mercredi 9 septembre 2020

Tahsin Bey : protecteur des Arméniens, homme de confiance de Talat Paşa et membre de l'Organisation Spéciale




Anahide Ter Minassian, "La ville de Van au début du siècle d'après les sources arméniennes", in Paul Dumont et François Georgeon (dir.), Villes ottomanes à la fin de l'Empire, Paris, L'Harmattan, 1992 :


"La première visite d'Eblighatian [Mathéos Eblighatian, président du Tribunal correctionnel de Van] dès qu'il est logé dans les Jardins, est pour le vali Hassan Tahsin bey. Nommé gouverneur de Van [en 1913] au lendemain de la révolution jeune-turque (1908), en poste jusqu'en février 1915 [en fait octobre 1914], Tahsin bey a la réputation d'avoir été un “bon” gouverneur, une réputation qui ne semble pas usurpée et n'est pas simplement due à la comparaison avec son prédécesseur, le monténégrin Tahir Pacha, et surtout avec son successeur, Djevded bey.

Tahsin bey est un membre influent du Comité Union et Progrès
; il a acquis une réelle expérience politique en Macédoine, où il a exercé des responsabilités au début du siècle, lors des révoltes macédoniennes. C'est un homme peu instruit mais extrêmement intelligent et travailleur. Il se montre amical, semble sincère mais il met le nouveau juge en demeure d'aider les autorités à maintenir l'ordre public.

« Cette ville (insinue-t-il) a de méchantes habitudes de bled non civilisé. Chacun ici s'exerce au tir dans son jardin... uniquement pour le plaisir ». Et en effet, dès le coucher du soleil, nuit après nuit, Van retentit du crépitement des révolvers et des fusils. Eblighatian ne tarde pas à apprendre que depuis le rétablissement de la Constitution, il existe un important trafic d'armes dans la région et que la population (en particulier des Arméniens encouragés en ce sens par leurs partis révolutionnaires) s'est armée. Ainsi, chaque soir, après leur journée de travail, les artisans de la ville, bravant les interdits du vali, viennent s'entraîner dans les vergers.

Eblighatian comprend très vite la difficulté d'être à la fois juge et arménien, de résister aux pressions et aux interventions de toute sorte, de rendre la justice en tenant compte des différences culturelles des communautés religieuses. Magistrat chargé d'appliquer la loi, il remarque que si le Code ottoman copie le Code français, il est presque impossible, ici, de comprendre “l'esprit des lois françaises”. La meilleure preuve que ces lois sont inadaptées aux conditions ottomanes est le nombre très élevé de prisonniers. La Prison Centrale où Eblighatian se rend une fois par mois après avoir enfilé des cuissardes pour se protéger de la fange et des puces, passe pour un modèle de prison anatolienne, mais elle est sale, sordide et surpeuplée. Les prisonniers, en majorité kurdes et arméniens, sont entassés dans des cellules humides et grouillantes de vermine où des brigands kurdes condamnés à perpétuité sont mêlés à des prévenus qui restent souvent un an sans être entendus." (p. 146-147)


Henri Morgenthau, Mémoires de l'Ambassadeur Morgenthau. Vingt six mois en Turquie, Paris, Payot, 1919 :


"Bien que Van, comme tout autre territoire habité par des Arméniens, eut subi ses périodes d'oppression et de massacre, le joug du conquérant y pesa — relativement parlant — moins lourdement qu'ailleurs ; son gouverneur turc, Tahsin Pacha [Bey], appartenait au type le plus éclairé des fonctionnaires ; il y avait même eu des relations possibles de nombreuses années durant [avant l'arrivée de Tahsin Bey donc, à noter que Bekir Sami a été le vali de Van en 1909-1911], entre les Αrméniens, habitant les riches quartiers de la ville, et les Turcs et Kurdes, qui eux résidaient dans les huttes fangeuses des faubourgs musulmans ["drôle" de "joug"...].

La situation géographique de ce vilayet en faisait un centre stratégique de valeur, de même que l'activité de sa population éveillait la suspicion du gouvernement, car au cas οù la Russie eût voulu envahir la Turquie, la route la plus commode traversait cette province." (p. 254)


Justin McCarthy et al., The Armenian Rebellion at Van, Salt Lake City, University of Utah Press, 2006 :


"Le consul Smith [britannique] à Van, le 10 janvier 1914, a décrit la situation sous le gouvernement de Tahsin Bey, l'avant-dernier gouverneur avant la révolte arménienne :

Depuis l'arrivée du vali actuel, Tahsin Bey, des mesures énergiques ont été prises contre divers brigands kurdes, de sorte qu'à l'heure actuelle, les Arméniens n'ont guère à se plaindre à cet égard [c'est-à-dire la saisie de terres et d'animaux]. La politique du vali semble être une politique de justice envers les Arméniens, bien que ces derniers, par leurs remarques moqueuses et les critiques peu sympathiques des journaux sur ses mesures, rendent sa tâche difficile. Lors de sa récente tournée dans le sancak d'Hekkiari, il a traité de la question des deux mille Kurdes de Manhoran, qui ont immigré il y a quatre mois de Perse et se sont installés dans des villages arméniens. Il les a déplacés et répartis dans les villages kurdes près de la frontière.

