jeudi 6 août 2020

Les relations entre Vehip Paşa et Enver Paşa




Guenter Lewy, The Armenian Massacres in Ottoman Turkey : A Disputed Genocide, Salt Lake City, University of Utah Press, 2005, p. 113 :

"Il y a d'autres exemples des efforts de Djemal Pacha pour punir les responsables d'atrocités contre les Arméniens. Après que le camp de transit à Islahia (au nord d'Alep) eut été le théâtre d'attaques répétées par les Kurdes et que des femmes et des enfants eurent été tués, Djemal ordonna des mesures sévères contre les coupables ; plusieurs Kurdes attrapés furent pendus. Le 15 février 1916, le consul d'Autriche à Damas, Karl Ranzi, indiqua que grâce à l'intervention de Djemal Pacha un officier de la gendarmerie fut exécuté pour des infractions graves contre l'honneur et les biens des réfugiés arméniens là-bas. Même Dadrian, qui ne fait généralement pas l'éloge des dirigeants du CUP, admet que Djemal Pacha fut l'un des quelques leaders ittihadistes qui "refusaient d'embrasser l'agenda génocidaire secret des hauts dirigeants du parti et quand ils le pouvaient essayaient de résister et de décourager les massacres en découlant". L'autre personne créditée par Dadrian pour un tel rôle est le commandant de la Troisième armée turque, le général Vehib Pacha, qui, en février 1916 a, dit-on, traduit en cour martiale et pendu le commandant d'une unité de gendarmerie et son complice responsables du massacre de deux mille Arméniens dans un bataillon de travail.

Les auteurs turcs soulignent que le gouvernement ottoman, à partir d'une date précoce, prit note des vols et des meurtres d'Arméniens à déplacer et, à l'automne 1915, envoya donc des commissions d'investigation pour enquêter sur ces abus. Un conseil d'enquête spécial au sein du ministère de la Guerre examina les irrégularités et réalisa cette tâche jusqu'au début de 1918. Selon le livre blanc de 1916, le gouvernement "promulgua une loi spéciale pour la sauvegarde des biens appartenant à des Arméniens déportés et chargea de l'application de cette loi une commission composée de fonctionnaires expérimentés et compétents. Elle envoya également des comités d'inspection qui effectuèrent des enquêtes sur place et renvoyèrent en cour martiale ceux dont la culpabilité avait été établie". L'historien turc Kamuran Gürün, en s'appuyant sur une source d'archives, écrit que 1.397 personnes furent jugées par des tribunaux militaires pour des infractions contre des Arméniens et que certains reçurent la peine de mort."


"La marche victorieuse des Russes : Vaines tentatives d'Hindenburg", L'Œuvre, 28 juillet 1916, p. 4 :

"Les prouesses de Youdenitch

Pétrograd, 27 juillet. — La presse parle avec enthousiasme des prouesses de l'armée du Caucase, qui a franchi en moins de six jours cent soixante kilomètres sur un terrain organisé par l'ennemi et par la nature, et qui a pris d'un seul bond Erzindjian, le dernier rempart des Turcs en Arménie. Les critiques militaires relèvent que les Turcs ont fait, cette fois, sur le théâtre arménien, un effort extraordinaire ; ils y concentrèrent d'énormes contingents, accumulèrent des masses de munitions et de vivres, destituèrent tous les vieux chefs, et mirent à la tête de la troisième armée, qui devait attaquer de front Erzeroum, Vehib pacha, une créature d'Enver pacha."

  
Erik Jan Zürcher, The Unionist Factor : The Role of the Committee of Union and Progress in the Turkish National Movement 1905-1926, Leyde, Brill, 1984, p. 61 :

"A au moins cinq reprises, Mustafa Kemal s'est ouvertement opposé à la politique du gouvernement unioniste et en particulier du vice-commandant en chef, Enver Pacha. Il avait déjà remis sa démission en août 1915 mais cette fois, ce n'était pas dû à des considérations politiques ou militaires, c'était une question de sentiments blessés.

Enver avait visité un certain nombre d'unités sur la péninsule [de Gallipoli] et a ignoré Mustafa Kemal, bien qu'il commandait la section la plus importante du front. Liman von Sanders, son commandant, n'a pas accepté la démission et a incité Enver à écrire une note de conciliation à Mustafa Kemal.

