samedi 15 août 2020

Les Arméniens dans la Turquie du général Kenan Evren




Artun Unsal (Artun Ünsal), "Turquie : dépassionner", Le Monde, 16 novembre 1981 :
"Nous sommes des Arméniens turcs". Une soirée à Nisantasi, quartier très chic, chez le professeur Arman Manoukian, enseignant à l'université du Bosphore, et son épouse Alice, soprano à l'Opéra d'Istanbul ; une visite à l'improviste dans le bureau de M. Norayr Berbérian, grand industriel du prêt-à-porter ; un repas servi dans la tradition ottomane au petit restaurant d'Artin ; une audience chez le patriarche arménien ou une petite causerie avec l'archevêque de la communauté arménienne de foi catholique ; une rencontre avec Karabet, le cordonnier : les Arméniens d'Istanbul, de quelque origine sociale qu'ils soient, paraissent se sentir "chez eux" en Turquie.

"Oui, nous sommes chez nous ici", affirme M. Hagop Sivaslian, journaliste au quotidien de langue arménienne Nor Marmara. Ce dernier tire à deux mille exemplaires, mais a des abonnés jusqu'en Amérique latine et en Australie parmi les Arméniens de la diaspora. M. Hagop Sivaslian précise : "Nous avons de nombreuses affinités avec les Turcs : mêmes goûts, mêmes musiques, même cuisine. Nous ne saurions nous comparer aux immigrés arméniens aux Etats-Unis ou aux citoyens français d'origine arménienne ; nous sommes des Arménien turcs, enfants de ce pays..."

Dans les foyers arméniens de Turquie, on s'adresse généralement en turc aux enfants, alors que les parents préfèrent se parler dans leur langue d'origine. Mais "il est plus facile de préserver la culture arménienne en Turquie qu'aux Etats-Unis ou en Europe, où elle se dilue plus facilement dans le mode de vie de la société industrielle", estime le Père Garbis Ayanian, proviseur du lycée arménien de Pangalti.

Certes, la communauté arménienne de Turquie était plus nombreuse, il y a une trentaine d'années, lorsqu'elle dépassait largement quelque cent mille âmes. Maintenant, presque toutes les familles d'Istanbul ont des frères, sœurs, oncles, tantes, fils ou filles établis au Canada, aux Etats-Unis ou en France, voire en Australie. Mais malgré les départs (un millier en 1979-1980), les quelque cinquante mille Arméniens turcs (dont quarante mille à Istanbul) constituent toujours une communauté socialement et culturellement très active.

Cependant, depuis quelques années, un malaise psychologique certain règne au sein de la communauté, au fur et à mesure que la propagande antiturque se développe à l'étranger et que des diplomates turcs y sont assassinés.

Les nuages du passé, les ombres du présent

Depuis des siècles les Arméniens, considérés comme la "nation loyale" par les dirigeants ottomans, ont vécu en bonne entente avec les Turcs, explique le patriarche Shnork Khalutsian à Kumpkap. Ils vivaient très dispersés, n'étaient nulle part majoritaires sur les territoires ottomans et furent les "sujets exemplaires du sultan".

Cependant les "douloureux événements" de la fin du XIXe siècle et surtout ceux de la période de la première guerre mondiale ont interrompu les bonnes relations qui régnaient traditionnellement entre les peuples turc et arménien. La déportation des Arméniens de l'Anatolie vers les départements du sud de l'Empire ottoman, au cours de laquelle plusieurs centaines de milliers d'Arméniens périrent, n'allait toutefois pratiquement pas toucher les communautés arméniennes d'Istanbul et d'Izmir. Sauf quelques personnalités influentes, elles aussi déportées en 1915, dont certaines ne revinrent jamais.

