Journal, 12 juillet 2005 :

"L'intérêt que Gerhard Von Mende portait aux musulmans remonte à 1919 quand son père fut assassiné. Sa famille vivait à Riga et faisait partie de la minorité allemande alors importante de Lituanie. Quand ce petit pays fut envahi par l'Armée rouge à la fin de la Première Guerre mondiale, les membres de la bourgeoisie furent rassemblés et menés à une marche forcée. Le père de M. Von Mende, un banquier, fut sorti du rang et abattu.

Ceci a éveillé dans l'esprit de ce jeune garçon de 14 ans une exécration de toute chose russe. Après avoir fui avec sa mère et six de ses proches en Allemagne, il a choisi d'étudier d'autres peuples opprimés par le pouvoir russe : les musulmans d'Asie centrale. Une montagne d'écrits et de livres lui a valu une notoriété académique. Doué pour les langues, il parle couramment le russe, le lituanien et le français, et parle correctement le turc et l'arabe. Quand il s'est marié à une Norvégienne, il a également appris sa langue maternelle.

L'invasion de l'Union soviétique par les nationaux-socialistes en 1941 fut une aubaine pour les gens comme M. Von Mende, qui comprenait quelque chose aux terres sur lesquelles s'abattait le blitzkrieg. Il conserva son poste à l'université de Berlin mais prit part à l'Ostministerium (ministère pour les territoires occupés de l'est) pour diriger une section dédiée à l'étude du Caucase.

Les victoires initiales de l'Allemagne l'ont laissée avec un nombre ahurissant de prisonniers soviétiques - 5 millions en tout. Grâce en partie aux efforts de M. Von Mende et de l'Ostministerium, Hitler autorisa la libération des prisonniers qui prendraient les armes contre les Soviétiques. Les nationaux-socialistes ont mis en place les Ostlegionen (légions de l'est) composées en premier lieu de minorités non russes avides de faire payer Moscou pour des décennies d'oppression. Plus d'un million de soldats ont accepté l'offre d'Hitler.

Alors que la guerre progressait, M. Von Mende est devenu un des architectes majeurs de la politique nationale-socialiste concernant les minorités soviétiques. Il a été surnommé "seigneur protecteur", établissant des comités nationaux de Tatars, Turcs, Géorgiens, Azerbaïdjanais et Arméniens. Désespérément en quête de soldats, les nationaux-socialistes ont vu ces comités comme plus qu'un simple moyen de garder leurs alliés renégats dans la guerre. Mais pour les personnes impliquées, ils étaient comme des gouvernements en exil. Un goût d'indépendance pour lequel ils étaient reconnaissants envers M. Von Mende."


Alexander Dallin, La Russie sous la botte nazie, Paris, Fayard, 1970 :

"(...) Hitler esquivait le problème et reléguait l'« action politique » en Russie dans l'arsenal des armes interdites — comme les gaz de combat.

Mais, contrairement au Führer et au ministre de la Propagande, il y avait à Berlin des hommes qui en étaient arrivés à considérer la « guerre politique » comme un facteur essentiel de la stratégie à long terme. C'était en substance la doctrine que soutenaient deux écoles de pensée — les partisans d'une Russie libre et vraisemblablement fédérative, allant de l'ex-ambassadeur Schulenburg au capitaine Strik-Strikfeldt, d'une part ; d'autre part, ceux qui s'affirmaient les protecteurs des minorités non russes, personnages aussi différents que Hans Koch [officier de l'Abwehr] et Gerhard von Mende. Il y avait dans l'un et l'autre groupe des utilitaristes, des égoïstes du patriotisme et des russophiles (ou des ukrainophiles) sincères. Leur coalition avait pour assise commune le désir de faire des peuples soviétiques les associés du Reich : les tenants de la « Russie libre » envisageaient de mobiliser la population entière contre le bolchevisme ; les défenseurs des nationalités rêvaient, quant à eux, de souder les minorités nationales de l'U.R.S.S. contre les Grands-Russes.

Cette orientation devait fatalement conduire à la constitution d'un comité de libération ou d'un gouvernement en exil composé de déserteurs et de réfugiés — principe en contradiction absolue avec l'orthodoxie idéologique qui refusait aux « Orientaux » l'honneur d'être un Staatsvolk, un peuple capable et digne de se gouverner lui-même." (p. 359)

"Devant l'hostilité persistante du quartier général du Führer, les instigateurs de l'opération Vlassov résolurent de rechercher l'appui de l'Ostministerium qui, lui-même, était en quête d'alliés afin de lutter contre les empiètements de [Erich] Koch et de Bormann. Les contacts et les discussions entre les gens de l'OMi [Ostministerium] et les hommes de la Wehrmacht Propaganda sont révélateurs de l'attitude ambiguë des représentants de Rosenberg. Si, d'un côté, ils souhaitaient soutenir toute initiative allant dans le sens de l'action politique, surtout dans la mesure où ils espéraient en retirer une autorité accrue et un nouvel « allié », il leur répugnait, d'un autre côté, de renforcer l'impérialisme grand-russe en aidant Vlassov, redoutant que celui-ci ne finît par réduire à néant les projets séparatistes chers aux protégés de Rosenberg et les plans de remodelage de l'Europe orientale établis par l'Ostminister lui-même.