Les chefs tribaux ne considéraient pas les actions du gouvernement en faveur des Arméniens comme ce qu'elles étaient en fait : de petites pertes de terres. Ils ont interprété ce qu'ils considéraient comme une preuve que les Arméniens, menés par les révolutionnaires, prenaient le dessus. En 1912, de nombreuses tribus étaient dirigées par des hommes relativement sophistiqués qui avaient été éduqués à Istanbul ou ailleurs. Ils n'étaient pas des ploucs naïfs sans connaissance de la politique mondiale. L'analyse des dirigeants sur la situation politique était essentiellement correcte : la perception de la faiblesse ottomane amènerait en effet les Européens à faire pression sur le système ottoman, ce qui aurait inexorablement conduit à un gouvernement pro-arménien à l'Est et peut-être à l'autonomie ou à l'indépendance arménienne. Les chefs ont pleinement compris qui serait le perdant." (p. 151-152)

"Dikran Mesrob Kaligian, "The Armenian Revolutionary Federation under Ottoman Constitutional Rule, 1908-1914" (thèse de doctorat, Boston College, 2003), pp. 296–301. Kaligian a utilisé les archives de la Fédération révolutionnaire arménienne à Boston. Il déclare que les armes devaient être utilisées pour la légitime défense, en raison de "l'aggravation de la situation dans les provinces" (p. 296) ; les observateurs de l'époque, y compris les consuls européens, ont estimé que la situation s'était beaucoup améliorée, comme indiqué ci-dessus. Curieusement, Kaligian lui-même a écrit : "Contrairement à la plupart de ses pairs et prédécesseurs, le vali de Van Tahsin Bey travaillait activement à l'élimination du brigandage dans sa région. Plusieurs des brigands les plus notoires avaient été capturés et certains exécutés pour leurs crimes" (p. 333). Par "brigands", on suppose que Kaligian veut dire les Kurdes tribaux." (p. 173, note 70)


Michael A. Reynolds, Shattering Empires : The Clash and Collapse of the Ottoman and Russian Empires 1908-1918, New York, Cambridge University Press, 2011 :


"Exactement un mois après que les responsables ottomans et russes ont signé le projet de réformes arméniennes, un Kurde connu sous le nom de Mollah Selim Efendi al-Hizani a proclamé un soulèvement général dans la région de Bitlis. Mollah Selim a appelé à l'imposition de la şeriat et à la suppression de l'administration ottomane, qu'il accusait de désarmer les Kurdes et de vendre le pays aux étrangers. La réclamation de la loi islamique était devenue un cri de ralliement de plus en plus populaire parmi les Kurdes après le rétablissement de la constitution en 1908 et l'ascension CUP. Le gouverneur de Van, Tahsin Bey, a décrit Mollah Selim comme un fanatique ignorant, "célèbre pour avoir déclaré blasphémateurs ceux qui affirment que la Terre est ronde" et qualifié le soulèvement de "réactionnaire". Les appels à la loi islamique, cependant, ne reflétaient pas tant un attachement pieux aux exigences juridiques de l'islam que la détresse face à l'ascension économique des chrétiens et à la rupture de leur subordination juridique traditionnelle. Comme l'appel de Mollah Selim a reçu du soutien, la panique s'est emparée des chrétiens locaux. Compte tenu de l'expérience passée, peu d'Arméniens ou d'Assyriens de Bitlis ont fait confiance aux assurances de Selim qu'il ne leur serait fait aucun mal. Tahsin Bey a alerté Istanbul sur l'incompétence du gouverneur de Bitlis et l'absence de forces dans la province, et a averti que si le gouvernement n'agissait pas rapidement, "nous allons créer un problème kurde".

En l'espace de quelques jours, quelque 300 chefs avaient promis leur soutien et jusqu'à 8.000 Kurdes étaient venus aux côtés de Mollah Selim. Le gouvernement a quant à lui dépêché des renforts pour soutenir la gendarmerie de Bitlis et a distribué des armes aux Arméniens de Bitlis "pour défendre la ville contre les réactionnaires". Les rebelles ont réussi à s'emparer de la moitié de la ville de Bitlis, mais avant de pouvoir aller plus loin, les forces gouvernementales ont contre-attaqué et réprimé le soulèvement, le 2 avril 1914. Immédiatement après l'effondrement de la révolte, Selim et trois autres Kurdes se réfugièrent au consulat de Russie à Bitlis. Dans un premier temps, Girs a ordonné au consulat de faire partir les Kurdes, expliquant : "Nous ne pouvons pas donner libre cours au banditisme." Lorsque le consulat, désormais sous étroite surveillance, a répondu que l'expulsion des Kurdes entraînerait leur capture immédiate et leur mort probable, l'ambassadeur a cédé. Il a ensuite rejeté les appels répétés du grand vizir, qui comprenaient un rapport sur le pillage et le meurtre d'Arméniens par Selim, pour remettre les insurgés avec l'argument fallacieux que la rébellion avait constitué un acte politique et non criminel. Le consulat abritait Mollah Selim et ses compatriotes jusqu'à la déclaration de guerre officielle entre les empires russe et ottoman en novembre.

Pendant ce temps, les autorités ottomanes avaient attrapé plusieurs des autres rebelles de premier plan alors qu'ils tentaient de traverser la frontière avec la Russie. Ils ont exilé dans les villes de Sinop et Trabzon, sur la mer Noire, quarante-cinq Kurdes, dont un certain nombre connu pour s'être emparé des terres des Arméniens, dans l'espoir que leur élimination réduirait les tensions autour de Bitlis. Le tribunal a déporté plusieurs cheikhs à Médine. Les Ottomans ont également pendu publiquement onze des rebelles [c'est pourquoi il faut se méfier quand quelqu'un exhibe des photos de pendaisons qui démontreraient soi-disant le "génocide"...]. L'un de ces pendus, Mollah Resul, a annoncé avec défi à ses bourreaux : "Dieu merci, les musulmans me pendent. Je n'ai pas vu les Russes, mais j'espère que vous les verrez bientôt et qu'ils se vengeront de vous à ma place."" (p. 78-80)


Henry Barby, Au pays de l'épouvante. L'Arménie martyre, Paris, Albin Michel, 1917 :


"En 1914, Van semblait s'être relevé de ses récents désastres. Le vali, Tahsin pacha [Bey], avait rétabli l'ordre dans le vilayet, et se montrait équitable avec les Arméniens." (p. 129)

"Quelques jours après éclate la guerre européenne.

Aussitôt, Tahsin pacha est remplacé à la tête du vilayet par Djevdet bey, beau-frère d'Enver pacha, qui reçoit le double titre de vali de Van et de commandant en chef des troupes turques échelonnées le long de la frontière persane. Dès lors les comités arméniens, se souvenant du passé [sur ce "passé", voir ci-dessous], se tiennent sur leurs gardes." (p. 130-131)


Le vice-consul de France à Van, note à l'attention de Théophile Delcassé (ministre des Affaires étrangères français), 10 octobre 1914, AMAE, microfilm P 16745 :


"Notre Gouverneur Général vient d'être transféré à Erzeroum et la gérance du Vilayet est confiée à Djevdet Bey, Mutessarif de Bachkalé.