Le vrai problème a commencé après que Mustafa Kemal a quitté le front d'Anafarta, pour congé de maladie en novembre 1915. Selon ses propres mémoires, il a contacté le ministre des Affaires étrangères, Ahmet Nesimi (Sayman), après son retour à Istanbul et a exprimé sa critique de la situation militaire et du rôle de la mission militaire allemande. Le ministre lui a calmement dit de s'adresser plutôt à l'état-major général et a rapporté sa conduite au cabinet. Plus tard dans l'année, alors qu'il servait en tant que commandant en second de la deuxième armée en Anatolie orientale, il exprima à nouveau ses critiques, cette fois dans un télégramme chiffré distribué aux autres commandants de l'Est, et les exhorta à agir en commun. Mais Vehip Pacha, le commandant de la deuxième [troisième] armée et un homme très proche d'Enver, a intercepté le message et l'a rapporté au vice-commandant en chef (Enver). Ce dernier a convoqué Mustafa Kemal et lui a dit qu'il devrait choisir entre l'armée et la politique. S'il avait l'intention de poursuivre son activité politique, Enver était prêt à lui offrir un siège parlementaire (le parlement étant à ce moment une institution totalement impuissante). Il a décliné l'offre sans hésitation."


Alexandre Khatissian, Eclosion et développement de la République arménienne, Athènes, Editions arméniennes, 1989, p. 101 :

"Passons aux aspects politiques de notre conférence [la conférence de paix de Batoumi, en mai-juin 1918] : Vehib Pacha cherchait à nous persuader de conclure un accord militaire avec les Turcs, de mettre dix mille hommes à leur disposition et d'attaquer ensemble Baghdad. Cette proposition émanait d'Enver Pacha. Elle était à tous points de vue inacceptable. Nous refusâmes donc en prenant pour prétexte l'extrême épuisement de notre peuple. Vehib Pacha fit toutefois observer avec regret qu'un accord comme celui-là eût levé bien des malentendus entre Turcs et Arméniens."


Erik Jan Zürcher, op. cit., p. 85-86 :

"Il y avait de fortes rumeurs en 1918 selon lesquelles les unionistes se préparaient à la résistance armée. Et comme nous l'avons vu, Enver Pacha lui-même était déterminé à se battre durant ce qu'il appelait "la deuxième phase de la guerre". Selon plusieurs sources (Ertürk, Cebesoy, Karabekir et Sabis y font tous référence), il voulait retourner à Bakou pour mener la lutte depuis le Caucase, où il avait rassemblé une force militaire considérable en 1918 et il a chargé Nuri Pacha (Killigil), son frère cadet, qui commandait les irréguliers turcs dans le Caucase, de chercher les moyens de faire reconnaître par l'Entente un Etat turc distinct en Azerbaïdjan.

Il a ordonné à la Teşkilâti Mahsusa de se tenir prête et il a chargé Vehip Pacha (1877-1940) de préparer un plan d'urgence pour l'établissement d'un quartier général à Kastamonu dans le nord de l'Anatolie."


Guenter Lewy, "Revisiting the Armenian Genocide", Middle East Quarterly, automne 2005 :

"Le principal procès débuta à Istanbul le 28 avril 1919. Parmi les douze accusés, il y avait des dirigeants du CUP et d'anciens ministres. Sept figures clés, dont Talat Pacha, ancien ministre de l'Intérieur, Enver Pacha, ancien ministre de la Guerre, et Djémal Pacha, ancien gouverneur d'Alep, avaient fui et furent jugés par contumace. Selon Vahakn Dadrian, le défenseur le plus connu de la position arménienne, « le réquisitoire était étayé par quarante-deux documents authentiques, mentionnant souvent la date, le nom des expéditeurs de ces lettres ou télégrammes, et celui des destinataires ». Parmi ces documents, il y avait la déposition écrite du général Vehib Pacha [rédigée quand il était lui-même en prison, en 1919], qui aurait déclaré : « le meurtre et l'extermination des Arméniens, le pillage et le vol de leurs biens, résultent des décisions prises par le comité central de l'Ittihad ve Terraki [Comité Union et Progrès]. » (...)