Le chef de file des séparatistes au sein de l'OMi était le Germano-Balte Gerhard von Mende, personnage d'une grande érudition, auteur d'une étude sur les ethnies turques et musulmanes de l'Union soviétique. Il était professeur à Berlin quand le groupe Leibbrandt le recruta pour le futur Ostministerium. Fin politique et habile manieur d'hommes, Mende devint le porte-parole des nationalistes du Caucase et de l'Asie centrale. C'était l'individu qui convenait pour prendre la tête d'une entreprise semi-clandestine ; ainsi que le note justement Thorwald, il se trouvait plus à l'aise dans cet univers plus ou moins irréel de rêves d'avenir que dans celui des problèmes économiques et militaires immédiats. Il trouva à l'OMi un climat et des contacts favorables à son travail. Son équipe représenta ainsi un contrepoids à la faction « panrusse » (et « grand-russe »).

Au début, quand l'Allemagne dédaignait le concours des vieux dirigeants émigrés encore prêts à coopérer avec le Reich, Mende s'attacha surtout à entretenir des rapports personnels avec les réfugiés. Il resta paradoxalement en liaison avec certains de ceux que Rosenberg accusait d'avoir participé en mai 1942 à la conférence organisée par Schulenburg, et il est de fait que, à la suite de ladite conférence, Mende s'employa à préparer des « comités nationaux » pour chaque groupe — les quatre minorités caucasiennes, les Centrasiatiques rassemblés sous l'étiquette collective de Turkestanais, les Tartares de la Volga et de la Crimée, les Kalmouks. Ces comités restèrent longtemps fictifs et officieux comme ce fut le cas du comité russe de Vlassov. Beaucoup des premiers groupements furent dissous à la suite de leurs divergences politiques ; il y en eut qui éclatèrent, d'autres furent toujours déchirés par les querelles entre émigrés et prisonniers formés sous le régime soviétique." (p. 387-388)


David Motadel, Islam and Nazi Germany's War, Cambridge, Belknap Press, 2014 :

"(...) le ministère de Rosenberg avait lui-même peu d'influence dans les parties musulmanes des zones de guerre de l'Est, en Crimée et dans le Caucase. Au sein du ministère de l'Est, plusieurs factions rivalisaient de visions différentes du rôle de ces régions dans le Nouvel Ordre futur. Les plans initiaux prévoyaient la germanisation de toute la Crimée et la création d'un commissariat du Reich dans le Caucase. Alors que la situation de la guerre empirait, un autre groupe a sollicité le soutien des minorités ethniques non-russes afin de briser l'Union soviétique, notamment les Tatars de Crimée et les peuples du Caucase, bien que Rosenberg ait préféré à la domination musulmane un bloc caucasien dirigé par la Géorgie. A cette fin, le ministère de l'Est a réuni des émigrés non-russes de l'Union soviétique et a fondé des comités nationaux. Le moteur de cette politique a été Gerhard von Mende, qui, à l'été 1941, avait quitté la vie universitaire pour travailler dans le département politique du ministère de Rosenberg, où son principal domaine de responsabilité était le Caucase. Mende craignait que les idées qui se référaient à des unités politiques plus larges, surtout le pantouranisme et le panislamisme, ne contrecarrassent la stratégie de démantèlement de l'Union soviétique en petits morceaux contrôlables. La solidarité islamique devait être enrayée, avait-il averti. "Le monde islamique est un tout. L'action allemande envers les musulmans de l'Est devait être telle qu'elle ne portât pas atteinte à la position de l'Allemagne parmi tous les peuples islamiques", a expliqué Mende à un historien après la guerre." (p. 49-50)


Cyril Le Tallec, La communauté arménienne de France : 1920-1950, Paris, L'Harmattan, 2001 :

"Dès 1937, un Caucasien du Nord [un Ossète], [Alikhan] Kantemir, animera depuis Berlin Le Caucase (Der Kaukasus), un organe de propagande allemande qui paraissait en sept langues à Paris. Interdite en mars 1939 par le Gouvernement français, la revue fut, dès le mois suivant, transférée à Berlin. Après l'occupation de la France, Kantemir quittera Berlin pour Paris, avec les membres du Comité caucasien dont il est le président. L'Arménie y est représentée par Armik Djamalian (le fondateur de la revue Haïstan) dont le père [Archak Djamalian], décédé en 1940, fut une des figures historiques du Parti daschnak... Le Comité recrute des volontaires pour les Ostlegions et regroupe son Quartier général dans une des plus grandes maisons du centre de Paris. Cependant, le 17 août 1944, il lui faut évacuer la Capitale avec les troupes géorgiennes. Outre Kantemir et Djamalian, les membres les plus en vue du Comité sont alors l'azerbaïdjanais Alibekoff et le géorgien Kedia. Mais, dès le mois de novembre 1944, le Comité pour la libération des peuples de Russie (K.O.N.R.), créé en Allemagne par le russe Vlassov, se dotera d'un Conseil national caucasien... lequel entrera immédiatement en conflit d'influence avec le Comité caucasien de Kantemir et Djamalian, replié également sur le territoire du Reich. Au nom de leur Comité (et avec le soutien du turcologue Von Mende), les séparatistes caucasiens refusent en effet tout compromis avec le mouvement Vlassov et proclament qu'ils n'adopteront jamais le général Vlassov pour chef ! Ce dernier a beau annoncer, le 14 novembre 1944, que "le nouvel Etat reposera sur le principe d'égalité entre tous les peuples de Russie, le droit pour chacun de se développer nationalement, de déterminer son sort, voire, le cas échéant, d'obtenir l'autonomie", rien ne peut faire fléchir la détermination des séparatistes. Le Comité caucasien tentera même, aux dernières heures de la guerre, de promouvoir une Armée de libération caucasienne. Chimère." (p. 188)


Voir également : L'arménophilie d'Alfred Rosenberg

La turcophobie d'Alfred Rosenberg (idéologue nazi)

L'arménophilie de Johann von Leers 
 
L'arménophilie de Paul Rohrbach
  
Juifs et Arméniens : les "oublis" de Stefan Ihrig

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