Tahsin Bey occupait il y a cinq ans le poste de Merkez-Caïmakan à Salonique. Il fut nommé plus tard Mutessarif à Drama, puis préfet de Péra et fut appelé l'année dernière à diriger le Vilayet.

C'est un fonctionnaire de la plus haute valeur. En quelques jours il a réussi à enrayer complètement le brigandage qui sévissait dans ce pays, à neutraliser l'influence néfaste des éléments féodaux et à rétablir partout l'ordre et la sécurité. Personne avant lui n'avait su s'imposer ni manoeuvrer avec autant de sens politique et d'autorité. Il est vrai que toutes ses initiatives étaient approuvées d'emblée par le Gouvernement Central et que cet appui lui assurait une pleine liberté d'action.

On lui avait offert il y a trois mois le poste d'Erzeroum qui constitue un avancement. Il l'avait refusé dans le seul désir de mener à bien la tâche qu'il s'était tracée. Il a fait valoir aujourd'hui les mêmes arguments. Mais la concentration de forces considérables à Erzeroum exige la présence d'un administrateur capable et expérimenté ; on lui a fait comprendre qu'on ne pouvait pas se passer de son concours et il s'est incliné.

Son remplaçant est le beau-frère d'Enver Pacha et c'est à ce titre sans doute plus encore qu'à ses capacités qu'il doit son crédit actuel [une autre raison : Cevdet Bey (Cevdet Tahir Belbez sous la République turque), fils de Tahir Paşa (un haut fonctionnaire ottoman de souche albanaise, qui fut vali de Van en 1898-1906), connaissait bien les confins turco-persans, il a fait partie des militants (dont Halil, l'oncle d'Enver) envoyés par le CUP en Perse pour prendre contact avec les révolutionnaires constitutionnels de ce pays (1907-1908), d'où sa nomination à la tête de ce vilayet frontalier pendant la guerre mondiale].

Djevdet Bey, qui a débuté très jeune dans l'administration, n'a pas plus de 34 ans. Il était depuis deux ans Mutessarif de Bachkalé, où il a fait preuve de sang-froid et d'énergie. Il n'est pas très en faveur auprès des Arméniens qui lui reprochent certaines atrocités commises à Séraï en 1908 [certains nationalistes arméniens (cf. la brochure de propagande dachnake : La Défense héroique de Van (Arménie), Genève, Edition de la revue Droschak, 1916) ont prétendu que Cevdet avait été kaymakam (sous-préfet) de Saray en 1908 (peu avant la proclamation de la Constitution), et aurait été à ce titre personnellement impliqué dans des excès lors de la répression ordonnée par Ali Rıza Paşa (alors vali de Van, et qui sera assassiné par un terroriste arménien à Batoumi la même année) contre les nationalistes révolutionnaires arméniens : tout ceci paraît invraisemblable et ne concorde pas avec l'engagement unioniste de Cevdet et son séjour en Perse durant la période 1907-1908 (sur cet engagement et ce séjour, cf. S. Esin Dayı, Elviye-i Selâse'de (Kars, Ardahan, Batum) Millî Teşkilâtlanma, Erzurum, Kültür Eğitim Vakfı Yayınları, 1997, p. 15]. Mais il est probable que Djevdet Bey s'inspirera de la politique conciliatrice de son prédécesseur et qu'il cherchera à ramener à lui les sympathies des Tachnakistes. Ceux-ci d'ailleurs sont assez conscients de leurs intérêts pour ne pas se dérober à une entente."

Source : https://twitter.com/MaximeGauin/status/1256505131752972288


Hilmar Kaiser, "Financing the Ruling Party and Its Militants in Wartime : The Armenian Genocide and the Kemah Massacres of 1915", Etudes arméniennes contemporaines, n° 12, 2019 :

"Erzerum fut l'une des premières régions à être vidée de tous ses Arméniens. Le gouverneur de la province Hasan Tahsin Bey [Uzer] était un homme de confiance de Talaat Bey. En 1913 et en 1914, il avait servi comme gouverneur de Van et supervisé les opérations de renseignement contre les cercles d'opposition kurdes en Perse. Alors que les activités anti-kurdes incluaient des assassinats, celles dirigées contre les Arméniens étaient, pour le moment, non-violentes et axées sur des mesures administratives visant à réduire l'influence politique et économique des communautés arméniennes. Début novembre 1914, Tahsin Bey est arrivé à Erzerum où il a servi avec Bahaeddin Shakir Bey en tant que leader de la "Teshkilat-ı Mahsusa" secrète ("Organisation spéciale", ci-après dénommée : TM). Le DH [Directorat de l'installation des tribus et des réfugiés] a donné au nouveau gouverneur des pouvoirs extraordinaires en lui accordant des pouvoirs de surveillance sur les gouverneurs des provinces voisines de Bitlis [Mustafa Abdülhalik Bey] et de Van [Cevdet Bey]. Dans son nouveau poste, Tahsin Bey a joué un rôle décisif dans l'élaboration des politiques anti-arméniennes du CUP à la suite de l'attaque ottomane contre la Russie." (p. 11)


Kâmuran Gürün, Le Dossier arménien, Paris, Triangle, 1984 :

"Voici un résumé du rapport qu'envoya le gouverneur d'Erzurum, Tahsin Bey, le 20 décembre [1914], au commandement général :

« Dans les districts de Karçikan et de Gevas de la région de Van, on perçoit des signes d'insurrection du côté des Arméniens. Ils ont coupé les fils télégraphiques et tué un caporal. Des milices et des gendarmes ont été envoyés dans cette région et des combats ont éclaté. Comme nos forces ne sont pas assez nombreuses et comme les armes que possèdent les milices sont insuffisantes, nous avons besoin de renforts. » " (p. 239)


Johannes Lepsius, Le Rapport secret du Dr Johannès Lepsius sur les massacres d'Arménie, Paris, Payot, 1918 :


"En janvier arrivent les premières nouvelles sur la situation mauvaise dans le vilayet d'Erzeroum. Les Daschnakzagans s'adressent au vali Tahsin Bey, qui promet de châtier avant deux jours les malfaiteurs qui ont fait du ravage dans les villages. Mais, dix jours après, les mêmes faits se renouvellent dans d'autres villages." (p. 209)

"Les Daschnakzagans se plaignirent à Tahsin bey, vali d'Erzéroum, quand de pareils faits [des exactions commises par des çete, c'est-à-dire des irréguliers] se passèrent dans les villages de Dvigue, Badischine, et Targouni. Il promit de punir les coupables, mais après dix jours, les mêmes faits se renouvelèrent aux villages de Hintzk et Zitoth. Telle apparaissait la situation dans le pays déjà au début de janvier.

