mercredi 12 août 2020

Le maréchal Fevzi Çakmak et les Arméniens




Capture d'écran d'un message posté sur le forum du site extrémiste arménien Armenews (discussion intitulée "A propos des "Justes" turcs", lancée le 11 mai 2012, et effacée pour une raison inconnue, le sujet portait sur les Turcs qui auraient protégé des Arméniens durant la Première Guerre mondiale), il faut rester prudent sur cette information mais elle mérite d'être prise en compte (cliquer pour lire) :



Alaeddine Haïdar, A Angora auprès de Mustapha Kémal, Paris, Editions France-Orient, 1920 :

"Tandis que nous étions en train de lire ces proclamations [destinées aux soldats français], le général Fevzi pacha entra dans la pièce.

Il me dit quelques mots sur la Cilicie que je reproduis ici textuellement. Je n'ai pas eu la possibilité de m'entretenir longuement avec lui, car il dût me quitter précipitamment pour des affaires urgentes.

Mais ces déclarations, si concises quelles soient, confirment les précédentes.

Jusqu'à présent, remarque Fevzi pacha, nous avions négligé ce front, car nos principaux efforts tendaient à résister par tous les moyens à l'invasion hellène. Quelques milices de volontaires réussissent toutefois, non sans éclat, à rendre critique, à certains moments, la situation militaire française. Mais nous avons toujours voulu régler les affaires de Cilicie, sans effusion de sang avec la France, car elle a tout intérêt à le faire.

L'esprit militaire l'a emporté et les Français n'ont pas hésité à armer des bandes arméniennes pour les lancer dans nos paisibles campagnes. Si les Français ne veulent pas conclure avec nous un accord qui leur serait favorable, la guerre de guérillas continuera de plus belle avec l'aide et l'appui que nous apporteront les rebelles arabes !" (p. 82-83)


Georges Mamoulia, Les combats indépendantistes des Caucasiens entre URSS et puissances occidentales : Le cas de la Géorgie (1921-1945), Paris, L'Harmattan, 2009 :


"A la fin des années 30, nous retrouvons [Chalva] Berichvili au Bureau étranger des sociaux-démocrates géorgiens. Nous avons déjà mentionné qu'à cette époque la direction de ce parti était profondément divisée sur la stratégie et la tactique à suivre. Alors qu'une partie des anciens dirigeants des sociaux-démocrates, comme Evgueni Gueguetchkori et Akaki Tchenkeli, trouvaient acceptable la demande des Polonais chargés du mouvement prométhéen d'abandonner la IIe Internationale, et de se rallier sur une base paritaire avec les groupes de droite géorgiens, les autres ne voulaient rien savoir. Berichvili appartenait à cette aile gauche des socialistes géorgiens. Sa haine à l'égard des partis de droite géorgiens transparaît dans toutes ses lettres conservées dans les archives. La seule autorité pour lui était Noé Jordania qu'il appelait « notre leader bien aimé ».

C'est probablement pour cette raison que le choix de Jordania tomba finalement sur la candidature de Berichvili. Celui-ci fut désigné comme responsable des groupes de renseignement que l'on envisageait de créer en Turquie et l'Iran durant la deuxième moitié de 1939. Selon l'accord secret conclu entre les services de renseignement français et polonais, Berichvili devait exercer la fonction de conseiller officieux pour les questions caucasiennes auprès de l'état-major du général Weygand, chef du Théâtre d'Opérations de la Méditerranée Orientale, qui devait aussi coordonner la présence militaire française au Levant et dans les Balkans.

Après avoir quitté Paris le 10 septembre 1939, Berichvili arriva à Istanbul le 16. Quelques jours plus tard il se rendit à Alep en Syrie où se trouvait le général Weygand. Weygand souhaita le meilleur succès à Berichvili dans sa lutte pour la liberté de la Géorgie, et promit de parler personnellement avec Fevzi Tchakmak, chef d'état-major de l'armée turque, pour que les Turcs autorisassent les Géorgiens à créer des groupes de renseignement sur leur territoire. A ce que rapporte Berichvili, Weygand avait déclaré qu'il ne doutait pas de la possibilité de libérer le Caucase. Cependant, pour réaliser ce but, il fallait avoir des renseignements précis sur la situation en Géorgie et dans l'ensemble de la région.

