samedi 26 septembre 2020

Le général Refet Bele et les Arméniens



Berthe Georges-Gaulis, La Question turque. Une page d'histoire turque et d'erreurs européennes, 1919-1931, Paris, Berger-Levrault, 1931, p. 72-75 :

"Lorsque Raefet bey [Refet Bele] entra en plein bazar [en 1919], avec une poignée d'hommes, les bonnes gens du Koniah feignirent de ne pas s'en apercevoir ; les 4.000 soldats du contingent italien imitèrent cette sage réserve, les Anglais se replièrent en bon ordre sur la gare et le marché suivit son cours, les acheteurs achetèrent, les vendeurs vendirent. Sa promenade pacifique terminée, Raefet prit possession du Konak ; alors, seulement, les chefs de l'Entente Libérale, qui venaient justement d'encaisser les subsides anglais, levèrent les bras au ciel et protestèrent.

Pour bien souligner sa prise de possession, Raefet se plaça, ainsi que son état-major, en pleine façade, sur la grande rue, entre le colonel italien et le commandant anglais. C'est ainsi que l'on fait saisir aux peuples orientaux la signification précise de ses actes.

Le coup d'audace s'était effectué en silence, suivant la formule nationaliste ; l'adversaire surpris n'avait pu réagir, et Koniah se trouvait alors dans ce curieux état d'acceptation tacite qui la portait à tout endurer.

Si l'intrigue s'agitait dans l'ombre, en surface tout allait au mieux. Les forces de Raefet adroitement disposées, s'affirmaient sans ostentation, s'accroissaient insensiblement, jour après jour, homme par homme, nul ne savait comment. Les nouvelles recrues semblaient tomber du ciel. L'infiltration progressive des soldats nationalistes était menée avec art. Une place publique, remplie la veille par un convoi d'ex-prisonniers turcs, rentrant des camps de concentration anglais de l'Egypte ou de l'Inde, se trouvait vide le lendemain. Qu'étaient devenus ces hommes ? Personne n'aurait su vous le dire, mais les forces de Raefet comptaient deux à trois cents soldats de plus, bien équipés, d'apparence solide, aux yeux pleins d'ardeur.

Aujourd'hui, de placides paysans assis sur les chars rustiques traînés par des bœufs ; quelques heures après, ils avaient revêtu l'uniforme du gendarme et montaient la garde pour le nationalisme. (...)

Très vite, l'heure réglementaire s'écoulait, Raefet bey rappelait à la voyageuse que l'état-major était à sa disposition, qu'entre les uns et les autres, elle aurait toujours quelques officiers prêts à l'accompagner et il la conviait, pour le lendemain, à un thé au camp d'aviation ; devant l'escalier, il montrait avec son indéfinissable sourire ses soldats farouches, déjà prêts à mordre et disait : « Ils sont moins méchants qu'ils ne le paraissent ».

A quelques secondes de là, c'était la maison du Colonel italien, éclairée à giorno. Un violon chantait délicieusement, des soldats coiffés du chapeau piémontais souriaient. Ici, l'on entrait comme au moulin. En trois sauts, une jeune ordonnance accourait, riant de toutes ses dents blanches et, trois minutes après, le Colonel napolitain offrait à ses hôtes la cigarette traditionnelle. Il s'ennuyait à périr et réclamait la paix avec de grands soupirs : « Ah Naples... ». « Avez-vous vu ces rues, ces cratères, ces hommes tous pareils ? Oui, les nationalistes sont nos amis, mais vraiment la vie est par trop monotone ; conseillez-donc aux gens de la Conférence une villégiature à Koniah ; vous verrez s'ils ne se hâteront pas d'en finir ». La mauvaise humeur italienne ne dure guère et le Colonel finissait par admettre que Koniah même avait ses charmes. Ce qu'il ne disait pas, c'était qu'entre ses soldats et les nationalistes, une liaison de plus en plus étroite s'opérait.

