samedi 19 septembre 2020

Les Arméniens de Konya pendant la Première Guerre mondiale et après l'armistice de Moudros



Şinasi Orel et Sürreya Yuca, Les "Télégrammes" de Talât Pacha. Fait historique ou fiction ?, chapitre III : "Les documents d'archives ottomanes", Paris, Triangle, 1986 :

"DOCUMENT AUTHENTIQUE NO XXXIII

Télégramme chiffré no 19 du ministère de I'Intérieur au sandjak de Niğde.

« Il est demandé par la préfecture de Konya de faire accompagner les émigrés arméniens par des gardes, pour assurer leur protection
dans la partie du trajet d'Ereğli jusqu'à la frontière d'Ulukışla. Faire le nécessaire en communication avec la préfecture mentionnée ci-dessus.

20 octobre 1331 (2 novembre 1915)

Le Ministre de l'Intérieur, Talât. » (...)

DOCUMENT AUTHENTIQUE NO XLIV


Télégramme chiffré no 23 du ministère de l'Intérieur aux préfectures d'Edirne, Adana, Ankara, Aydın, Hudavendigâr, Sivas, Kastamonu, Konya ; aux sandjaks d'Izmit, Bolu, Canik, Karesi, Kayseri, Kütahya, Eskişehir, Niğde, Maraş.

« L'arrêt des transferts des Arméniens étant décidé compte tenu des nécessités administratives et militaires, il vous est ordonné de ne plus transférer sous aucun prétexte d'autres Arméniens que ceux qui l'ont déjà été.

2 mars 1332 (15 mars 1916)

Le Ministre de l'Intérieur, Talât. » "


Ernest Jackh (Ernst Jäckh), The Rising Crescent : Turkey Yesterday, Today and Tomorrow, New York-Toronto, Farrar & Rinehart Inc., 1944 :

"En d'autres termes, selon le point de vue des Turcs, les révolutionnaires arméniens, citoyens de l'Empire ottoman, jouaient un rôle de "cinquième colonne" plus de vingt ans avant que ce terme n'ait été inventé lors de la guerre civile espagnole. De nombreux rapports de témoins oculaires, tels que les missionnaires américains, ont corroboré ces déclarations.

L'expérience de l'auteur en tant que médiateur entre les Turcs et les Arméniens après les massacres d'Adana, en 1909, lorsqu'il eut des entretiens avec le patriarche arménien, et au cours de la Première Guerre mondiale, tend à confirmer ce point de vue. La première fois, il vit les coupables kurdes musulmans pendus par le gouverneur jeune-turc, et l'ordre et la tolérance religieuse affichés partout par le gouvernement ottoman. Au moment de la Première Guerre mondiale, il introduisit le défenseur des Arméniens, le Dr. Lepsius, auprès du généralissime turc Enver Pacha, et grâce à l'intervention de l'auteur la vie de nombreux Arméniens, en particulier des femmes et des enfants, fut sauvée.8 (...)

8 Lettre du plénipotentiaire arménien à Berlin, le Dr. Greenfield [membre de la Société germano-arménienne de Lepsius], le 29 novembre 1916, à l'auteur : "... J'ai appris par le Dr. Lepsius que vous avez réussi à sauver toutes les familles arméniennes de Konya, ainsi que les proches de Missirian, Boghossian, Adamian et Atayan en Cilicie et en Syrie, par votre intervention, respectivement, auprès du grand vizir Talaat Pacha [avant son accession à cette charge en 1917, Talat était souvent considéré comme le grand-vizir de facto, cf. la presse étrangère] et du général Djemal Pacha. Je pense que je dois vous remercier pour tout ce que vous faites pour la cause arménienne. Il est en effet unique de pouvoir compter sur l'humanité de quelqu'un qui a la confiance de vos amis turcs et de nos représentants arméniens ... Puis-je avoir l'audace de m'adresser à vous à propos d'un autre cas navrant, celui des Hairanian de Sivas ..."" (p. 43-44)

"De la même façon que cette cour [de justice] n'a pas respecté la loi, une injustice pouvait être arbitrairement transformée en acte de justice. Cela a été démontré par une expérience que j'ai eue avec le grand vizir Talaat Pacha. Un ami suisse attira mon attention sur le danger menaçant des centaines de familles arméniennes à Konya. Bien qu'elles n'avaient rien à voir avec les conspirateurs arméniens, elles devaient être évacuées conformément à l'ordre général d'évacuation pour tous les Arméniens.