Le Vali Tahsin bey, qui avait la meilleure bonne volonté, réussit provisoirement à réprimer les excès des Tschettéhs et des gendarmes, de sorte qu'au commencement de février, la situation parut considérablement améliorée dans la province." (p. 44)

"Au 15 mai, tous les villages épars dans la plaine d'Erzéroum avaient déjà été évacués et occupés par des habitants musulmans [des réfugiés]. A Erzéroum même, on arrêta d'abord 600 notables qui furent déportés. Tous les Itihadistes (membres du Comité Union et Progrès) s'étaient assemblés à Erzéroum, et dirigeaient de là les événements dans la province. Le vali Tahsin bey, qui exécutait à contre-coeur les mesures contre les Arméniens [tout comme Talat, cf. son interview au Berliner Tageblatt en 1916, les propos rapportés par Halide Edip, son discours au dernier congrès du CUP, ses mémoires posthumes] disait pour se justifier : « Que puis-je y faire ? La Sublime Porte l'a ainsi ordonné ! » (...)

On raconte que Tahsin bey, vali d'Erzéroum, ayant appris que le premier convoi des Arméniens d'Erzéroum avait été massacré en route, se serait refusé à envoyer d'autres convois d'Erzéroum. Il aurait demandé que les déportés fussent conduits à leur lieu d'exil avec une escorte militaire et sous la surveillance d'officiers supérieurs, afin de leur assurer ainsi au moins la vie sauve.

On ne donna pas suite à ses demandes [le ministère de l'Intérieur a pris en compte ces demandes (cf. plus bas), dans un contexte de mobilisation de l'armée ottomane sur plusieurs fronts cruciaux]." (p. 52-53)


Max Erwin von Scheubner-Richter (consul allemand à Erzurum), compte rendu télégraphique à l'ambassade allemande à Istanbul, 4 mai 1915, DE/PA-AA/BoKon/168 :


"Les combats entre les troupes et les Arméniens se poursuivent à Van. Du côté turc, environ 200 morts et deux fois plus de blessés ces derniers jours. Environ 200 arrestations ont été effectuées ici [à Erzurum]. La crainte du massacre persiste. Le vali pense avoir la preuve d'un complot d'une partie des Arméniens locaux. Les prochains jours devraient amener une décision. Je crois que les massacres peuvent être évités ici."

Source : http://www.armenocide.net/armenocide/armgende.nsf/$$AllDocs/1915-05-04-DE-011


Max Erwin von Scheubner-Richter, note à l'attention de Hans von Wangenheim (ambassadeur allemand à Istanbul), 15 mai 1915, DE/PA-AA/BoKon/168 :


"Un fort sentiment de mécontentement était évident non seulement à Van et ses environs, dans les zones frontalières adjacentes à la Russie et dans les régions arméniennes locales gravement touchées par les réquisitions et les concentrations de troupes, mais aussi dans les villes arméniennes qui étaient pour la plupart situées au plus profond de l'intérieur du pays. Dans de nombreux endroits, des armes avaient été rassemblées depuis un certain temps maintenant – aux premiers stades, uniquement pour la légitime défense contre un éventuel massacre, mais plus tard également en vue d'un soulèvement armé.

Que des erreurs persistantes ont été commises par les Turcs dans le traitement de la question arménienne, cela n'est que trop connu de Votre Excellence, et également que ces erreurs ont été exploitées par les Russes bien avant le déclenchement de la guerre pour parvenir à une incitation systématique.

En particulier, Van et le consulat russe ont toujours été le centre des activités subversives russes, qui pouvaient être menées d'autant plus tranquillement qu'il n'y avait pas de représentation allemande pour les contrebalancer. Le nouveau consulat d'Erzerum en raison également de la distance que cela impliquait n'a pas été en mesure d'étendre son influence à un degré suffisant ; une intervention, à l'heure actuelle, qui requiert ici une attention absolument totale, semble impossible. De plus, la communication avec Van est actuellement interrompue.

Alors que les cercles arméniens d'ici, grâce à de meilleures liaisons postales et aux installations du consulat local (salle de rédaction, salle de lecture, articles de journaux, affiches sur la situation de la guerre) sont bien informés sur la situation générale dans le monde et les revers des Russes sur les théâtres de guerre européens, leurs compatriotes de Van en revanche n'auront probablement pas été mis au courant. Les Arméniens qui s'y trouvaient, se méfiant naturellement de toutes les publications turques, ne recueillaient leurs informations que de sources russes qui n'étaient en aucun cas irréprochables. Comme beaucoup d'autres peuples du monde, ils ont donc une image totalement fausse de la situation en Europe. Raison de plus pour exprimer la sympathie déjà existante pour la Russie à travers un soulèvement. (...)

En ce qui concerne la situation actuelle ici, je voudrais faire observer qu'on ne s'attend pas à un soulèvement des Arméniens à Erzerum et ses environs malgré le nombre négligeable de forces militaires turques qui existent ici. Les Arméniens vivant dans les zones proches de la frontière russe ont quitté depuis longtemps leur pays d'origine ; certains d'entre eux ont fui en Russie où ils auraient rejoint les troupes russes – comme ce fut le cas à Van – pour lutter contre les Turcs. Certains d'entre eux sont venus à Erzerum. Des incidents isolés, tels que la résistance armée dans le cas de réquisitions dans des villages éloignés, le meurtre de Turcs qui voulaient que des jeunes filles et des femmes arméniennes leur soient remises, ou la coupure et le sabotage des lignes télégraphiques et téléphoniques, et l'espionnage, ne sont pas des phénomènes inhabituels lors d'une guerre aux zones frontières contenant des populations mixtes.