Au début d'octobre, Berichvili se trouvait déjà dans la zone frontalière près du lac Tchildir, d'où à l'aide de guides azerbaïdjanais il franchit la frontière pour se rendre clandestinement en Géorgie, dans la région de Bortchalo. Berichvili parvint à Tbilissi, réussit à renouer le contact avec les représentants des organisations secrètes de sociaux-démocrates et, au bout de deux jours, il revint sain et sauf à Bortchalo, où ses guides locaux l'attendaient. Le petit groupe rentra en Turquie sans anicroche. Berichvili arriva à Ankara le 19 octobre, le jour même où le général Weygand signait le pacte d'assistance mutuelle anglo-franco-turc. Berichvili était arrivé à temps, car les Français tentaient alors de convaincre les Turcs d'enfreindre le protocole n° 2 du pacte, et d'adopter une position plus active à l'égard de l'URSS. Il fut invité à faire un rapport sur son expédition devant des officiers de renseignement français, anglais et turcs.

Le rapport présenté par Berichvili affirmait qu'après le partage de la Pologne et l'annexion des pays baltes, le gouvernement stalinien se fixait pour but l'expansion en Turquie et vers les Balkans. Les forces armées soviétiques dans le Caucase et en Crimée avaient été renforcées. L'artillerie la plus moderne avait été installée à Batoumi. En outre des fortifications et des systèmes de DCA avaient été mis en place dans toutes les villes du Caucase. Des exercices de défense civile se tenaient régulièrement. Sur la frontière irano-soviétique aussi les troupes rouges avaient été renforcées.

Les renseignements reçus par Berichvili de Moscou indiquaient que Staline envisageait d'exiger des Turcs de fermer les Détroits, d'accepter la création d'une base militaire et navale soviétique dans la région du Bosphore et de restaurer dans le Caucase les frontières de 1914. Au cas où ces demandes seraient rejetées et où le gouvernement d'Ankara resterait fidèle aux Alliés occidentaux, Staline tenterait au moment propice de soviétiser toute la Turquie. Le Kremlin envisageait aussi d'annexer l'Azerbaïdjan iranien. Les commissaires politiques des troupes de l'Armée rouge stationnées dans le Caucase avaient reçu l'ordre d'apprendre le turc. A Moscou et en Crimée, des cours spéciaux avaient été organisés pour préparer les propagandistes destinés à la future administration d'occupation soviétique en Turquie.

Berichvili soulignait que, selon ces sources, le NKVD avait déclenché une vaste campagne de désinformation, tentant de convaincre les diplomates alliés que Moscou garderait sa neutralité quoi qu'il arrive et que son rapprochement avec l'Allemagne n'était qu'une manoeuvre ; pour rendre cette désinformation plus vraisemblable, Moscou la faisait transiter par les représentants de pays neutres.

La majorité de ces renseignements furent confirmés plus tard et, selon Berichvili lui-même, l'attaché militaire français fut très satisfait des résultats de son expédition." (p. 242-244)

"Le 25 mars Reynaud envoya à l'ambassade de la Grande-Bretagne à Paris une note spéciale, où il critiquait les erreurs du gouvernement de Daladier et proposait les mesures pour les corriger. En ce qui concerne le projet caucasien, Reynaud proposait d'entreprendre une opération décisive « ...sur la mer Noire et la Caspienne [...] non seulement pour restreindre le ravitaillement en pétrole de l'Allemagne, mais surtout pour frapper de paralysie toute l'économie de l'URSS, avant que le Reich n'ait réussi à la mobiliser à son profit ». La hâte des mesures avec lesquelles le Kremlin tentait d'assurer la défense de ces régions « ...soulignait toute l'importance du facteur temps dans le succès d'une opération offensive ». Il fallait prendre une décision et préparer et réaliser cette opération le plus vite possible, si les alliés ne voulaient pas laisser passer leurs chances une fois encore.

