mercredi 12 août 2020

Ali Fuat Erden et Hüseyin Hüsnü Erkilet : d'une guerre mondiale à l'autre




Hilmar Kaiser, "The Armenians in Lebanon during the Armenian Genocide", in Aïda Boudjikanian (dir.), Armenians of Lebanon : From Past Princesses and Refugees to Present-Day Community, Beyrouth, Haigazian University, 2009 :

"En mars 1915, au début des déportations de la ville arménienne de Zeitun, c'est-à-dire avant le début des déportations générales, Djemal [le triumvir qui s'est le plus impliqué dans les activités du Foyer turc de Yusuf Akçura (structure pionnière en matière de turquisme et de panturquisme), plusieurs membres du Foyer (Halide Edip, Hamdullah Suphi) firent partie de la faction de Cemal pendant la Première Guerre mondiale] a donné des ordres stricts pour la protection des déportés.44 Au cours des mois suivants, le commandant est intervenu à plusieurs reprises en faveur des déportés. Un membre de son état-major, Ali Fuat [Erden], a affirmé que cette politique était une initiative de Djemal. Le général ne voulait pas que les déportés soient massacrés dans sa zone de commandement [la IVe armée]. Au lieu de cela, ils devaient être envoyés et installés dans des lieux habitables.45 (...)

44 Wangenheim à AA, Péra, 1er avril 1915 A 11644 AA-PA Der Weltkrieg Bd.105 télégramme N° 79 1. Rössler à Wangenheim, Alep, 12 avril 1915 A 14801 AA-PA Turkei 183/36 K N° 39, J. N° 764. Ali Fuat Erden, Birinci dünya harbinde Suriye hatıraları (en turc, pour Souvenirs syriens de la Première Guerre mondiale), vol. 1, Istanbul, Halk Matbaası, 1954, pp. 120-121.

45 Erden, ibid., pp. 120-121. Djemal Pacha avait fait pendre instantanément, à maintes reprises, des délinquants musulmans pour des infractions commises contre des Arméniens. Ibid., pp. 125, 216-218 ; Metternich à AA, Péra, 19 novembre 1915 A 33574 AA-PA Türkei télégramme 183/40 N° 2379 ; Metternich à Bethmann Hollweg, Péra, 7 décembre 1915 A 36 184 AA-PA Türkei 183/40 N° 711." (p. 41-42)

"Djemal a néanmoins émis des ordres répétés pour la protection des Arméniens et a poursuivi le programme d'installation [en Syrie occidentale].

La détermination de Djemal est devenue publiquement visible lorsqu'il a appelé Hasan Amdja, un officier aux relations politiques tendues avec le CUP, pour prendre le relais du travail de Hussein Kiazim après la démission de ce dernier. Hasan Amdja est arrivé en septembre 1916 à son nouveau poste et a noté avec surprise que Djemal Pacha était prêt à affronter frontalement ces fonctionnaires du gouvernement central et les membres du CUP. Le nouveau gouverneur de Syrie, Hasan Tahsin Bey, membre de l'"Organisation spéciale", ancien gouverneur d'Erzeroum et impliqué dans le génocide arménien [les tenants de la thèse du "génocide arménien" prétendent souvent que Tahsin Bey a été muté à Erzurum parce que le gouvernement aurait été mécontent qu'il ait protégé les Arméniens contre les violences kurdes à Van, on voit que cette allégation pose des problèmes logiques], a poursuivi la politique du gouvernement central et tenté de neutraliser Hasan Amdja. La base des manœuvres de Tahsin était qu'il était en charge de l'administration civile tandis que Hasan Amdja faisait partie du personnel militaire et agissait sur ordre militaire, sans contrôle total de l'appareil civil. En d'autres termes, Djemal Pacha s'immisçait dans les opérations de l'administration civile et imposait son propre effort de secours pour contrer la politique établie. Djemal Pacha a compris cette opposition comme un défi à son autorité suprême et a émis un ordre le 20 octobre 1916. Par cet ordre, les artisans arméniens ont été autorisés à s'installer dans de plus grands centres en Syrie et au Liban. L'autorité de Hasan Amdja sur la branche civile du gouvernement et son droit d'inspection ont été confirmés. Azmi Bey, le gouverneur de Beyrouth, s'est toutefois opposé à l'envoi de déportés au Liban au motif de moyens de subsistance insuffisants dans sa province. Sa politique dilatoire lui a fait gagner du temps jusqu'à ce que le ministère de l'Intérieur émette des ordres stricts interdisant aux autorités militaires de s'immiscer dans l'installation des déportés, contrant ainsi la politique de Djemal.