A mon avis, l'attitude calme des Arméniens ici est due

1) au fait d'être bien informés sur la situation mondiale en général, telle que décrite ci-dessus, ce qui ne leur permettait plus d'espérer une "victoire rapide" des Russes.

2) à l'attitude raisonnable du gouvernement local, qui a jusqu'ici évité des cas d'oppression drastique.

                  
Hormis le meurtre en février de M. Pastormadjan [Setrak Pasdermadjian, cousin du dachnak anti-ottoman Garéguine Pasdermadjian et de l'officier ottoman Vahan Pasdermadjian], directeur de la Banque Ottomane [de la succursale de la Banque ottomane à Erzurum : tristement ironique quand on sait que Garéguine a planifié l'attaque contre la Banque ottomane à Istanbul, en 1896], il n'y a pas eu d'autres meurtres politiques. Le vali, Taksim Bey [Tahsin Bey], en raison de son implication antérieure à Van, a une expérience précieuse dans le traitement de la question arménienne et, contrairement à certains milieux militaires qui considèrent que le moment est venu de régler des comptes avec les Arméniens, a un point de vue modéré. Les mesures adoptées par le gouvernement se sont jusqu'à présent limitées à la perquisition des maisons et aux arrestations. La majorité des personnes arrêtées a été libérée et certaines d'entre elles auraient été envoyées dans les régions intérieures du pays. Autant que je sache, les perquisitions de domicile n'ont pas permis de trouver de matériel compromettant [supposition qui est en contradiction avec le rapport d'A. A. Adamov (1er novembre 1914), consul russe à Erzurum, mentionnant l'existence d'importantes caches d'armes constituées par des Arméniens, à Erzurum et dans d'autres provinces]. Cette attitude du gouvernement contribue beaucoup à calmer les Arméniens. On ne peut guère s'attendre au déclenchement d'un massacre ici, à moins que les revers militaires turcs sur le front ne nécessitent une retraite à Erzerum."

Source : http://www.armenocide.net/armenocide/armgende.nsf/$$AllDocs/1915-05-15-DE-012


Kâmuran Gürün, op. cit. :

"Le 18 mai 1915 (5 mai 1331), une note codée fut envoyée par le ministre de l'Intérieur au gouverneur d'Erzurum. La nécessité d'envoyer les Arméniens d'Erzurum dans les régions au sud d'Urfa et de Mossoul et dans le district de Zor, y était précisée.

Le 23 mai (10 mai 1331), des notes chiffrées furent envoyées à Erzurum (no 14), à Van (no 21) et à Bitlis (no 14). Elles donnaient les instructions suivantes :

« Les Arméniens de la province seront transférés et installés dans les lieux qui leur seront désignés dans la province de Mossoul - sauf dans la partie septentrionale qui jouxte la province de Van - dans le sandjak de Zor et dans celui d'Urfa - sauf dans le canton d'Urfa.

« Les Arméniens qui arriveront dans les lieux d'installation, seront établis dans des résidences que l'on construira dans les villages et les bourgades ou dans les lieux qu'indiquera l'administration locale où ils pourront construire de nouveaux villages. Il appartient aux administrateurs locaux de s'occuper de l'envoi et de l'établissement des Arméniens qui doivent être transférés. Il appartient également aux administrateurs en service, de protéger la personne et les biens des Arméniens, de les ravitailler et de veiller à leur repos tout le long de la route. Les Arméniens que l'on transfère pourront transporter avec eux tous les biens qu'il seront en mesure de porter. Ce transport ne pourra s'effectuer naturellement que dans les lieux où les opérations de guerre le permettent. » (...)

Le 27 mai, la note chiffrée n° 17 envoyée par le ministère de l'Intérieur au gouverneur d'Erzurum comportait les instructions suivantes :

« Etant donné que la province est située à la frontière russe, l'idée de base est de ne laisser aucun Arménien dans la région. Faire partir d'urgence les Arméniens dans certaines parties de la province et reporter dans certains autres le transfert à une date ultérieure dépend, naturellement, de (votre) appréciation. Nous n'avons pas jugé nécessaire de faire émigrer les Arméniens de Mamuretelaziz, de Diyarbakir et de Sivas. » " (p. 254-255)


Şinasi Orel et Sürreya Yuca, Les "Télégrammes" de Talât Pacha. Fait historique ou fiction ?, chapitre III : "Les documents d'archives ottomanes", Paris, Triangle, 1986 :


"DOCUMENT AUTHENTIQUE NO XXIX

Télégramme chiffré de la Direction générale de l'installation des tribus et des émigrés, du ministère de l'Intérieur à la préfecture d'Erzurum.

« Réponse au télégramme du 24 mai 1331 (6 juin 1915).

« Comme les contre-valeurs des biens que les Arméniens ne pourront pas emporter seront remboursées à leurs propriétaires par le gouvernement, ces biens abandonnés doivent être protégés et vendus aux enchères au nom de leurs propriétaires.
 
 
« L'ordre détaillé à ce sujet est envoyé par la poste.

« Le transfert de ceux qui travaillent dans des départements militaires, ainsi que celui des femmes en état de faiblesse, doit être ajourné.

27 mai 1331 (9 juin 1915)

Au nom du Ministre » "


Kâmuran Gürün, op. cit. :

"La note codée [du ministère de l'Intérieur] du 14 juin 1915 (1er juin 1331) est assez importante :

« La préfecture d'Erzurum nous a informé qu'une colonie de 500 Arméniens qu'on avait fait partir d'Erzurum a été tuée par des tribus entre Erzincan et Erzurum. Il faudra veiller à défendre la vie des Arméniens que l'on met sur les routes ; il faudra, bien entendu, châtier ceux qui, pendant leur transfert, tenteront de fuir ainsi que ceux qui attaqueront les personnes chargées de la protection. Mais il ne faudra jamais mêler à cela la population. Nous ne devons laisser absolument aucune possibilité à ce que se reproduise ce genre d'événements. En conséquence, il faudra prendre toutes les mesures qui s'imposent pour protéger les Arméniens contre les attaques des tribus et des villageois : il sera également nécessaire de punir sévèrement les meurtriers et les voleurs. » (...)

