mercredi 5 août 2020

Le grand-vizir Sait Halim Paşa et les Arméniens




*** (Léon Ostroróg), Le problème turc, Paris, Ernest Leroux, 1917 :

"L'administration provinciale présentait le tableau d'une anarchie effrayante. Les ordres d'en haut, généralement conçus dans un bon esprit, en passant par le terrible milieu administratif hérité du régime hamidien, subissaient une réfraction si étrange, qu'à l'exécution ils devenaient détestables. Lors de la brutale expulsion des Grecs [vague d'émigration causée par les conséquences de l'arrivée de muhacir balkaniques en Anatolie occidentale], durant l'été de 1914, Rahmi bey, gouverneur général du vilayet de Smyrne, me disait : « Que voulez-vous que je fasse ? Tout le mal est fait par des personnages sans mandat contre lesquels je ne puis rien. Sur les militaires, je n'ai aucune autorité. Mes Kaïmmékams (sous-préfets) se montrent inertes ou se font complices, et quand je demande leur destitution ou leur changement, Talaat (le ministre de l'Intérieur) me répond : « Je craindrais d'en envoyer de pires. »

A la Sublime Porte, le prince Saîd Halim, grand seigneur égyptien, petit-fils du fameux Méhemmed Ali, sut pendant quelque temps faire respecter son autorité et en fit un sage emploi. La négociation relative aux réformes d'Arménie fut menée à bien, et le texte du contrat d'engagement des inspecteurs généraux présentés par les grandes puissances, arrêté et signé. Une entente définitive avec la Grèce fut résolue ; le grand-vizir devait partir pour Munich accompagné du conseiller français de la Porte, afin d'en arrêter les bases dans des entretiens directs avec M. Venizélos ; la date du départ était arrêtée, les pleins pouvoirs se trouvaient rédigés, les places de la mission retenues à bord du paquebot, quand le coup de foudre de la guerre européenne ruina ce dessein comme tant d'autres. La dernière autorité, sinon de génie, mais assurément de bon sens, sombra dans la tourmente. J'ai dit le rapide et complet accaparement du pouvoir par les derniers janissaires. Le grand-vizir ne sortait plus guère de sa villa du Bosphore ; son pouvoir s'évanouissait ostensiblement d'heure en heure comme la Peau de chagrin de Balzac à ses derniers jours." (p. 147-149)


Said Halim Paşa, L'Empire ottoman et la guerre mondiale, Istanbul, Isis, 2000 :

"Parmi toutes les questions en suspens, celle du Chemin de fer de Bagdad était une des plus pénibles à régler du fait qu'elle intéressait aussi l'Allemagne.

Néanmoins, après de laborieuses négociations, l'entente finit par se faire entre les trois intéressées, l'Angleterre, l'Allemagne et la Turquie, ce qui permit à l'Angleterre et à l'Allemagne de s'associer pour demander au Gouvernement Impérial la concession d'exploiter en commun les gisements de pétrole qui se trouvaient dans les provinces de Moussoul et de Bagdad et que je consentais à leur accorder en paraphant avec les Ambassadeurs d'Angleterre et d'Allemagne un engagement préliminaire. Toutes ces négociations étaient en train d'aboutir heureusement, ce qui m'a permis de créer des relations normales entre la Turquie et les trois principales Puissances lorsque la guerre éclata et y mit fin.

Depuis longtemps déjà, la question arménienne préoccupait au plus haut degré le Gouvernement Impérial qui s'était finalement décidé à nommer des gouverneurs généraux anglais dans les six provinces de l'Anatolie habitées par l'élément arménien et à confier l'organisation de la gendarmerie de ces provinces et le soin d'y maintenir l'ordre et la tranquillité à des officiers britanniques.

Il espérait que de cette façon, il mettrait fin aux doléances arméniennes et aux intrigues de la Russie.

Le Gouvernement Impérial demanda donc au Gouvernement britannique de lui désigner deux personnes capables de remplir les hautes fonctions de gouverneurs généraux et un certain nombre d'officiers britanniques pour organiser la Gendarmerie dans les six provinces susmentionnées.

Le Gouvernement britannique qui avait, au début, acquiescé à la demande du Gouvernement ottoman, refusa au dernier moment d'y donner suite sur les démarches que fit la Russie à Londres de sorte que le projet ne put être réalisé.

Or, la ferme résolution que manifestait la Turquie de régler la question arménienne à la satisfaction générale et de mettre fin aux questions en litige entre elle et les Grandes Puissances ne pouvait que déplaire à la Russie.

Elle chercha donc à l'en empêcher en lui créant des difficultés et des embarras nouveaux ; elle se servait cette fois encore de son stratagème habituel et présenta un nouveau projet de réformes arméniennes.