Comme les Anglais avaient prétexté l'absence d'un état de guerre entre les Alliés et l'URSS pour ajourner l'opération, Reynaud insistait pour que le gouvernement français fût prêt à assumer «...la responsabilité d'une rupture avec l'URSS ». Il déplorait que les Alliés eussent raté le moment le plus opportun pendant la Guerre d'Hiver, quand l'assistance militaire à la Finlande eût fatalement provoqué une réaction de Moscou. Dans ce cas l'URSS, devenue l'agresseur, aurait assumé toute la responsabilité du conflit, ce qui aurait libéré les mains des Occidentaux. « Aujourd'hui que ce processus nous a échappé, le gouvernement français est prêt, si le gouvernement anglais le juge nécessaire pour l'entreprise d'une action militaire au Caucase, à examiner immédiatement avec le cabinet de Londres la meilleure justification à invoquer pour mettre fin à nos relations diplomatiques avec un gouvernement dont nous condamnons les dernières spoliations et dénonçons la collusion, chaque jour plus affirmée, avec le gouvernement allemand ».

En conclusion, Reynaud formulait une recommandation : comme la préparation de l'opération demanderait certains délais, il était souhaitable, pour redresser sans tarder la position morale des alliés, que « la possibilité de faire entrer en mer Noire des sous-marins français et anglais fût mise de toute urgence à l'étude. L'interception du commerce maritime de l'Allemagne entre Batoum et les bouches du Danube est aussi justifiée dans cette partie du monde qu'en Méditerranée ou dans l'Atlantique ».

Notons que quelques semaines avant la sortie de la Finlande de la guerre, les Anglais, semblait-il, s'étaient rapprochés de la position radicale de la France. Le 7 mars le maréchal Mitchell, commandant des forces aériennes au Moyen-Orient, de passage à Beyrouth, fit savoir au général Weygand qu'il avait reçu de Londres des instructions lui enjoignant de prendre des mesures afin de préparer des opérations éventuelles de bombardement de Bakou et Batoumi. Il informa Weygand de son intention de demander au maréchal Tchakmak, « ...d'être autorisé à faire faire des reconnaissances des terrains d'aviation, qui, dans les régions de Diarbekir, d'Erzeroum, de Kars et du lac de Van, pourraient servir de bases intermédiaires à des avions ayant leur base principale en Djézireh ». Weygand autorisa les Anglais à faire des reconnaissances depuis les terrains de Djézireh, qui à cette époque se trouvaient sous le contrôle français.

Trois jours plus tard le général Wavell, le commandant des forces terrestres britanniques au Moyen-Orient, informa Weygand « ...qu'il avait reçu une lettre du War Office, lui prescrivant d'étudier les conditions d'opérations éventuelles vers le Caucase pour le cas de guerre contre la Russie ».

Notons qu'en même temps le Foreign Office reçut une lettre de Garelli, Directeur général français de la Banque ottomane à Istanbul, qui, en se référant à des conversations avec les responsables turcs, proposait de soulever les minorités nationales contre Moscou. Cette information incita Alexandre Cadogan, le sous-secrétaire permanent du Foreign Office à charger le MI6, le service secret britannique, d'étudier la question.

A cette époque, quand les Anglais tentaient de convaincre les Finlandais de ne pas céder aux Soviets, le War Office envisageait probablement une intervention rapide et directe non seulement dans la guerre d'hiver, mais aussi dans le Caucase, dans les arrières de l'URSS.

Cependant ce projet ne pouvait être réalisé qu'avec la participation directe de la Turquie. C'est pourquoi le 12 mars le général Gamelin fit savoir à Weygand que selon son point de vue « ...les opérations au Moyen-Orient devraient être dirigées par le commandement britannique, et celles du Caucase par le commandement turc, ces dernières étant exécutées essentiellement par des forces turques avec appoint d'aviation et de contingents éventuels spéciaux alliés ». Gamelin demanda à Weygand discuter cette question avec le maréchal Tchakmak.

Remarquons que la position de la Turquie vis-à-vis du projet caucasien était très prudente. Avant la fin de la Guerre d'Hiver elle allait jusqu'à envisager d'autoriser les Alliés à survoler son territoire pour attaquer les gisements pétroliers du Caucase. Cependant, après le 12 mars, les Turcs commencèrent à douter de la supériorité militaire des Occidentaux. Cette évolution est attestée par une note envoyée le 27 mars au Foreign Office par l'Ambassade de la Grande-Bretagne à Ankara : bien que « l'attitude du gouvernement turc ait évolué au point qu'il envisage l'éventualité d'une guerre défensive contre l'URSS, [...] la Turquie ne sera pas en état d'entrer en guerre avec la Russie avant la fin de l'été au plus tôt, et cela encore à condition de recevoir le maximum d'aide de la part des Alliés ». C'est seulement après l'achèvement de tous les préparatifs nécessaires, que « ... la Turquie assistera non sans plaisir à une attaque interalliée contre Bakou à travers le territoire de l'Iran et ne se fera pas beaucoup prier pour y participer... ».