Lors de mon audience suivante avec Talaat, je suis resté assis après que nos affaires politiques furent terminées et je lui ai dit : "Eh bien, et maintenant je souhaite discuter d'une affaire personnelle avec vous." Je lui ai parlé de la situation des Arméniens à Konya, remarquant qu'il n'aimait pas en entendre parler, mais il a écouté patiemment. Enfin, il a dit : "Vous êtes mon ami, donc ce sera fait." Je pensais qu'il essayait d'éviter de poursuivre la discussion sur la question, et j'ai donc demandé s'il me renverrait vers quelqu'un de la Sublime Porte afin de donner suite à l'affaire. Il se leva, me serra la main et répéta, un peu fougueusement : "Mais ne vous ai-je pas dit que ce serait fait ?"

Quelques jours plus tard, j'appris que le grand vizir avait réellement ordonné que toutes les familles arméniennes de Konya pouvaient y rester et que cet ordre avait déjà pris effet." (p. 133-134)


"Lettre de Rome : S. S. Benoît XV et la nation arménienne : Les orphelinats organisés par le délégué apostolique", La Croix, 23 mars 1919 :

"Il y a quelques semaines, une Commission de notables arméniens catholiques d'Angora se rendait à la délégation apostolique de Constantinople ; un des délégués lisait au représentant pontifical une adresse émouvante. (...)

Les déportés arméniens de Konia ont été sauvés, eux aussi, par la prompte intervention du délégué apostolique. A la nouvelle officielle que le gouvernement autorisait leur rapatriement et mettrait à leur disposition deux trains par semaine,
ils avaient afflué de divers côtés à la station : en fait, ils n'y trouvèrent pas les moyens de transport annoncés, et, condamnés à passer la nuit, sans abri, dans la montagne, dépourvus de vivres, menacés sans cesse de mort, le rapatriement promis risquait de devenir, pour eux, aussi funeste et aussi meurtrier que la déportation elle-même.

Informé, Mgr Dolci ne perdit pas un instant : il intervint auprès du ministre des Affaires étrangères à Constantinople ; dès le lendemain, le ministère de la Guerre enjoignait aux autorités de Konia de délivrer sans délai les réfugiés, de mettre le plus tôt possible à leur disposition les moyens de transport nécessaires et, en attendant, de pourvoir à toutes leurs nécessités."


"Hors d'Europe", Le Temps, 1er août 1918 :

"EN TURQUIE

Les survivants de la tragédie arménienne


Un réfugié arménien appartenant à la meilleure société, a fourni les détails suivants sur la situation des populations arméniennes :

Malgré les difficultés de donner des chiffres précis actuellement, on peut, d'après des témoignages dignes de foi, provenant des milieux officiels, évaluer ainsi le nombre des survivants de la tragédie arménienne :

Konio et ses environs ........................ 20.000
Alep .................................................... 25.000
Cilicie (Marache, Hadjia, etc.) ........... 10.000
Goudina, Kara-Hissar, Eski-Chehir ..... 6.000
Yosgate, Césarée, Kharpout, Malatis ... 7.000
                                   Total ................ 93.000" (
p. 2)


"Quinze jours de mission à Koniah et à Angora : Journal de route d'un officier de l'armée d'Orient (mai 1919)", La Croix, 31 mars 1922 :


"8 mai.

Messe à 7 heures et petit déjeuner chez les Pères Assomptionistes où m'a conduit le P. Clément. Leur chapelle et leur modeste école n'ont pas été trop abîmées par les Germano-Turcs. Nous sommes les hôtes du P. Antoine, curé catholique de Koniah, et du P. Jacques, son vicaire, tous deux sujets ottomans, mais bien Français de coeur, ainsi qu'on va le voir.