Le problème le plus grave affectant la valeur probante des procédures de justice militaire de 1919-1920, c'est probablement la perte de toute leur documentation. Ce que nous savons des témoignages sous serment et des dépositions se limite à des comptes-rendus de seconde main, publiés dans certains suppléments du Journal officiel ottoman, Takvim-i Vekayi, et des articles de presse. Il est impossible de savoir si la transcription est exacte, et si les textes produits dans les journaux constituent la totalité, ou seulement une partie, des preuves utilisées.

Selon Dadrian, « avant d'être présenté comme pièce à conviction, chaque document officiel a été authentifié par les services compétents du ministère de l'Intérieur, qui a ensuite apposé, en haut du document, la mention “conforme à l'original”. » Pourtant, peu d'historiens voudraient croire sur parole des fonctionnaires de cette période, sans procéder à une vérification. La valeur historique du procès de Nuremberg, par exemple, repose sur la masse de documents originaux utilisés. L'importance du verdict rendu à Nuremberg serait considérablement réduite, si les archives du procès avaient été détruites, ou n'avaient pu être soumise à un examen ultérieur.

En l'absence de documents originaux, des historiens se sont fondés uniquement sur une sélection d'extraits et de citations. Par exemple, Dadrian a raconté comment la déposition du général Vehib Pacha, chef de la Troisième armée turque, a décrit Behaeddin Chakir, l'un des plus hauts dirigeants du CUP, comme « l'homme qui a choisi et engagé les auteurs de boucheries humaines [...] Il a fait de gibiers de potence, aux mains pleines de sang, des policiers et des gendarmes. » Des extraits de cette déposition figuraient dans le réquisitoire du procès principal et du procès tenu à Harput, mais un réquisitoire n'est pas une preuve de culpabilité. Le contexte des citations a été perdu. Alors que l'ensemble du texte aurait été produit lors du procès de Trébizonde, le 29 mars 1919, les minutes de ce procès ne figurent dans aucune source ; seul le verdict a été reproduit, dans le Journal officiel.

Des auteurs turcs contemporains dénient toute autorité aux tribunaux militaires de 1919-1920, les considérant comme des moyens de satisfaire les vainqueurs. A l'époque, ces mêmes vainqueurs y voyaient une parodie de justice. Les procès, écrivit le haut commissaire britannique S. A. G. Calthorpe, « s'avèrent être une farce, préjudiciable à notre prestige et à celui du gouvernement turc. » Aux yeux du commissaire John de Robeck, le tribunal échoua tellement « que ses conclusions ne peuvent être retenues en aucune manière ». Quand les autorités britanniques voulurent juger des dignitaires ottomans à Malte, elles refusèrent d'utiliser les preuves rassemblées par les tribunaux militaires de 1919-1920."


Salahi R. Sonyel, "Mustafa Kemal and Enver in Conflict, 1919-22", Middle Eastern Studies, volume 25, n° 4, octobre 1989,
p. 507-508 :

"Au printemps 1921, il [Enver] quitta Moscou et visita l'Allemagne, la Suisse et l'Italie. Là, il a rencontré divers représentants musulmans et les a persuadés d'accepter l'invitation du gouvernement soviétique à une réunion à Moscou en juin afin de coordonner leurs efforts en faveur de la cause panislamique. Ils organiseraient également l'aide qu'ils recevraient du gouvernement soviétique. La réunion a eu lieu au cours de la deuxième semaine de juin, et un comité panislamique a été créé pour élaborer un programme d'action commune à soumettre au Commissariat soviétique aux affaires étrangères, qui promettait d'apporter son aide par tous les moyens en son pouvoir. En fait, tous les fonds pour le mouvement ont été fournis par le gouvernement soviétique.

Les membres du Comité panislamique, en dehors d'Enver, qui en devint le président, étaient : l'émir Shekip Arslan, Feyzi Bey "représentant" Tripoli, Rahman Gargarini, un représentant des musulmans tunisiens, Wahid (un Indien), qui plus tard a démissionné et a été remplacé par Abdul Rab, et les anciens dirigeants du CUP, le Dr Rifat, le Dr Mansur, le Dr Nazim, Ziya Bey et Bedri Bey. Ziya Bey supervisera plus tard une branche de l'organisation à Berlin, Vehip Pacha [qui avait fui en Italie car il avait été à nouveau inquiété après sa libération] et Abdulhamit Sait à Rome, Fuat Selim, Cemalettin Mulla Sami et Harun Alica à Lausanne et Cemal Pacha en Afghanistan.