Dans la maison spacieuse du capitaine anglais, régnait le train élégant et fastueux d'un fonctionnaire du Civil Service, mais le capitaine X... ne ressemblait en aucune manière à ses camarades de Constantinople. Il était de mère française, très indépendant d'allure et de langage, blâmant la folle action impérialiste de ses chefs, affichant ses sympathies pour le mouvement national et disait en riant : « Je vais me faire rappeler, c'est tout ce que je désire ; je suis si las de Koniah ». Comme son voisin italien, il disait sa nostalgie d'une vraie ville civilisée, d'un véritable home : « Pourquoi ne laissons-nous pas tous ces braves gens liquider entre eux leurs affaires de famille ; ne suffirait-il pas d'assurer la protection des chrétiens ? »

Chez les Pères Arméniens, l'accueil était amical, aimable et prudent, les paroles mesurées : « Nous n'avons pas à nous plaindre, Raefet bey nous protège efficacement ». La missionnaire américaine, par contre, était à bout de patience et de souffle, pessimiste et dégoûtée, à la veille du départ. Son école ne trouvait pas de recrues ; les enfants turcs, grecs et arméniens se montraient rebelles à l'anglais. En cinq ans, elle avait formé trois élèves ; elle quittait Koniah avec enchantement."


Louis Dollot, La Turquie vivante, Paris, Berger-Levrault, 1957, p. 218 :


"Restés très religieux et fidèles au sultan, les habitants de Konya accueillirent assez mal la dictature de Mustafa Kemal, dont ils n'approuvaient pas les réformes. Ils se rebellèrent en 1920 et durent être réduits par Refet Pacha. Peut-être Konya dut-elle à cette attitude hostile de ne pas devenir la nouvelle capitale de la République, car il semble que le Gazi y ait songé un moment. Quoi qu'il en soit, la ferveur religieuse est demeurée très forte à Konya et, pendant le mois du Ramadan, il est difficile, même à un étranger, de se faire servir dans un café. La mentalité réactionnaire subsiste encore, enracinée dans la plupart des couches de la population et, bien entendu, chez les personnes les plus âgées. Mais de récents changements risquent heureusement d'accélérer une évolution qui a commencé à s'esquisser il y a trente ans. Pour devenir une ville moderne, Konya avait contre elle les facteurs géographiques — éloignement de la mer, manque de rivières et d'eau, infertilité du sol au nord et à l'est, isolement faute de routes — conjugués avec les facteurs spirituels."


"La paix orientale : L'évacuation de la Thrace", La Croix, 22 octobre 1922, p. 2 :

"Procédés grecs

Sofia, 21 octobre. — Le gouvernement bulgare reçoit des rapports dans lesquels les autorités qui se trouvent à la frontière enregistrent le passage de réfugiés, notamment Arméniens et Turcs. Tous déclarent que la population grecque, soutenue par les troupes qui évacuent la Thrace, se livre aux pires excès. Les viols, le pillage, les incendies et les assassinats sont à l'ordre du jour. Aucune autorité n'existant plus, l'anarchie complète règne dans les provinces.

Selon les réfugiés, la famine existe déjà, les fonctionnaires ayant reçu l'ordre d'Athènes d'emporter les stocks de blé quand ils n'ont pas été anéantis par les troupes grecques désorganisées.

Des réfugiés bulgares, nationalistes ou juifs, se présentent également devant les postes frontières. Leurs déclarations sont identiques à celles des autres réfugiés.


L'occupation turque

Constantinople, 21 octobre. — Le quartier général allié publie le communiqué suivant :

« Sauf des incidents insignifiants, l'évacuation continue, en Thrace orientale, de la façon la plus ordonnée.

» Les généraux alliés ont eu avec le général Refet pacha, commissaire du gouvernement d'Angora, une conférence en vue de l'installation de l'administration civile et de la gendarmerie turques, avec la coopération des commandants alliés. Refet pacha a donné l'assurance définitive qu'il veillera sur la sécurité et sur le respect de la propriété des habitants, sans distinction de races ni de religions.