Les Arméniens d'Istanbul ont cherché à oublier les séquelles du passé lorsque le nouveau régime républicain leur offrit les garanties de tolérance, à condition qu'ils demeurent des citoyens fidèles. Des erreurs furent cependant commises par le gouvernement turc, notamment cet "impôt sur la richesse" institué en 1946 [1942], qui visait officiellement tous les Turcs qui s'étaient injustement enrichis pendant les années de pénurie de la deuxième guerre, mais dont les principales victimes furent les membres des communautés arménienne, grecque et juive d'Istanbul. Devant l'ampleur des départs qu'elle provoquait, cette loi fut abolie par le régime d'Inonu, mais la confiance en l'Etat turc fut ébranlée.

Les départs n'allaient pas pour autant déboucher sur un exode massif. L'arrivée au pouvoir d'Adnan Menderes du parti démocrate, devait encore rendre la confiance aux différentes minorités d'Istanbul, dont plusieurs représentants furent d'ailleurs élus en 1950 au Parlement sous l'étiquette démocrate.

Vers le milieu des années 50, survient la tension entre la Turquie et la Grèce sur la question de Chypre. Durant les émeutes des 6-7 septembre 1955 à Istanbul, des bandes saccagèrent les boutiques et des locaux appartenant aux minorités. Les commerçants grecs étaient visés mais les Arméniens furent également touchés, tout comme les Juifs.

Le terrorisme

Durant les années 60, tout rentra dans l'ordre. Cependant, la généralisation du climat d'insécurité permanente, notamment la montée de la violence politique à partir de 1970, devait intimider (comme tous les milieux d'affaires turcs, grec, juif) beaucoup d'Arméniens nantis, dont certains sont partis. Aucun Arménien cependant n'a été la cible de la violence politique qui a fait quelques 5 000 morts en Turquie.

Les attentats en série perpétrés contre des diplomates turcs à l'étranger placent toutefois les Arméniens dans une situation inconfortable. Les autorités turques, dans leurs déclarations, ne s'en sont jamais prises aux Arméniens, mais aux terroristes qui prétendent parler en leur nom. Il n'en reste pas moins que chaque nouvel attentat ajoute au malaise des Arméniens d'Istanbul.

"Mais qui sont les auteurs de ce drame ?" s'interroge le Dr Arman, ancien universitaire, ancien médecin-chef de l'hôpital arménien de Yedikule et qui fut, durant plusieurs années, membre du conseil de l'administration de la Fondation Surp-Perguitch. "J'estime que, comme en 1915, certains Etats cherchent à nuire aux liens entre les Turcs et les Arméniens. Certains pays font de leur mieux pour pêcher en eau trouble, en utilisant les Arméniens comme appât". Pour M. Arman, il n'y a pas de doute : c'est le "terrorisme international" qui est à l'origine des attentats perpétrés contre les représentants turcs en poste à l'étranger.

Mais lorsqu'on commence à énumérer les buts attribués aux terroristes, les vues divergent : "Ces groupes souhaitent provoquer un nouveau foyer de discorde en Turquie, qui était jusque récemment en proie aux règlements de compte entre les militants de l'extrême gauche, de l'extrême droite et des séparatistes", disent certains. Pour d'autres, en "réchauffant" les accusations du génocide de 1915, la coalition des mouvements antiturcs (grecs, chypriotes, kurdes, arméniens et autres) vise à discréditer les Turcs d'aujourd'hui et à les "isoler sur l'arène internationale".

Aussi bien du côté des Arméniens d'Istanbul que des universitaires et des journalistes turcs, la prise de conscience en vue de "dépassionner" la question arménienne gagne du terrain. Mais la réconciliation prendra du temps.

Voir également : Le général Kâzım Karabekir et les Arméniens   

Le maréchal Fevzi Çakmak et les Arméniens

Le général Cemal Gürsel et les Arméniens 

Quelques figures de l'activisme/terrorisme arménien

Le terrorisme arménien contre les démocraties
  
La folle spirale de violence de l'activisme arménien

Le terrorisme arménien en France : images d'archives

Le monstrueux attentat d'Orly : le terrorisme arméno-syrien contre la France

Le soutien massif des Arméniens de France et d'Europe occidentale au terrorisme de l'ASALA

L'Armée, la gardienne de la démocratie turque
 
La confrontation du MIT turc et du Mossad israélien avec le problème du terrorisme arménien