Néanmoins, la politique de répartition des Arméniens dans les villages musulmans est restée la politique dans la région sous le contrôle de Djemal Pacha. Il semble que Djemal ait donné l'ordre d'enregistrer les déportés arméniens comme des musulmans à l'insu de celui-ci. Dans ses mémoires, Djemal a déclaré qu'il avait installé jusqu'à 150.000 Arméniens en Syrie au lieu de les envoyer dans le désert. Le Dr Nazım, un autre leader de l'"Organisation spéciale" et membre clé du CUP, a donné un chiffre légèrement plus élevé lorsqu'il a critiqué l'adjudant de Djemal, Ali Fuat [Erden], pour avoir installé 200.000 Arméniens. Hasan Amdja a estimé qu'environ 200 à 250.000 Arméniens sont arrivés dans la zone de son armée. De toute évidence, il n'a pas inclus dans son estimation les déportés qui ont été envoyés vers l'Est, dans le désert syrien." (p. 43-45)

"Après la guerre, Djemal a tenté de se présenter comme le protecteur des Arméniens déportés dans sa sphère d'influence. Les officiers, qui jouissaient jusqu'à un certain point de sa confiance, ont confirmé son soutien aux efforts de secours. Friedrich Kress von Kressenstein, Ali Fuat Erden, Falih Rıfkı Atay, Hassan Amdja ont décrit sa réaction compatissante devant la souffrance arménienne." (p. 55)


Edward J. Erickson, Ottoman Army Effectiveness in World War I : A Comparative Study, Londres, Routledge, 2007 :


"La majorité de l'état-major du Groupe d'armées Yildirim était stationnée à Jérusalem, travaillant sous la direction du chef d'état-major adjoint turc, le capitaine Hüseyin Hüsnü [Erkilet], et du major d'état-major allemand von Papen. Son commandant, von Falkenhayn, est resté à Alep." (p. 116)

"De nombreux conscrits des régions des corps d'armée VI et VIII étaient d'origine arabe et en 1917, la révolte arabe battait son plein. Matthew Hughes a commenté la composition arabe des divisions ottomanes défendant la ligne de Gaza en utilisant les données de Yιldιrιm de Hüseyin Hüsnü Emir [son livre]. Au cours de l'été 1917, le capitaine Hüseyin Hüsnü Emir a été nommé chef d'état-major adjoint du Groupe d'armées Yildirim de Falkenhayn et était en mesure d'observer directement les opérations d'état-major du Groupe d'armées de Yildirim. Les données d'Emir sont pertinentes car elles mettent en évidence le fait que l'état-major du groupe d'armées a conservé ces informations et a parlé de son intérêt pour la fiabilité des minorités ethniques à ce stade de la guerre." (p. 107-108)

"Les soldats arabes (ainsi que les Grecs, les Kurdes [inclus ici dans la catégorie "Turcs", probablement], les Juifs et les Arméniens) servant dans l'armée ottomane ne semblent pas s'être rendus en nombre disproportionné, comme on aurait pu s'y attendre [en 1917]. Un rapport du renseignement britannique recensant les 7.233 prisonniers et déserteurs ottomans capturés entre le 31 octobre et le 24 novembre 1917 a rendu compte de la démographie des hommes. Les Britanniques ont noté que 64 % des prisonniers étaient des Turcs, 27 % des Arabes et 9 % étaient des Grecs, des Arméniens et des Juifs. Des statistiques comparables contenues dans le rapport de Hüseyin Hüsnü Emir du 9 septembre 1917 sur la composition ethnique des divisions d'infanterie (voir le chapitre précédent) étaient 66 % de Turcs, 26 % d'Arabes et 8 % d'autres races. Il apparaît que les Britanniques ont capturé des soldats ennemis dans des proportions reflétant presque directement la composition ethnique de l'armée ottomane." (p. 129-130)