Le 26 juin 1915, note codée du ministère de l'Intérieur, envoyée au gouverneur d'Elaziz :

« Les colonies d'Arméniens qui ont été envoyées d'Erzurum sous protection, ont eu leur chemin barré par les bandits de Dersim [dans le vilayet d'Harput] et ont été tués. Comme il est absolument inadmissible que les bandits de Dersim commettent ainsi, coup sur coup, de tels crimes, nous demandons que des mesures d'urgence soient prises pour assurer la sauvegarde des colonies qui arrivent. » " (p. 256-257)


Note du ministère des Affaires étrangères allemand à l'attention de Konstantin von Neurath (chargé d'affaires allemand à Istanbul), 6 novembre 1915, DE/PA-AA/BoKon/171 :


"La copie du rapport ci-joint du Dr. Neukirch d'Erzindjan, le docteur allemand qui est membre de l'expédition de la Croix-Rouge, sur la question arménienne, est aimablement transmise pour votre information.

Annexe

Transcription

A 31677

Erzindjan, 5 août 1915

Pour Erzindjan, la question arménienne est réglée pour le moment. A l'exception de quelques artisans qui ont été maintenus ici par le gouvernement, il n'y a plus d'Arméniens indigènes ici. Quand je repense à mes rapports précédents, je crois que j'ai suffisamment différencié ce que j'ai entendu de ce que j'ai vu de mes propres yeux. (...) D'un autre côté, il est difficile de déterminer dans quelle mesure ce qui est dit chaque jour est vrai. En tout cas, faute d'autres sources, il est apparu nécessaire de tout noter comme je l'ai fait. Après ce que nous avons vu ici récemment, les démarches entreprises pour procéder à la déportation des Arméniens de manière plus humaine – dont nous ne savons bien entendu rien – ont abouti.

Alors qu'auparavant des hordes misérables de pauvres femmes et enfants, sans possessions, passaient, dirigées seulement par quelques hommes armés, les personnes qui sont passées récemment avaient des bêtes de somme et du bétail avec elles. Plus récemment, les habitants d'Erzerum sont passés dans d'énormes caravanes de chariots à bœufs bien approvisionnées. Les gens avaient l'air très bien (il semblait que tous les hommes étaient avec eux), faisaient le voyage en petits groupes et étaient protégés par de nombreux gendarmes sous la direction d'officiers [à noter que des gendarmes escortant des convois ont eu des accrochages meurtriers avec des bandes kurdes ou arabes, cf. le témoignage d'Aram Guréghian (originaire de Sivas)].

La plus grande de ces caravanes était accompagnée d'un haut fonctionnaire, le Mutessarif de Bayazid lui-même. Les gens ont installé un camp dans la plaine d'Erzindjan et sont repartis environ une semaine plus tard. Le mérite pour un tel transport approprié des Arméniens d'Erzerum revient évidemment à Taxim-Bey, le vali là-bas. Il est regrettable que les autorités locales aient agi ici différemment. (...)

Résumé

Tous les Arméniens de ce pays ont été éloignés, manifestement à la suite des actes de trahison commis à Van. Au cours des premières semaines, il ne fait aucun doute que les erreurs les plus graves se sont produites ; plus tard, cette affaire s'est déroulée d'une manière relativement bien ordonnée pour les normes orientales. Apparemment, il n'y a pas eu de massacres ici depuis la mi-juin.

Les conséquences économiques sont incommensurables."

Source : http://www.armenocide.net/armenocide/armgende.nsf/$$AllDocs/1915-11-06-DE-011
 
 
Oscar Heizer (consul américain à Trabzon), rapport à Henry Morgenthau (ambassadeur américain à Istanbul), 25 septembre 1915, LC/HM(Sr.)/Ree l 7/71 :

"Monsieur :

J'ai l'honneur de vous annoncer que, dès réception de l'instruction télégraphique n° 44 de l'ambassade, reçue le 10 août, où il est dit : "Stapleton vous demande de vous rendre à Erzerum. J'approuve que vous le fassiez si vous pouvez vous arranger. Télégraphiez-moi si vous partez", des dispositions ont été immédiatement prises et j'ai quitté Trébizonde le 12 août, à cheval, accompagné du cavass [garde du corps] Ahmed et d'un caterdji [muletier], avec ma tenue de voyage, également deux gendarmes à cheval fournis par le gouverneur général. Je suis arrivé à Erzerum vers minuit le 17 août et n'ai été autorisé à entrer par la porte de la ville qu'après avoir communiqué avec le commandant. (...)

J'ai fait appel au gouverneur général Tahsin Bey, accompagné du révérend Stapleton [directeur des écoles américaines et trésorier de la mission américaine à Erzurum] et du Dr. Case [responsable de l'hôpital de la Croix-Rouge à Erzurum], qui nous a reçus très cordialement. Il m'a informé qu'il avait reçu un rapport des autorités militaires selon lequel les Russes, lors de l'évacuation de Van, avaient détruit tous les bâtiments de la ville, y compris les bâtiments américains, afin que l'armée turque ne puisse pas trouver un abri pour l'hiver, et avaient emmené les Américains de Van dans leur retraite en Russie. Cette information, je l'ai télégraphiée à l'ambassade, le 18 août, comme suit :

"Tous les bâtiments américains ont été déclarés détruits par les Russes lors de leur retrait de Van et les Américains se trouvent maintenant en Russie."

Il m'a également informé que tous les Américains de Bitlis étaient allés à Diarbekir.

Le vali a déclaré qu'en exécutant les ordres d'expulsion des Arméniens d'Erzerum, il avait fait de son mieux pour les protéger sur la route et leur avait donné 15 jours pour disposer de leurs biens et prendre des dispositions pour partir. Il leur était interdit de vendre ou de distribuer leurs biens et certaines familles partaient avec au moins cinq charrettes à bœufs chargées de leurs objets ménagers et de leurs provisions.