Les sources des archives du NKVD géorgien confirment presque totalement cette analyse. Selon les dépositions de Berichvili, les Turcs acceptaient de participer aux opérations militaires des Alliés seulement après avoir obtenu les armes, les équipements et les matériels de guerre prévus par le pacte d'assistance mutuelle anglo-franco-turc. En outre ils exigeaient l'augmentation des effectifs des troupes des Alliés stationnées en Syrie et en Irak, ainsi que la concentration des forces maritimes des Alliés dans la Méditerranée Orientale, afin que celles-ci puissent en cas d'urgence entrer dans la mer Noire et se porter au secours de la Turquie.

Les Géorgiens, pour leur part, redoutaient la participation des Turcs dans les opérations caucasiennes des Alliés. Afin d'éviter une intervention turque, le gouvernement de la Géorgie en exil demanda aux Français de n'envoyer en Géorgie que des unités de l'armée française en cas de guerre avec l'URSS, ou, s'il le fallait absolument, de mettre les troupes turques sous le commandement d'officiers français. Ceci explique l'expression de « contingents alliés spéciaux éventuels » qui apparaissent dans la note du 12 mars du général Gamelin : il s'agissait des Alliés qui devaient être envoyés dans le Caucase avec les troupes turques.

De leur côté les Turcs, qui craignaient de faire les frais de la politique radicale des Français à l'égard de l'URSS, tentaient de soustraire les Géorgiens à l'influence française en multipliant les contacts avec eux. Lorsqu'ils eurent échoué à établir des liens directs avec Berichvili derrière le dos des Français, ils tentèrent, sans grand succès non plus, de recruter son adjoint Simon Goguiberidzé. Pour marquer leur mécontentement, les Turcs, pendant un certain temps, ajournèrent l'envoi dans le Caucase soviétique d'émissaires géorgiens prêts à partir. Afin de mieux contrôler les émigrés caucasiens sur leur territoire, les Turcs exigèrent que ceux-ci créent à Istanbul une filiale du Conseil de la confédération du Caucase, composée d'hommes dévoués à la Turquie. C'est ainsi qu'en mai une filiale du Conseil de la confédération du Caucase y vit le jour, constituée de membres du mouvement prométhéen et de leurs anciens rivaux du Comité des confédéralistes caucasiens. Comme la majorité des confédéralistes séjournaient en permanence en Turquie, ils avaient davantage la confiance des autorités turques.

A partir de mars l'activité du renseignement français en direction du Caucase renforça. Parallèlement au bombardement des gisements pétroliers, le commandement français envisageait de débarquer en Géorgie des unités de parachutistes, pour effectuer des actes du sabotage sur l'oléoduc Bakou-Batoumi.

C'est pourquoi Berichvili reçut du deuxième bureau de l'état-major de l'armée du Levant l'ordre de recueillir des renseignements sur les aérodromes soviétiques et sur les endroits qui pouvaient convenir à un lâcher de parachutistes dans les régions montagneuses du sud-ouest de la Géorgie. En même temps, le groupe spécial qui devait pénétrer en Géorgie fut chargé de saboter l'oléoduc Bakou-Batoumi au moment opportun. Selon une information reçue à cette époque par les Anglais de leur ambassade aux Etats-Unis, l'oléoduc Bakou-Batoumi était très mal gardé et pouvait être facilement coupé par des saboteurs.

La décision fut prise de former, dans le cadre de l'armée du Levant stationnée en Syrie, une unité nationale géorgienne destinée à participer aux lâchers de parachutistes, à multiplier les sabotages et à faire de la propagande au sein de la population géorgienne. Les soldats et les officiers géorgiens de l'armée française rassemblés dans cette unité devaient constituer les cadres des groupes des parachutistes destinés aux opérations évoquées plus haut.