Résumé introductif de "Turkish Nationalism and Germany during the Second World War : Activities of Nuri Pasha and Erkilet Pasha" (Takahisa Miyaoka), Bulletin of the Society for Near Eastern Studies in Japan, 46(1), 2003 :


"Huseyin Husnu Emir Erkilet a combattu avec ses collègues allemands pendant la Première Guerre mondiale et a pris sa retraite en tant que général de division en 1932. Quant à la raison de sa retraite à un si jeune âge, une histoire célèbre dit que c'est parce qu'il a donné la carte de la zone fortifiée de canakkale aux Allemands [de Weimar, à l'époque], mais la vraie raison était sa relation de proximité avec le Parti de la liberté [le Parti républicain libéral, une formation hostile au nationalisme économique du régime turc, favorable à la coopération avec la SDN et au droit de vote des femmes, et ouverte aux minorités non-musulmanes].

En 1925, Nuri [Killigil] et Erkilet se réunirent secrètement avec des amis qui avaient combattu dans le Caucase, Erkilet, Halil [Kut] et leurs familles passèrent des vacances ensemble en 1940, et après 1941, ils organisèrent souvent des réunions concernant les peuples turciques vivant en Union soviétique.

Il a été jugé qu'Erkilet était pro-allemand, bien que dans ses articles dans le journal "Cumhuriyet", il semblait neutre. Cependant, après le début de la guerre nazie-soviétique, il a été actif non seulement contre l'Union soviétique mais aussi contre les Russes." (p. 144)


Günay Göksu Özdoğan, The Case of Racism-Turanism : Turkism During Single-party Period, 1931-1944 : A Radical Variant of Turkish Nationalism (thèse de doctorat), Université du Bosphore, 1990 :


"Hüseyin Hüsnü Emir ("Erkilet Pacha") était l'un des commandants à Izmir (Izmir Müstahkem Mevki Kumandanı) en 1930 ; son amitié avec Fethi Okyar [officier ottoman, puis secrétaire général du Comité Union et Progrès (1913), il oeuvra au rapprochement entre la Turquie et la Grande-Bretagne dans les années 30 (en tant qu'ambassadeur à Londres)], le fondateur et leader du Parti Libre (Serbest Cumhuriyet Fırkası, 1930) et son soutien aux autres membres du parti à Izmir "n'ont pas plu" aux cercles officiels, et il a pris sa retraite en tant que jeune général." (p. 360)


Georges Mamoulia, Les combats indépendantistes des Caucasiens entre URSS et puissances occidentales : Le cas de la Géorgie (1921-1945), Paris, L'Harmattan, 2009 :


"En élaborant les plans de la campagne militaire contre l'Union Soviétique, Adolf Hitler n'avait pas formulé de politique cohérente pour les peuples de l'URSS.

Dès avril 1941, le ministère des Affaires étrangères de l'Allemagne et l'Ostministerium alors en formation, parallèlement et indépendamment l'un de l'autre, s'étaient mis à dresser des plans politiques concernant les peuples de l'empire soviétique. Les projets pour la Géorgie et le Caucase élaborés par ces deux instances se ressemblaient fort, malgré quelques différences significatives, car ils s'inspiraient de la réalité géopolitique.

Ne désirant pas faire de promesses concrètes sur l'organisation future des territoires de l'Est, Hitler se montra dans un premier temps hostile à l'idée de faire appel aux représentants de l'émigration politique des peuples du Caucase. Cette position du Führer s'expliquait par le fait qu'il était profondément convaincu que les troupes allemandes remporteraient une victoire décisive sur le colosse soviétique dès l'automne 1941.

L'échec de la Wehrmacht aux portes de Moscou à l'hiver de 1941 et la perspective d'une guerre longue représentèrent un tournant dans la politique orientale du IIIe Reich. En janvier 1942 commence le recrutement des Légions de l'Est (Ostlegionen) parmi les représentants des minorités nationales de l'Union Soviétique.