Les missionnaires le confirment : plus de 900 ballots de marchandises de toutes sortes ont été déposés par 150 Arméniens dans la maison du révérend Stapleton pour les garder en sécurité. Il y a aussi environ 500 ballots dans la maison et l'écurie du Dr. Case. La valeur des ballots est estimée par M. Stapleton entre 10.000 livres turques et 15.000 livres turques. Il a un bon coffre-fort américain appartenant à la mission dans sa maison et deux coffres-forts anglais fabriqués par des marchands, qu'il a remplis de liasses de roubles, de roubles en argent et de bijoux déposés par les Arméniens, pour les garder en sécurité. Il n'a donné aucun reçu et n'a assumé aucune responsabilité, cependant. L'or déposé par les Arméniens s'élevait à 5.559 livres turques, et de ce montant 5.000 livres turques ont été envoyées à M. Peet [William Peet, trésorier du Comité américain pour l'aide aux Arméniens et aux Assyriens (ACASR)] via la Banque impériale ottomane à Erzerum par télégramme. Cependant, la Banque a refusé de transférer les roubles et ils ont donc été laissés dans ses coffres-forts tels qu'ils avaient été reçus, c'est-à-dire ficelés dans des mouchoirs ou confectionnés en petits paquets. Ensuite, ces paquets ont tous été ouverts et une liste détaillée a été faite du contenu de chaque paquet. Les liasses de roubles et les bijoux ont ensuite été emballés dans des boîtes en fer blanc, et scellés avec le sceau de la mission, et déposés à la Banque impériale ottomane au nom de M. Stapleton, pour être gardés en sécurité. (...)

La cathédrale arménienne
grégorienne et l'église arménienne catholique d'Erzerum étaient remplies de biens de toutes sortes qui avaient été confiés à la Banque impériale ottomane par les Arméniens avant leur déportation. Ces biens ont été confiés à la Banque et les clés sont en la possession de la Banque. Le directeur, M. Pierre Balladour [père d'Edouard Balladur], m'a dit de manière confidentielle que, sur instruction du siège [de la Banque ottomane], il avait refusé de remettre les clés aux autorités de police locales qui tentaient de s'assurer la possession des marchandises dont la valeur est estimée à plus de 100.000 livres turques. M. Balladour a quitté Erzerum pour Smyrne vers la fin du mois d'août et compte se présenter très prochainement au siège social de Constantinople.

M. Stapleton s'efforcera de conserver toutes les marchandises que lui ont laissées les Arméniens. Il a avancé au total environ 1.000 livres turques aux Arméniens sous forme d'assistance et a aidé à acheter des charrettes à bœufs et à se préparer pour le voyage,
et il fera valoir, si le gouvernement le presse pour ces marchandises, qu'il a une réclamation contre eux.

Le vali d'Erzerum m'informa qu'il avait reçu des instructions de Constantinople pour permettre aux protestants et aux catholiques de rester là où ils étaient pour le moment. L'un des précieux enseignants du révérend Stapleton, M. Yeghisheh, a été emmené il y a quelque temps pour le service militaire et travaillait sur les routes près d'Erzerum.

M. Stapleton avait besoin de cet homme comme interprète, car lui-même connaît très peu le turc. Le vali m'a promis qu'il donnerait à M. Yeghisheh un vesika [certificat] ou un permis de rester dans la ville si ses taxes d'exemption militaire étaient payées. Je me suis occupé de cette affaire et en me rendant à Trébizonde, j'ai trouvé M. Yeghisheh à Ilija, à 3 heures d'Erzerum, et lui ai remis le vesika qui lui a donné la liberté de retourner à Erzerum et d'y rester.

J'ai également demandé le retour d'un autre enseignant protestant que l'on pensait être à Erzingan, mais le vali a refusé de l'autoriser, disant que l'ordre ne permettait pas leur retour, mais leur permettait simplement de rester là où ils étaient. Dans le cas où ils auraient déjà été renvoyés, il ne pouvait pas les rappeler.

M. Stapleton a 20 Arméniennes dans sa maison actuellement, dont quatre sont des femmes et le reste des jeunes filles. Le Dr. Case avait six Arméniennes dans sa maison lorsqu'il a quitté Erzerum. Quatre d'entre elles sont allées chez M. Stapleton et il en emmène une autre avec lui à Constantinople et une autre qu'il compte laisser à Marsovan pour suivre une formation à l'hôpital. Le vali a accordé à ces deux jeunes filles un permis spécial pour voyager avec le Dr. Case et lui a également remis une lettre de remerciement pour le travail qu'il avait accompli pour les officiers turcs dans son hôpital.

Les remarques de M. Stapleton sur le vali sont bonnes, et en outre le vali, Tahsin Bey, qui était mutessarif de Péra il y a quelques années, m'a donné l'impression d'être un homme très raisonnable qui désirait bien faire et entretenir de bonnes relations avec les Américains. (...)

J'ai conseillé à M. Stapleton de rester en contact étroit avec le vali qui, à mon avis, sera raisonnable, autant que ses instructions le lui permettront.
"

Source : https://web.archive.org/web/20081013224530/http://www.gomidas.org/gida/index_and_%20documents/MorgRecords_index_and_documents/docs/Reel%207%20718.pdf
 

Henri Lammens, "Les transformations politiques de la Turquie pendant la guerre (1914-1918)", Etudes (Compagnie de Jésus), tome 157,
20 décembre 1918 :

"Après la réforme judiciaire, une des transformations les plus intéressantes nous paraît avoir été la « colonisation intérieure » ou « nationalisation de l'Anatolie ». Il nous resterait à l'approuver sans restrictions, si elle n'avait été exécutée avec un luxe de sauvagerie, une absence de scrupules humanitaires qui ont coûté la vie, par centaines de mille, à des chrétiens, sujets ottomans, principalement des Arméniens. (...)