Ces deux religieux sont restés en Turquie pendant toute la durée de la guerre
et ont, au péril de leur vie, sauvegardé les intérêts de la France dans la ville de Koniah.

Les établissements des Pères et des Soeurs de l'Assomption avaient été saisis par le gouvernement ottoman au début des hostilités. Seule l'église française fut laissée ouverte presque constamment jusqu'à l'armistice. C'est là que se réunissaient les Français ou protégés français de la ville, et les Syriens exilés de la Palestine et du Liban, ainsi que nos alliés anglais ou italiens déportés ; 2 000 Arméniens catholiques expulsés d'Angora, 25 000 Arméniens grégoriens de diverses provenances, venaient parfois y chercher des consolations et s'y réfugier sous le prestige du nom de la France." (p. 3)


"Quinze jours de mission à Koniah et à Angora : Journal de route d'un officier de l'armée d'Orient (mai 1919)", La Croix, 1er avril 1922 :


"Il y a un hôpital américain à Koniah. Nous rencontrons quelques nurses de la mission. Elles ravitaillent les Arméniens. Les boites de conserves libéralement distribuées provoqueront chez ceux-ci, nous n'en doutons pas, de nombreuses conversions au protestantisme, tout au moins à titre temporaire. (...)

Je vais prendre le thé dans une famille syrienne, la famille Charr. La maîtresse de la maison, Mme Férida Charr, est établie à Koniah depuis de longues années ; c'est une Arabe chrétienne melchite. Elle a toujours fait les plus louables efforts pour développer notre influence ; mais pendant la guerre surtout, elle s'est dévouée à la cause française avec un courage et un dévouement admirables, ce qui lui valut les plus odieuses persécutions au moment de l'arrivée des Allemands. Plusieurs maisons lui appartenant furent brûlées ou saisies ; elle fut elle-même brutalement expulsée de sa propre demeure. Cela ne l'empêcha pas de recueillir le P. Antoine et le P. Jacques dans une petite maison, sa propriété, qu'on avait négligé de détruire, ni de donner asile, dans un autre immeuble qu'on lui avait laissé probablement par erreur [sic], à trois cents Angoriotes déportés. Bravant la haine des Allemands, sans craindre les vengeances des Jeunes Turcs, Mme Charr fournit, avec une générosité sans égale, des vêtements, des couvertures, des secours de toute sorte aux prisonniers français, anglais ou italiens, ainsi qu'à nos protégés chrétiens exilés de Syrie ou du Liban. (...)

Miss Cushman appartenait à la mission américaine. Pendant toute la durée des hostilités, elle a fait preuve de qualités morales exceptionnelles. Se donnant comme déléguée de la légation de Hollande, elle prit en mains les intérêts de plus de mille sujets ententistes internés dans le vilayet de Koniah, et déploya en toute circonstance autant d'intelligence que de dévouement et d'énergie. Trois mille Arméniens, catholiques, protestants ou grégoriens, reçurent d'elle des vivres, des vêtements, des soins médicaux qui leur permirent de subsister jusqu'à l'armistice. Algériens, Syriens, Français, Anglais, Italiens garderont à leur bienfaitrice une reconnaissance éternelle." (p. 4)


"La Mission de Koniah (1892)", Missions de l'Assomption en Orient 1862-1924, n° 274, janvier-février 1925 :


"Jusqu'en 1914, les œuvres se développèrent normalement ; l'école compte alors 200 élèves dans un local à peine capable d'en recevoir 150 : on écrit sur le rebord des fenêtres... le zèle des missionnaires rayonne dans les différentes localités où se forme un noyau de catholiques.

La guerre vint tout bouleverser et tout compromettre par l'expulsion des religieux, novembre 1914. (...)

Saint Paul veillait heureusement sur sa Mission. Il permit qu'un religieux, de nationalité ottomane, le P. Antoine, missionnaire de Konia déjà depuis plus de dix ans, pût rentrer, rouvrir l'église et se faire l'instrument de la Providence en soutenant nos fidèles durant ces années d'épreuves, recevant et consolant plus de 2 000 catholiques expulsés d'Angora que le missionnaire latin obtint de retenir à Koniah. En même temps, saint Paul envoyait encore, pour seconder le Père dans son fécond ministère et trouver auprès de lui un peu de réconfort, plus de douze prêtres de tous rites et de toutes nationalités, déportés eux aussi de leur paroisse que la guerre terrible devait ravager.