La visite en Allemagne de deux généraux turcs, Ali Fuad Erden et Hüseyin Hüsnü Emir Erkilet, fut le facteur immédiat, voire le prétexte, qui déclencha ce changement dans la position de Berlin. Ces officiers turcs revenaient d'un voyage de reconnaissance sur le front oriental en octobre 1941. Ils souhaitaient libérer des camps de prisonniers de guerre allemands les anciens soldats de l'Armée rouge issus des peuples turcs de l'URSS [outre le taux de mortalité catastrophique dans les camps de prisonniers, les prisonniers turciques furent la cible de massacres racistes durant les premiers mois de la guerre germano-soviétique]. Reçus au quartier général du Führer, ils proposèrent à Hitler de recruter parmi les prisonniers de guerre d'origine turque des unités de volontaires, en s'inspirant du précédent de l'« Armée de l'Islam » (Islam Ordusu) [qui avait des officiers chrétiens et dont la mission n'a jamais été de rayer de la carte la République d'Arménie] de Nouri Pacha [lequel avait protégé les Arméniens de Bakou contre certains musulmans azéris et iraniens, en 1918] pendant la période de la Première guerre mondiale. En novembre 1941, Hitler consentit à former des Légions turco-tatares et caucasiennes.

Après des négociations entre le comte Claus von Stauffenberg, chef du département d'organisation du Quartier général (OKW) et les représentants correspondants de l'Ostministerium, il fut décidé de procéder à la formation de Légions nationales, recrutées parmi les prisonniers de guerre de tous les peuples caucasiens et turcs de l'URSS. Ces initiatives étaient inspirées par le chef de la section des questions générales du département politique principal de l'Ostministerium, Otto von Braütigam, et par le chef de sa section caucasienne, le professeur Gerhard von Mende.

Dès août 1941, sous l'égide de l'Ostministerium furent créées des « commissions aux prisonniers de guerre », chargées de l'enrôlement et de l'enregistrement par nationalités des prisonniers de guerre soviétiques se trouvant dans les camps.

C'est ainsi qu'au début de septembre 1941, l'émigré Guiorgui Magalachvili fut envoyé dans les camps de prisonniers de guerre soviétiques se trouvant sur le territoire de l'Allemagne, dans le but d'effectuer l'enregistrement des Géorgiens. Après cette tournée Magalachvili fut nommé chef de la sous-section géorgienne de la section caucasienne de l'Ostministerium, et il chargea quelques émigrés géorgiens de poursuivre cette tâche. Au printemps 1942 les hommes de Magalachvili avaient enregistré près de 18 000 prisonniers de guerre géorgiens, détenus dans les camps se trouvant sur le territoire de l'Allemagne, de la Pologne et de la partie de l'URSS occupée par la Wehrmacht. En outre, près de 15 000 Géorgiens furent enregistrés et envoyés dans un camp spécial par les Allemands eux-mêmes. Grâce à ces mesures, un grand nombre de Géorgiens prisonniers parvinrent à survivre aux conditions extrêmement difficiles de l'hiver 1941-42. La majorité des ces gens furent enrôlés dans les rangs de la Légion géorgienne, formée dans le Gouvernement Général de Pologne.

Dans des conversations privées avec ses collaborateurs les plus proches, Magalachvili soulignait volontiers qu'il considérait ces bataillons géorgiens comme le noyau professionnel des forces armées futures de la Géorgie indépendante. Précisons que le chef de la sous-section géorgienne de l'Ostministerium escomptait que les légionnaires n'auraient pas à participer aux hostilités, puisque selon lui l'Union Soviétique devait subir une défaite définitive avant que leur entraînement et leur formation en bataillons de combat fussent seulement achevés." (p. 275-276)


Alexander Dallin, La Russie sous la botte nazie, Paris, Fayard, 1970 :


"Tout ce qu'Ankara osait faire était de laisser entendre discrètement que le gouvernement turc portait beaucoup d'intérêt aux « justes aspirations » des Turcs de l'Union soviétique et de suggérer que, plus tard, « on pourrait réunir les peuples du Caucase dans le cadre d'un Etat tampon ». La capitale turque ne voulait à aucun prix s'attirer des ennuis en réclamant un morceau du territoire soviétique.