Mais il semble à propos de noter que, même au sein de la population turque, des protestations isolées se sont élevées, que certains fonctionnaires ont courageusement refusé de s'associer à l'exécution des massacres. Ainsi Rahmi-bey, vali de Smyrne, n'a pas hésité à mettre au service de l'humanité l'incontestable autorité dont il jouit. Soleiman Nazif-bey, vali de Bagdad ; Faïk-Ali, gouverneur de Kutahia, ont, par leur attitude énergique, empêché l'atroce boucherie dans l'étendue de leur circonscription. La résistance de Tahsin-bey, vali d'Erzeroum ; de ses collègues de Trébizonde [ce qui ne peut désigner que Cemal Azmi Bey, décrit comme un psychopathe dans la littérature nationaliste arménienne], d'Angora, d'Alep, d'Adana a été moins heureuse [des populations arméniennes ont été maintenues pendant toute la guerre dans ces trois zones], et l'oeuvre d'extermination confiée à des instruments plus dociles [Tahsin Bey n'a pas été remplacé par quelqu'un de plus "docile", il a simplement occupé d'autres fonctions après la prise d'Erzurum par l'armée russe en février 1916]. Les noms de ces hommes de coeur méritent d'être retenus." (p. 683-684)


"En Turquie", La Tribune de l'Aube, 10 août 1916 :

"Valis qui ne le sont plus

ZURICH, 9 août. — Les communiqués officiels turcs ont toujours laissé planer un doute profond au sujet des emplacements des armées russe et ottomane. C'est ainsi qu'à la lecture des journaux de la capitale turque, le peuple peut toujours s'imaginer qu'Erzindjian, Erzeroum et Trébizonde sont toujours régulièrement administrées par les autorités turques.

Pour renforcer, sans doute, cette croyance, le gouvernement turc a fait signer au sultan un iradé élevant Tahsin bey, « vali d'Erzeroum » et Djemal Azmi bey, « vali de Trébizonde », le premier au grade de lieutenant, le second au grade de sous-lieutenant honoraire de l'armée turque."


Hilmar Kaiser, "The Armenians in Lebanon during the Armenian Genocide", in Aïda Boudjikanian (dir.), Armenians of Lebanon : From Past Princesses and Refugees to Present-Day Community, Beyrouth, Haigazian University, 2009 :

"Djemal [Cemal Paşa] a néanmoins émis des ordres répétés pour la protection des Arméniens et a poursuivi le programme d'installation [en Syrie occidentale].

La détermination de Djemal est devenue publiquement visible lorsqu'il a appelé Hasan Amdja, un officier aux relations politiques tendues avec le CUP, pour prendre le relais du travail de Hussein Kiazim après la démission de ce dernier. Hasan Amdja est arrivé en septembre 1916 à son nouveau poste et a noté avec surprise que Djemal Pacha était prêt à affronter frontalement ces fonctionnaires du gouvernement central et les membres du CUP. Le nouveau gouverneur de Syrie, Hasan Tahsin Bey, membre de l'"Organisation spéciale", ancien gouverneur d'Erzeroum et impliqué dans le génocide arménien, a poursuivi la politique du gouvernement central et tenté de neutraliser Hasan Amdja. La base des manœuvres de Tahsin était qu'il était en charge de l'administration civile tandis que Hasan Amdja faisait partie du personnel militaire et agissait sur ordre militaire, sans contrôle total de l'appareil civil. En d'autres termes, Djemal Pacha s'immisçait dans les opérations de l'administration civile et imposait son propre effort de secours pour contrer la politique établie. Djemal Pacha a compris cette opposition comme un défi à son autorité suprême et a émis un ordre le 20 octobre 1916. Par cet ordre, les artisans arméniens ont été autorisés à s'installer dans de plus grands centres en Syrie et au Liban. L'autorité de Hasan Amdja sur la branche civile du gouvernement et son droit d'inspection ont été confirmés. Azmi Bey, le gouverneur de Beyrouth [à ne pas confondre avec Cemal Azmi Bey], s'est toutefois opposé à l'envoi de déportés au Liban au motif de moyens de subsistance insuffisants dans sa province. Sa politique dilatoire lui a fait gagner du temps jusqu'à ce que le ministère de l'Intérieur émette des ordres stricts interdisant aux autorités militaires de s'immiscer dans l'installation des déportés, contrant ainsi la politique de Djemal.

Néanmoins, la politique de répartition des Arméniens dans les villages musulmans est restée la politique dans la région sous le contrôle de Djemal Pacha. Il semble que Djemal ait donné l'ordre d'enregistrer les déportés arméniens comme des musulmans à l'insu de celui-ci. Dans ses mémoires, Djemal a déclaré qu'il avait installé jusqu'à 150.000 Arméniens en Syrie au lieu de les envoyer dans le désert. Le Dr Nazım, un autre leader de l'"Organisation spéciale" et membre clé du CUP, a donné un chiffre légèrement plus élevé lorsqu'il a critiqué l'adjudant de Djemal, Ali Fuat [Erden], pour avoir installé 200.000 Arméniens. Hasan Amdja a estimé qu'environ 200 à 250.000 Arméniens sont arrivés dans la zone de son armée. De toute évidence, il n'a pas inclus dans son estimation les déportés qui ont été envoyés vers l'Est, dans le désert syrien." (p. 43-45)


"Turquie", Le Temps, 10 août 1917 :


"Une commission financière extraordinaire

Devant la situation plus que critique du Trésor ottoman, Djavid a constitué une commission financière extraordinaire composée de Hassan Tahsin bey, Farik bey, Fayk Nezhet bey, Saouafi bey, Baha bey, Ibrahim bey et Berberian effendi. Après un mois de délibération, un rapport fut élaboré et présenté au ministère des finances. De grandes restrictions y sont prévues au budget des ministères et notamment celui de la guerre. On y préconise également la vente des domaines de la liste civile, la capitalisation de tous les biens vakoufs. Une société allemande s'est immédiatement offerte pour l'acquisition et l'exploitation de ces propriétés, qui représentent environ le quart des terrains cultivés en Turquie." (p. 2)


Sur Van : Le général Halil Paşa (oncle d'Enver) et les Arméniens