Le comité a donné des garanties suffisantes pour soutenir le communisme et satisfaire le gouvernement soviétique, mais son prêche en faveur des doctrines communistes était très tiède. Il était évident qu'en réalité, chaque partie utilisait l'autre comme un outil.

Après le troisième congrès de la Troisième Internationale, Enver et ses associés se sont mis à travailler pour donner effet à leur programme. Leur objectif était double : la direction du mouvement révolutionnaire musulman en Inde et ailleurs visant le renversement de la domination britannique, et l'extension de ce mouvement en Afrique du Nord pour troubler les régimes français et espagnol. Des dispositions ont été prises pour créer des branches en Europe, principalement à Berlin, Rome, Lausanne et Paris ; ainsi qu'en Turquie, en Afghanistan et en Perse.

Fin juillet, Enver a quitté la Russie pour se rendre pour la deuxième fois en Allemagne, en Suisse et en Italie. A Rome, il rencontra Vehib Pacha, l'un de ses partisans, comme l'a confirmé Cami Bey, le représentant des kémalistes ici, qui câbla à Ankara le 23 août 1921, comme suit :

L'ancien ministre de la Guerre, Enver Pacha, vint à Rome de Moscou via Berlin, et fut l'hôte de Vehib Pacha. D'après lui, il jouit d'une grande faveur et d'une grande confiance en Russie soviétique et parmi les Soviétiques, et ses activités futures seront consacrées à la coopération avec les sociétés islamiques en Europe, en prenant autant d'aide que possible chez les Soviétiques...

Pendant ce temps, Enver était occupé à établir des branches partout. Son objectif principal était de coordonner le travail des différentes branches et de les transformer en un mouvement commun. C'est pourquoi il a mis plus de 150 anciens officiers turcs à la disposition des branches du Caucase et de l'Est. Ces branches étaient également en contact avec l'organisation du CUP en Anatolie."


Sur Vehip Paşa : "Génocide arménien" : la présence persistante de nombreux Arméniens au sein de l'armée ottomane
  
Les Arméniens de l'armée ottomane ont-ils été "exterminés" pendant la Première Guerre mondiale ?

Le massacre massif des Kurdes par les Arméniens de l'armée russe durant la Première Guerre mondiale

Le général Vehip Paşa (Vehib Pacha) et les Arméniens
 
 
Sur Enver Paşa : Enver Paşa (Enver Pacha) et les Arméniens

L'autonomie d'Enver et Cemal par rapport au Comité Union et Progrès
  
Enver Paşa (Enver Pacha) et les Grecs 

Enver Paşa et les Juifs

Enver Paşa (Enver Pacha) et les chrétiens de Jérusalem


Le pape Benoît XV et l'Empire ottoman 

Sur Nuri Paşa : La première République d'Azerbaïdjan et la question arménienne    

Le panislamisme et le panturquisme de Nuri Paşa (frère d'Enver Paşa)

Voir également : Le rôle de l'Organisation Spéciale/Teşkilat-ı Mahsusa (dirigée par l'immigré tunisien Ali Bach-Hamba) pendant la Première Guerre mondiale

Le nationalisme turc et le panturquisme sont-ils les motifs des massacres et des déportations d'Arméniens (1915) ?
  
Cemal Paşa (Djemal Pacha), figure majeure de l'arménophilie turque
 
 
Hasan Cemal est-il un clown ?
 
 
Les témoignages arméniens sur le "génocidaire" Cemal Paşa (Djemal Pacha)

Les combattants arméniens à Erzurum (1918) : lâcheté et massacres de civils

Ce que cache le pathos sur les "Arméniens cachés" (expression ridicule puisqu'il s'agit de descendants partiels d'orphelins arméniens)

Les "procès d'Istanbul" (1919-1920) : un point de vue hintchakiste