En vérité, les plans de l'Allemagne en étaient encore au stade de l'élaboration. Grisé par ses victoires, Berlin préparait sa poussée en direction du Proche-Orient. Deux hypothèses seulement étaient retenues : Si, après la conclusion victorieuse de la campagne à l'est, nous pouvons rallier la Turquie... on envisagera une attaque contre la Syrie-Palestine en direction de l'Egypte. Mais si nous ne pouvons nous assurer la coopération de la Turquie, même après l'écroulement de la Russie soviétique, nous marcherons vers le sud à travers l'Anatolie en dépit de la volonté turque.

La duplicité allemande persista en dépit du fait que la prolongation de la campagne en Russie imposa l'ajournement de ces projets. L'écrasement du régime soviétique demeurant l'objectif suprême, les opérations en Méditerranée orientale seront impraticables tant que nous n'aurons pas atteint la Transcaucasie. D'un autre côté, puisqu'une action militaire contre la Turquie était tout à fait inopportune, il fallait tenter de la conquérir par des moyens politiques. Ces « moyens politiques » consistaient entre autres à subordonner la doctrine à la tactique diplomatique.

A la fin d'octobre, le général Ali Fuad Erden, ancien commandant de l'Académie militaire et membre du Parlement [non : confusion avec Ali Fuat Cebesoy], ainsi que Hussein Erkilet, général d'origine tartare [azérie], figure de premier plan de la tendance panturque et germanophile [germanophilie à nuancer, comme on l'a vu ci-haut], se rendirent en visite officielle à Berlin, où ils devaient être reçus par le Führer. Les Allemands s'attachèrent à faire revivre le souvenir de la « fraternité d'armes » des deux pays qui s'étaient battus côte à côte pendant la Première Guerre mondiale et, pour impressionner leurs hôtes, leur firent inspecter le front de l'Est. A leur retour, les voyageurs rendirent longuement compte de leur séjour en Allemagne au président de la République, au ministre des Affaires étrangères et au chef de l'état-major général.

Frappée par l'indulgence du gouvernement d'Ankara à l'égard de la propagande panturque d'Erkilet, la Wilhelmstrasse demanda instamment que l'on poursuivît les efforts en vue de s'assurer de la « neutralité bienveillante » de la Turquie.

Le sous-secrétaire d'Etat Ernst Woermann expliquait que les Alliés n'avaient rien à offrir à celle-ci ; par conséquent, si Ankara souhaitait consolider sa position (et, pour la Wilhelmstrasse, « consolidation » était synonyme d'expansion territoriale), l'Allemagne était l'alliée logique de la Turquie. A son avis, et bien qu'ils n'eussent pas encore formulé pareilles revendications, les Turcs étaient dans l'ensemble partisans de la création d'Etats turcs indépendants (au moins en apparence) en Crimée, dans le Nord-Caucase, dans l'Azerbaïdjan russe — les deux derniers en tant que parties d'un Etat caucasien — et d'Etats analogues à l'est de la Caspienne.

Plus réaliste, Papen reconnaissait que la Turquie devrait chercher à demeurer neutre : « L'effondrement complet... de l'Empire britannique... n'est pas dans les intérêts turcs (qui exigent) le maintien de l'équilibre des forces en Méditerranée et s'opposent à l'hégémonie illimitée de l'Italie qui pourrait suivre la victoire complète de l'Axe. »

Aussi, l'ambassadeur préconisait-il la « douceur » : Toute tentative en vue d'inciter prématurément la Turquie à prendre position de façon active — en exigeant qu'elle entre en guerre ou accorde à nos troupes le droit de passage sur son territoire — la ferait infailliblement basculer du côté de l'ennemi.

Conscients de la précarité de la situation, les diplomates allemands et un certain nombre de militaires en liaison avec eux demandèrent que l'on fît des concessions au point de vue turc : amélioration du sort des prisonniers turcs, octroi de l'autonomie administrative à l'échelon local et poursuite d'une politique plus « éclairée » en Crimée. Il restait encore un pas à accomplir : instituer la coopération avec les émigrés caucasiens proturcs dont l'activité s'était intensifiée depuis le déclenchement de l'invasion.