Le gouvernement géorgien en exil, qui espérait utiliser cette unité comme noyau de la future armée de la Géorgie indépendante, approuva chaleureusement cette initiative. Méfiants à l'égard des Turcs, les émigrés préféraient voir les Géorgiens entrer dans leur patrie sous des drapeaux français. En mai le bataillon géorgien composé de 160-180 hommes fut stationné au camp de Barcarès dans les Pyrénées Orientales. Cependant, la défaite rapide de la France empêcha d'envoyer en Syrie le bataillon, que commandait le capitaine Georges Odichelidzé, de la Légion étrangère française.

Notons qu'à part le bataillon géorgien, les Français envisageaient aussi de former des unités composées de Nord-Caucasiens. Comme le projet du bombardement visait, entre autres, à détruire les gisements pétroliers de Maïkop, les Français voulaient utiliser dans ce but des descendants de Tcherkesses, expulsés de cette région du Caucase du Nord par le gouvernement tsariste au XIXe siècle. Combattants nés, un grand nombre de ces montagnards ne servaient pas seulement dans les armées des pays du Moyen-Orient : des escadrons tcherkesses avaient aussi été formés en Syrie, dans l'armée du Levant." (p. 261-266)


Jean Savant, "La Turquie d'aujourd'hui", Revue des deux Mondes, 1er juillet 1942 :

"Depuis 1939, les crédits militaires compris dans le budget de la Turquie ont subi quelques augmentations. Mais ce sont surtout les crédits extraordinaires qui indiquent le réveil national. Au début de 1942, il a déjà été voté par la grande Assemblée nationale près de 650 millions de livres turques pour la Défense nationale (y compris une émission de cinquante millions de bons d'épargne), soit environ vingt-deux milliards de francs. La durée du service militaire, augmentée d'une année en janvier, vient d'être encore prolongée ; de nombreuses classes ont été appelées sous les drapeaux ; la plus grande partie des éléments minoritaires du pays (Grecs, Arméniens, Juifs) se trouvent mobilisés.

Le Chef national, Ismet Ineunu, est le commandant suprême des forces armées turques. Le maréchal Fevzi Tchakmak, chef du grand état-major général de la Défense nationale, est assisté du général Assim Gunduz, sous-chef du grand état-major général." (p. 83)


P. Gentizon, "A travers l'Europe en guerre : XIX. — De l'observatoire d'Istamboul", Le Temps, 23 juin 1942 :

"Avec la guerre, la jeunesse des trois minorités [grecque, arménienne et juive] en question (20 à 42 ans) a été mobilisée par rotation, comme les classes turques, sans toutefois que des armes lui fussent distribuées. Elle a été placée sous les ordres, non du ministère de la guerre, mais du ministère des travaux publics, pour la construction des routes. Cette mobilisation n'en a pas moins suscité quelque émoi parmi les intéressés du fait que les minorités étaient exemptes de service militaire. Mais aucun sévice n'a eu lieu, car la mesure n'avait d'autre but que la patrie turque. S'il y a eu des troubles ce fut uniquement entre ces diverses jeunesses mobilisées. Car si les Juifs et les Grecs sont anglophiles [une partie des Juifs restaient toutefois italophiles], la majorité des Arméniens, de russophiles qu'ils étaient jadis, sont devenus germanophiles. Ce qui provoqua des bagarres entre les recrues." (p. 2)

  
Marie-Paule Cabiaux, "La Turquie et ses relations avec l'Union sovietique : Antécédents historiques et incidence sur l'engagement dans l'affrontement Est-Ouest", Chronique de politique étrangère, volume 19, n° 6, novembre 1966 :

"Churchill se rendit à Adana, en Turquie, pour y rencontrer, le 30 janvier [1943], Inonu, les membres du gouvernement et l'état-major turcs. Les Turcs réaffirmèrent l'amitié indestructible qui liait l'Angleterre et leur pays mais aucune mesure concrète ne fut prise pour faire entrer la Turquie en guerre. « Au cours de ces entretiens », écrit von Papen, « le maréchal Cakmak, chef d'état-major de l'armée turque, précisa que ses troupes, mal équipées, ne pourraient guère rendre de services réels aux forces alliées ; cette infériorité dans le domaine de l'armement risquait, disait-il, de désigner la Turquie aux appétits soviétiques ». (...)