La charité chrétienne, pour soulager la misère des exilés, avait malheureusement pour canal la Mission protestante qui de 1916 à 1921 en profita pour accaparer toute influence sur la communauté arménienne en particulier. Quand, en 1919, la Mission catholique reprenait sa situation normale, plus de quatre-vingts catholiques, déportés de Panderma, d'Ismidt et autres localités, nous restèrent longtemps inconnus parce qu'à leur arrivée ils avaient été enrégimentés par les protestants, et pas un seul enfant arménien n'eut l'autorisation de fréquenter nos écoles...

Le succès protestant, succès d'argent, ne fut que momentané : l'œuvre de Dieu ne se fonde pas avec des capitaux. Jésus-Christ a envoyé ses apôtres « sans bourse, ni sac, ni chaussures », et ils ont fait la conquête du monde...

La grâce de Dieu a voulu que notre pauvreté religieuse renouvelât, en petit, cette expérience : 

En invoquant auprès du gouvernement d'Angora la grande autorité morale du Pape, nous avons eu le bonheur de faire exempter nos catholiques de la déportation ordonnée en mai 1921, pour soustraire à l'armée ennemie qui menaçait Koniah [l'armée grecque avait des volontaires arméniens dans ses rangs] tout homme en état de porter les armes. Mgr Antoine Bahaban, archevêque arménien catholique de Césarée, écrivait le 23 janvier 1922 que « cette faveur excitait la reconnaissance de tous et faisait naître un très grand respect pour notre religion ». D'autre part, nous nous sommes mis complètement à la disposition des Grecs et des Arméniens laissés sans prêtre, pour les services que nous pouvions leur rendre." (p. 102)


"Naturalisations et réintégrations", Journal officiel de la République française, n° 88, 11 avril 1948 :


"Décret du 1er avril 1948 portant naturalisation, réintégration, statut métropolitain et libération des liens d'allégeance.

Le président du conseil des ministres,

Sur le rapport du ministre de la santé publique et de la population,

Décrète :

Art. 1er. — Sont naturalisés Français, par application des articles 60 et 62 du code de la nationalité française : (...)

GARABEDIAN (Varoujan), chauffeur, né le 22 février 1919 à Konia (Asie Mineure), demeurant à Lyon (Rhône)." (p. 3622-3626)


Voir également :
Les Arméniens d'Ankara pendant la Première Guerre mondiale et après l'armistice de Moudros

"Génocide arménien" : les télégrammes secrets (authentiques) de Talat Paşa (Talat Pacha)

Le contenu des "carnets" de Talat Paşa (Talat Pacha)

"Génocide arménien" : les élites arméniennes d'Istanbul (après la descente de police du 24 avril) et les Arméniens d'Anatolie exemptés de déportation 

Les officiers arméniens de l'armée ottomane pendant la Première Guerre mondiale

Ernst Jäckh et les Arméniens

Rôle de l'Allemagne : les désaccords profonds de Hilmar Kaiser avec Vahakn Dadrian et Taner Akçam

Le rôle des Arméniens loyalistes dans l’Empire ottoman durant la Première Guerre mondiale

De l'espionnage hamidien au nationalisme grand-arménien : l'itinéraire de Krikor Sinapian

Aram Efendi, une figure laïque de la communauté arménienne catholique

La lutte d'Ohannès Bey Alexanian au sein de la communauté arménienne catholique

Le pape Benoît XV et l'Empire ottoman

L’Empire ottoman tardif et ses catholiques (y compris les Arméniens catholiques)

Les catholiques (y compris les Arméniens catholiques) et la guerre d’indépendance turque

Le sénateur Manuk Azaryan Efendi et la guerre de libération nationale turque 

La place des Arméniens dans les révolutions jeune-turque et kémaliste   

Le général Kâzım Karabekir et les Arméniens

La Turquie kémaliste et sa minorité arménienne