De cette façon, la Wilhelmstrasse espérait prendre un pied dans les affaires russes en passant par la petite porte, mais Rosenberg s'opposa fermement à la manoeuvre. Et ce fut le conflit de l'Adlon à la suite de la conférence organisée en avril-mai 1942 par von Schulenburg. Pour une fois, le clan Bormann, hostile aux réfugiés et aux ronds de jambe diplomatiques, joignit ses efforts à ceux de la clique Rosenberg qui était résolue à faire avorter l'opération.

Ce revirement inattendu de l'Ostministerium peut être attribué à plusieurs facteurs dont le moindre n'était pas la peur panique que lui inspirait la concurrence des services de Ribbentrop : si, en definitive, il y avait lieu d'enrôler des réfugiés, Rosenberg avait ses propres poulains. Cependant, sa position s'expliquait aussi par une question de principe ; contrairement à certains diplomates, les hauts fonctionnaires de l'OMi étaient franchement hostiles à l'orientation proturque. Il semble que, une fois de plus, le mauvais génie en cette affaire fut Nikuradze. Les deux conceptions impérialistes – celle d'un Grossraum caucasien dominé par les Turcs et celle d'un Caucase sous direction géorgienne – devaient fatalement se heurter violemment. Schickedanz se rallia aisément à la doctrine antiturque, car tout « empiètement » turc sur les « droits » allemands dans le Caucase porterait ipso facto atteinte à son futur rôle de commissaire du Reich. Rosenberg fit chorus et avança un autre argument : les réfugiés proturcs, soupçonnés de professer des opinions « démocratiques », constituaient de ce fait un danger pour la cause du nazisme. Aussi, après que les hôtes de Schulenburg eurent été réunis à l'hôtel Adlon, Rosenberg se rendit-il auprès de Hitler pour que celui-ci mît promptement fin à cette comédie. Cet épisode, nous l'avons vu, fut à l'origine de la directive interdisant aux Affaires étrangères de s'occuper des questions soviétiques. Rosenberg triomphait provisoirement : il était reconnu comme l'hégémon de l'Ost et Hitler était plus monté que jamais contre l'Auswärtiges Amt.

Pourtant, la conférence de l'Adlon marqua un progrès important, en ce qui concernait tout au moins la Turquie et le Caucase. Hitler et son entourage immédiat avaient beau traiter par le mépris les conseils de Schulenburg, il n'était plus possible pour Berlin, désormais, de feindre d'ignorer l'existence des émigrés. Il fallait tenter de trouver un arrangement avec eux, ne fût-ce que pour sauver la face — mais sous l'égide de l'Ostministerium." (p. 183-185)

"Les Tartares de Crimée entretenaient traditionnellement des liens solides avec la Turquie, où les chefs du mouvement séparatiste criméen s'étaient installés. Aussi, peu après l'offensive allemande, différents groupes, en Turquie, commencèrent à laisser entendre que l'avenir de la Crimée ne les laissait pas indifférents. Certains de ces propos revinrent à von Papen. Ils se réduisaient à deux propositions concrètes : octroyer l'autogouvernement aux Tartares criméens dès que les Allemands auraient « pacifié » la péninsule ; envoyer à Berlin une délégation de Tartares criméens qui agiraient en tant que conseillers, voire comme représentants de leurs compatriotes. Au début du mois de novembre 1941, Papen lui-même fit la suggestion suivante à son gouvernement : Une fois la campagne terminée, installer en Crimée une administration où les Tartares criméens auront une part importante. Cela aurait un effet politique puissant en Turquie.

Dans le même temps, le général Erkilet demandait à l'Auswärtiges Amt des visas d'entrée pour deux Tartares appartenant au mouvement séparatiste émigré de Cafar Seydahmet. Les visas furent accordés et les deux émissaires arrivèrent bientôt à Berlin. Mais lorsqu'ils exprimèrent l'espoir de voir la Crimée accéder à l'indépendance, Rosenberg et Hitler tombèrent d'accord pour reconnaître le « danger d'un mouvement protouranien » et pour refuser aux deux « Criméens de Constantinople » l'autorisation de visiter les camps de prisonniers où étaient internés leurs compatriotes." (p. 200)


Sur le général Erkilet : Les critiques militaires du général Hüseyin Hüsnü Emir Erkilet

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