Or, tout ce projet ne visait, en réalité, qu'à faire accepter au Gouvernement ottoman le principe que dans les conseils généraux des provinces habitées par les Arméniens, le nombre des membres musulmans soit égal à celui des membres arméniens et que la police et la gendarmerie dans ces provinces soient composées d'un nombre égal de musulmans et d'Arméniens.

Il ne visait donc qu'à établir une égalité arbitraire et injuste dans des provinces où l'élément musulman était en majorité écrasante.


Il n'était que trop évident que par son projet, la Russie ne cherchait qu'à exaspérer la majorité musulmane par une grande injustice qu'elle n'aurait pu tolérer et qui l'aurait obligée à se révolter contre le Gouvernement qui la lui imposerait, ce qui aurait créé un excellent prétexte pour la Russie d'occuper ces provinces qu'elle convoitait depuis sa dernière guerre avec la Turquie.

Le projet russe fut d'abord discuté par la conférence des Ambassadeurs qui y apporta quelques modifications de peu d'importance et remis ensuite au Gouvernement ottoman qui le discuta à son tour avec l'Ambassadeur de Russie.

Parmi les clauses de ce projet de réforme, celui qui prévoyait pour les six provinces habitées par les Arméniens, la nomination de deux gouverneurs généraux de nationalité étrangère appartenant à des Etats neutres et secondaires et l'engagement d'un certain nombre d'officiers de ces mêmes nationalités pour organiser la gendarmerie dans ces provinces furent agrées et appliquées par le Gouvernement Impérial sans attendre la fin de la discussion des autres clauses du projet. Il se fit donc désigner par les gouvernements néerlandais et suédois chacun, une personne de leur nationalité et des officiers de leurs armées et les chargea de l'administration des provinces susmentionnées.

En attendant de déterminer les nouveaux statuts de ces provinces qui faisaient l'objet de discussions fort difficiles entre la Russie et la Turquie, le Gouvernement Impérial consentait de sa propre initiative à étendre les pouvoirs de ces deux gouverneurs de façon à leur permettre de commencer sans retard les réformes les plus urgentes.

Il donnait ainsi une preuve de plus de son vif désir de mettre fin au mécontentement de ses sujets arméniens. Mais dès les premiers jours, l'attitude peu conciliante, l'arrogance et les prétentions du gouverneur hollandais ne laissaient aucun doute qu'il était déjà acquis à la Russie.

La discussion des autres clauses du projet russe continuait péniblement depuis près de six mois, lorsque la guerre éclata et mis fin aux espérances de la Russie de s'emparer de l'Anatolie par la ruse, l'intrigue, la calomnie et la corruption.


L'Ambassadeur d'Allemagne, le Baron Wangenheim, ne me cachait pas les vives appréhensions que lui causait l'attitude de la Russie. Il y voyait une menace très sérieuse pour les intérêts allemands en Asie Mineure et principalement pour le Chemin de fer de Bagdad et pour les projets anglo-allemands d'exploiter les riches gisements pétrolifères de Moussoul et de Bagdad, et les profits considérables que cette exploitation promettait d'assurer.

Au cours d'un de nos entretiens sur les agissements de la Russie, je saisis l'occasion pour lui dire que le seul moyen de mettre fin aux agressions de la Russie serait une alliance avec l'Allemagne. Il me répondit que c'était bien là aussi sa conviction personnelle, mais que son gouvernement ne se montrait pas partisan de cette idée. Il ajouta qu'il ne manquait pas de la lui recommander chaque fois que l'occasion s'en présentait.

Je lui répondis qu'une alliance pareille serait la chose la plus désirable pour la Turquie, mais que je doutais fort qu'il réussisse à y décider son gouvernement. En effet, l'alliance avec l'Allemagne était la chose la plus désirable alors pour la Turquie. En raison de l'isolement dans lequel elle se trouvait, la Turquie ne cessait de subir toutes sortes d'injustices, d'humiliations et de spoliations de l'un comme de l'autre des deux groupes d'alliance qui représentaient alors presque toute l'Europe. Pour mettre fin à cette situation impossible, il importait que la Turquie fit partie de l'un de ces groupements. La présence de la Russie ne pouvant lui permettre de se joindre à la Triple Entente, elle n'avait donc pas l'embarras du choix et ce n'est qu'à la Triple Alliance qu'elle pouvait espérer s'allier.

Bien que cette alliance me paraissait fort problématique, je me disais cependant qu'il était évident que l'Allemagne s'intéressait de plus en plus au sort de la Turquie et voyait son intérêt dans sa conservation et non dans son démembrement." (p. 5-8)

"A proprement parler, ce qui donne sa principale et plus désolante signification à l'action de l'Occident contre la Turquie, qui a abouti au traité de Sèvres, c'est précisément cette tendance barbare, réactionnaire, anti-humaine, qui en est une des bases essentielles et dans laquelle on voit la perpétuation de l'esprit des croisades, élargi de façon à comprendre dans ses inspirations l'antagonisme qui sépare l'Occident de l'Orient.