Ce que les Russes souhaitaient, en réalité, c'est que la Turquie déclare immédiatement la guerre à l'Allemagne, se batte avec ses propres ressources et, éventuellement, avec celles que les Alliés pourraient lui accorder, mais sans que des forces occidentales interviennent directement aux côtés des Turcs dans les Balkans. On peut même supposer que Moscou se serait facilement résigné à l'idée de voir la Turquie épuiser ses forces dans un conflit ouvert contre l'Allemagne." (p. 645-647)


Robert Cario, "Turquie cette inconnue : D'Ankara à Stamboul : Le brave maréchal “ Briquet ” prêche le rassemblement du peuple turc", L'Aube, 7 février 1949 :


"Ankara, février. — Tchakmak. Cela signifie, en turc, « briquet ». Mais cela représente aussi l'opposition avec toute la force du mot, car c'est également le nom d'un nouveau leader politique en Turquie.

Tchakmak est, en effet, le chef et le fondateur du « parti de la nation », lequel, des trois formations légalement constituées, est celui qui combat le plus violemment le régime actuel. Il est l'ennemi le plus redoutable du gouvernement d'Ankara, du président Ismet Inonu, héritier d'Ataturk le rénovateur.

Il est remarquable, dans l'histoire des Républiques, que, sous toutes les latitudes, lorsque les mécontents (tout régime a les siens) veulent réformer une démocratie, ils se groupent presque toujours derrière un militaire. C'est le cas encore, aujourd'hui en Turquie, où l'ancien chef d'état-major Fevzi Tchakmak pacha, maréchal de l'empire ottoman [Çakmak a porté en fait ce titre dans l'armée kémaliste], prêchant à travers le pays le « rassemblement du peuple turc », s'est acquis, en peu de temps, une popularité surprenante.

Jusqu'en 1946, la Turquie n'avait connu que le parti unique [non, elle avait déjà connu le multipartisme en 1924-1925 et en 1930], dit « républicain du peuple », fondé par Mustapha Kemal après la révolution et dont le chef était aussi celui de l'Etat. Depuis deux ans, elle avait un second parti, celui des démocrates, dirigé par l'ancien premier ministre Djelal Bayar. Mais le programme de ce dernier ne différait en rien du parti gouvernemental, si ce n'est en ce qui concerne la composition du ministère. (...)

Ce soldat en retraite, au nom flamboyant comme un sobriquet, s'entoura d'une équipe d'ex-généraux, de publicistes virulents et d'avocats combatifs. A peine avaient-ils annoncé la naissance de leur nouveau parti à la presse, qu'ils tenaient déjà des meetings sensationnels aux quatre coins du pays. Les adhésions affluèrent, venues particulièrement des classes laborieuses : ouvriers, artisans, paysans, petits commerçants se rallièrent aux idées du pacha. Le résultat en se fit pas attendre : Tchakmak ayant demandé l'abstention aux élections partielles, afin de protester contre le mode de scrutin, moins d'un tiers des électeurs se présenta aux urnes. (...)

Il a été aussi, en tant que chef suprême des armées impériales pendant la grande guerre [il n'a été chef d'état-major de l'armée ottomane qu'après l'armistice de Moudros, avant de rejoindre les nationalistes d'Ankara], le chef direct de Mustapha Kemal, qui allait quelques années plus tard, devenir le premier président de la République et un héros national. Malgré ses attaches avec l'ancien régime [Çakmak avait été cependant en contact avec le Comité Union et Progrès en Roumélie, en 1908], Tchakmak conserva alors l'estime et l'amitié du dictateur, qui lui laissa la direction de l'état-major général. Aussi, à la mort de Kemal, en 1938, crut-on un moment que Tchakmak allait lui succéder. Mais le maréchal s'effaça pour laisser la place à Ismet Inonu, autre compagnon du « ghazi », qu'il avait également eu sous ses ordres. Mais Ismet Inonu ne tarda pas à limoger le vieux soldat, qu'il mit en retraite [en 1944]. Celui-ci, aigri par l'attitude du nouveau président, prend maintenant sa revanche. (...)

« Qu'Inonu s'en aille... » a osé dire Tchakmak. C'est la première fois, ici, depuis Byzance, que l'on prend aussi directement à partie le pouvoir et son principal représentant. Des journalistes, qui avaient précédemment fait d'imprudentes expériences là-dessus, l'avaient payé de prison. Mais Inonu s'est bien gardé de toucher à son adversaire, lequel est trop respecté et possède un trop grand prestige.