» Le service des chemins de fer, en Thrace orientale, est redevenu normal. » "


"En Turquie", La Croix, 22 novembre 1922, p. 2 :


"L'Assemblée nationale va se transporter à Konia

Le président de la municipalité de Konia vient d'arriver à Angora, porteur d'un pouvoir de sa circonscription, dans lequel la population de Konia sollicite les membres de la grande Assemblée, pour que la capitale de l'Anatolle soit transférée à Konia.

La grande Assemblée a accepté en principe cette demande, mais la décision définitive ne sera prise qu'après l'arrivée de Mustapha Kemal pacha.

La représentant du Saint-Siège chez Refet pacha

Le patriarche des Arméniens, Mgr Zaven, et le représentant du Saint-Siège ont rendu visite à Refet pacha [à Istanbul], à qui ils ont présenté leurs félicitations à l'occasion de la proclamation de la souveraineté nationale."


Philippe de Zara, Mustapha Kémal, dictateur, Paris, Fernand Sorlot, 1936, p. 321-322 :


"Le gouverneur nationaliste de Constantinople était le général Réfet pacha, l'un des vainqueurs. A ses côtés, le Dr Adnan bey [Adnan Adıvar], mari de Halide Edib hanoum, esprit fin et nuancé, s'employait à porter un peu d'ordre dans l'immense chaos de cette ville que les Grecs et les Arméniens s'apprêtaient à quitter en foule à la suite du prochain retrait des Alliés. Mais ni Réfet, ni Adnan, n'étaient des amis bien chauds de Kémal : ils appartenaient à la fraction des monarchistes constitutionnels de Réouf bey."


Originaire de la Roumélie, Refet Bele était un officier issu du Comité Union et Progrès, et également un ami de Talat Paşa.

Sur Refet Bele : L'américanophilie d'une partie des nationalistes turcs en 1919 

L'opposition du Parti républicain progressiste (1924-1925)

Sur l'armée ottomane, puis kémaliste : Enver Paşa (Enver Pacha) et les Arméniens

"Génocide arménien" : la présence persistante de nombreux Arméniens au sein de l'armée ottomane
  
Les Arméniens de l'armée ottomane ont-ils été "exterminés" pendant la Première Guerre mondiale ?

Les officiers arméniens de l'armée ottomane pendant la Première Guerre mondiale

Le général Halil Paşa (oncle d'Enver) et les Arméniens

Les relations entre Vehip Paşa et Enver Paşa

Le général Vehip Paşa (Vehib Pacha) et les Arméniens

La première République d'Azerbaïdjan et la question arménienne

Les témoignages arméniens sur le "génocidaire" Cemal Paşa (Djemal Pacha)

Ali Fuat Erden et Hüseyin Hüsnü Erkilet : d'une guerre mondiale à l'autre

Le général Kâzım Karabekir et les Arméniens

Le maréchal Fevzi Çakmak et les Arméniens

Sur Talat Paşa et sa faction : Talat Paşa (Talat Pacha) et les Arméniens

"Génocide arménien" : les télégrammes secrets (authentiques) de Talat Paşa (Talat Pacha)

Les assassinats de Talat Paşa (Talat Pacha) et de Simon Petlioura : la question de leur responsabilité personnelle dans les massacres dont ils ont été accusés
 


Le contenu des "carnets" de Talat Paşa (Talat Pacha)

Après tout, qui se souvient de l'amitié indéfectible entre Talat Paşa (Talat Pacha) et Ernst Jäckh ?

Bedros Haladjian, un cadre dirigeant du Comité Union et Progrès 

 
  
Le cas Soghomon Tehlirian : peut-on "lutter" pour la "justice" et la "vérité"... par le terrorisme et le mensonge ?

Sur la présence arménienne à Konya : "Génocide arménien" : les élites arméniennes d'Istanbul (après la descente de police du 24 avril) et les Arméniens d'Anatolie exemptés de déportation

Les Arméniens de Konya pendant la Première Guerre mondiale et après l'armistice de Moudros

Les Arméniens d'Ankara pendant la Première Guerre mondiale et après l'armistice de Moudros

Un choix du nationalisme kémaliste : conserver les populations arméniennes encore présentes sur le territoire turc