Hâtons nous d'ajouter, toutefois, que c'est surtout dans le monde anglo-saxon que le fanatisme anti-musulman et anti-turc se donne carrière. Les races latines et les races germaniques en sont beaucoup moins affectées. L'Italie en est complètement exempte, ainsi que du préjugé ethnique.

En France, quoique il y ait très certainement des dispositions dans certains cercles à se laisser influencer par l'argument religieux, la masse de la nation en subit l'action en association avec des sentiments généreux dont le seul inconvénient est qu'ils se trompent souvent d'adresse, comme dans le cas des Arméniens. Le jour où la vérité se sera faite sur l'origine et les circonstances intimes des procès turco-arménien et turco-grec, on peut espérer qu'il ne restera pas trace au sein de la nation française des préjugés qui déterminent son opinion sur les rapports de la Turquie avec ses sujets chrétiens. Mais pour cela il faut vouloir connaître la vérité. Jusqu'à présent on a plutôt cherché à la fuir, craignant d'avoir à abandonner des habitudes d'esprit devenues chères. Avec un peu de courage — celui-ci consisterait à subir sans défaillance l'accusation de trahir la cause chrétienne — les gouvernants français qui sont en mesure d'apprendre la vérité sur la nature réelle des tragédies nationales qui ont ensanglanté le sol de la Turquie, s'ils ne la connaissent déjà — avec un peu de courage, le monde officiel de la République pourrait détruire définitivement au sein du pays la légende de la "sauvagerie" turque qui y a régné trop longtemps." (p. 79)


Johannes Lepsius, Le Rapport secret du Dr Johannès Lepsius sur les massacres d'Arménie, Paris, Payot, 1918 :

"(...) nous devons d'abord dire que Boghos Nubar [Nubarian] pacha, fils de l'éminent ministre Nubar pacha qui dirigea la politique égyptienne sous le Khédive Ismail, n'est nullement sujet turc, mais bien sujet égyptien, et qu'il vit en Egypte en grand propriétaire. Le Catholicos de tous les Arméniens a son siège à Etchmiadzine, près d'Erivan, sur le territoire russe. Naturellement, le Catholicos était libre, dans une question regardant toute la nation arménienne, non seulement au point de vue civil, mais aussi ecclésiastique et cultural, de nommer une Délégation à la tête de laquelle était mis Boghos Nubar pacha, pour traiter, avec les Cabinets des Grandes Puissances, de la solution la plus désirable de la question des réformes arméniennes. Boghos Nubar pacha fit donc le voyage de Paris, Londres, Berlin et Saint-Pétersbourg, pour entretenir les Cabinets des questions pendantes. Le résultat de ces pourparlers pour les réformes, dont la réussite est due principalement à l'Office des Affaires Etrangères de Berlin, et à l'ambassadeur, le baron de Wangenheim, fut pleinement approuvé par Nubar pacha. La Porte avait alors si peu à reprocher à l'oeuvre de Nubar Pacha qu'elle le fit sonder pour savoir s'il accepterait lui-même l'office d'Inspecteur Général dans les provinces orientales de l'Anatolie et que même le grand vizir Saïd Halim pacha lui offrit un poste de Ministre." (p. 253-254)

"Le Grand-Vizir Said Halim pacha, le Président de la Chambre Halil bey [Halil Menteşe, membre du CUP, ministre des Affaires étrangères (1915-1917), puis ministre de la Justice (1917-1918)] et le Cheikh Ul-Islam [Ürgüplü Mustafa Hayri Efendi, membre du CUP et auteur de la fatwa appelant au djihad contre la Triple-Entente] étaient contraires à la déportation." (p. 261)


Erich Feigl, Un mythe de la terreur. L'extrémisme arménien : ses causes et ses origines, Salzbourg, Druckhaus Nonntal, 1991 :

"Neuf mois plus tard [après l'assassinat de Talat], les Arméniens frappèrent de nouveau. Cette fois, la victime fut l'ancien grand-vizir et ministre ottoman des affaires étrangères, le prince Said Halim Pacha. Il fut assassiné à Rome par le Dachnakiste Arshavir Shirakian, malgré le fait qu'il avait été déclaré non coupable par les Britanniques sur Malte." (p. 137)


Sur Sait Halim Paşa : Les intellectuels islamistes et la révolution jeune-turque

Sauver l'Empire ottoman : les négociations multilatérales des Jeunes-Turcs, en vue du maintien de la neutralité ou d'une alliance défensive

1914 : l'émigration des Grecs de Thrace orientale et d'Anatolie occidentale
  
Sait Halim Paşa et l'esprit de croisade anti-turc

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Voir également : Ahmet Rıza et les Arméniens

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