« A côté de quatre ou cinq despotes vivant dans l'aisance, le reste des Turcs, soit 18 millions de citoyens, connaissent la faim et la misère. » Nul politicien, nul éditorialiste, n'avait jusqu'alors eu le droit de tenir pareil langage. Il aurait été accusé de prendre ses consignes à Moscou, dont la radio déverse chaque jour les mêmes slogans à l'usage des communistes clandestins, qu'Ankara a mis hors la loi. Mais, là encore, le patriotisme du maréchal ne peut être mis en doute.

« Nous apporterons la liberté aux hommes au col graisseux... » Oubliant ce qu'étaient leurs pères au temps du sultan, les prolétaires, mécontents de leurs salaires, les fermiers rebelles à l'impôt se tournent vers Tchakmak le sauveur.

« Une petite clique s'est emparée du pouvoir. Quelques-uns réalisent des fortunes énormes, mais la masse des Turcs s'appauvrit chaque jour... » Et les Juifs, les Grecs, les Arméniens, tous les « minoritaires » qui ont dû payer de lourdes taxes sur les bénéfices après [pendant plutôt] la guerre, et céder leur commerce à des musulmans, s'imaginent que l'ancien pacha réparera ces injustices.

Enfin, Tchakmak et ses hommes sont aussi les candidats des « ulémahs », les théologiens musulmans. Le clergé de l'Islam a été doublement dépossédé par la révolution : la République laïque s'est emparée, au profit de l'Etat, des biens des communautés religieuses. Elle a prononcé la séparation de celui-ci et des Eglises. En outre, elle a interdit aux muftis comme aux popes, aux rabbins ou aux curés, de porter des habits sacerdotaux et de prier dans une autre langue que le turc.

Tchakmak, lui, s'est fait le défenseur de la religion. Il ne manque jamais de rendre hommage au Prophète et au Coran. Champion de l'Islam, auquel il a promis de restituer officiellement ses droits, ses adversaires le traitent de « derviche »." (p. 1-2)


Sur Fevzi Çakmak : Enver Paşa (Enver Pacha) et Mustafa Kemal, deux géants du peuple turc

L'anti-bolchevisme de Kâzım Karabekir et Fevzi Çakmak


Le maréchal Fevzi Çakmak et les Grecs

Voir également : Les Arméniens de l'armée ottomane ont-ils été "exterminés" pendant la Première Guerre mondiale ?
 
"Génocide arménien" : la présence persistante de nombreux Arméniens au sein de l'armée ottomane

Les relations entre Vehip Paşa et Enver Paşa
  
La politique arménienne des Jeunes-Turcs et des kémalistes
 
Les relations turco-arméniennes dans le contexte de la nouvelle donne du bolchevisme
  
Le général Kâzım Karabekir et les Arméniens 
      
La Turquie kémaliste et l'Allemagne nationale-socialiste
 
La Turquie kémaliste face à l'expansion de l'Axe dans les Balkans
    
La neutralité turque pendant la Seconde Guerre mondiale


Ali Fuat Erden et Hüseyin Hüsnü Erkilet : d'une guerre mondiale à l'autre 

Berlin, 1942 : rencontre entre Nuri Killigil (frère d'Enver Paşa) et Alexandre Khatissian (dachnak)
  
Agitation irrédentiste en Arménie stalinienne au moment du pacte germano-soviétique

Pacte de non-agression germano-soviétique : l'instrumentalisation du nationalisme arménien par Moscou


Les revendications de Staline sur Kars et Ardahan (1945)

L'union sacrée de la diaspora arménienne autour du soutien à la dictature stalinienne (20 millions de morts)

La turcophobie exacerbée de l'historiographie arménienne et les buts stratégiques de l'URSS vis-à-vis de la Turquie : éclaircissement du cas de la RSS d'Arménie par celui de la RSS de Géorgie

Joseph Staline et le mont Ağrı/Ararat


La cinquième colonne arménienne en Turquie pendant la Seconde Guerre mondiale
  

L'entente kurdo-arménienne dans les projets des puissances de l'Axe (Italie et Allemagne)