jeudi 8 octobre 2020

Archak Zohrabian et Alexandre Parvus : anti-tsarisme, nationalisme économique et ralliement aux Centraux


"A la Douma", Pro Armenia (dont le secrétaire de rédaction était Jean Longuet), n° 154, 20 mars 1907 :


"Les Elus arméniens.

Ont été élus à la Douma, pour le Caucase, les députés arméniens : (...)

Tiflis

Archag Zorabian (Social-Démocrate)." (p. 1065-1066)


"Les Séances de la Douma", Le Mémorial diplomatique, n° 18, 5 mai 1907 :


"La Douma a commencé dans sa séance du 29 avril, à discuter le projet sur les recrues. La séance a été particulièrement orageuse. Profitant de ce que le huis clos avait été prononcé, les députés du centre parlèrent librement. A l'ouverture de la séance, M. Kozemine Koravailleff, rapporteur, prit le premier la parole. Il conclut, demandant l'adoption du projet du gouvernement. M. Kartochoff, député travailliste, demande le rejet du projet, l'armée n'étant, dans la main du gouvernement, qu'employée à l'asservissement du peuple.

M. Rediger, ministre de la guerre, défend le projet de loi.

M. Maksoudoff dit d'abord qu'on peut envisager la question de deux façons principales.

Si vous tenez au pacifisme ou à l'antimilitarisme, refusez de voter le projet, mais un Parlement digne de ce nom doit examiner la question de façon pratique. On peut envisager le problème actuel de trois façons : repousser le projet, le modifier ou l'adopter.

Repousser n'est pas une solution. En vertu de l'article 119 des lois fondamentales, le gouvernement peut faire le recrutement dans les mesures qu'il voudra. Modifier, la Douma n'en a pas le temps en deux séances. La seule solution possible c'est d'adopter.

Il y a ici des députés, dit-il, qui ne rêvent qu'une chose : amener la dissolution. Si cette épée de Damoclès doit tomber sur la Douma, il vaudrait qu'elle tombât à propos d'une question que le peuple comprendrait, et non en pure perte. Puis, à quoi bon provoquer cela ? On se plaint que la Constitution est mauvaise. Elle n'est pas idéale, mais il y a un champ assez vaste pour faire des choses utiles pour le peuple. Cessez donc d'être des destructeurs énervés pour devenir des créateurs méthodiques. Le pays en a assez de vos discours. Il veut des actes, il a soif de réformes !

M. Zouraboff [Archak Zohrabian], social-démocrate, s'empare de la tribune, visiblement touché par le discours précédent. Il commence par critiquer l'armée, instrument d'asservissement aux mains du gouvernement. Rappelant la guerre russo-japonaise, il déclare que l'armée est bonne à rien et qu'elle sera toujours vaincue.

Le centre et la droite protestent.

M. Golovine se lève pour arrêter l'orateur. Dans la salle, l'émotion augmente. Le tapage est tel que M. Golovine doit lever la séance. Il annonce une suspension de cinq minutes. Loin de se calmer, l'émotion devient extrême. On annonce que les ministres refusent de rentrer si M. Zouraboff n'est pas expulsé de la salle. Prévenu, M. Golovine se range à leur opinion.

Chacun regagne sa place. M. Zouraboff revient à la tribune. M. Golovine déclare lui refuser la parole.

A ce moment, les socialistes-démocrates se lèvent et, pour protester, quittent tous la salle, au milieu des applaudissements du centre et de la droite. L'agitation est telle dans la salle que le président doit lever la séance." (p. 279-280)


"Une Conférence sur la Question Arménienne", La Jeune Turquie (
journal dirigé par Agop Bey Cherbetgian), 22 avril 1913 :

"Par un ancien membre arménien de la Douma

M. Archag Zohrabian, ancien membre du Parlement russe, a donné une conférence sur la question arménienne il y a quinze jours, au Club Aharnian, à Bechiktache.


Les idées qu'a développées M. Zohrabian, au cours de sa conférence, sont de grand intérêt.


Aussi, nous faisons-nous un devoir de les résumer.

Le conférencier constate en commençant, le fait, que la question arménienne est de nouveau remise sur le tapis. On en parle, ici, comme dans les pays européens. On cherche une solution.

Mais où faut-il la chercher ?

Est-ce l'Europe, la diplomatie européenne qui résoudra la question, comme beaucoup se plaisent à le croire ?


M. Zohrabian dit, non.


La solution de la question arménienne, ainsi que de toutes celles qui concernent les différentes nationalités de l'Empire ottoman, ne se trouve, dit-il, que dans le relèvement, dans la régénération de la Turquie sur des bases démocratiques.


Ceux qui, déclare le conférencier, mettent leur espoir dans l'action de la diplomatie européenne en vue de solutionner la question arménienne, démontrent qu'ils ne veulent tenir aucun compte de la réalité.

Que nous apprend cette réalité, demande M. Zohrabian ?

Que les puissances européennes n'ont aucun intérêt à ériger les petites nationalités de l'Empire ottoman en organismes autonomes.

Et pour cause !

La Turquie ne représente en ce moment pour les puissances européennes qu'un important débouché à leur production industrielle.


La concentration du capital européen est arrivée à un degré tel que le besoin de nouveaux marchés se fait sentir de plus en plus impérieux.

Et les marchés diminuent, au contraire, au jour le jour.

L'Europe est grandement intéressée, par conséquent, à conserver les marchés qu'elle possède.

Dans cet ordre d'idées, constate l'orateur, il est intéressant de remarquer que le capital européen placé en Turquie n'a qu'un caractère commercial et non industriel ; en d'autres termes, les capitaux européens entretiennent dans l'Empire ottoman des entreprises plutôt commerciales qu'industrielles, des Banques, des Chemins de fer, des Sociétés de Navigation, des Bureaux de poste, d'exportation, etc., etc.

En agissant ainsi, les grands pays industriels de l'Europe obéissent à la tendance secrète qui les pousse non pas à développer, mais à paralyser, autant qu'il est en leur pouvoir, les efforts faits par les pays qui leur servent de débouchés, pour créer une industrie indigène. En effet, ceux qui ne sont pas étrangers à la science de l'économie politique savent que le capital européen placé industriellement dans des pays qui ne possèdent pas une industrie indigène, nationale, finit au bout d'un certain temps, par en créer une.

Dès ce moment-là, ces pays cessent d'être un marché pour les productions industrielles de l'Europe.

Aussi les puissances industrielles cherchent-elles par tous les moyens à entraver le développement de l'industrie nationale des pays qui leur servent de débouchés.


C'est pour cette raison, dit M. Zohrabian, que l'Europe a imposé à la Turquie les fameuses « capitulations » qui aliènent la liberté du développement économique de l'Empire.

Je me borne, dit-il, à vous rappeler la clause de cette vieille convention tyrannique qui concerne les droits de douane et d'après laquelle la Turquie ne peut, sans le consentement de l'Europe, augmenter ou diminuer la taxe à son gré.

Est-il besoin de dire que c'est là un grand obstacle à la création et au développement d'une industrie indigène.

Or, si l'Europe donnait aux nationalités de la Turquie les moyens de s'organiser en unité autonome, et de développer chez elles l'industrie et le commerce, elle irait contre sa propre tendance à conserver les marchés qu'elle possède et à chercher à en conquérir de nouveaux.

C'est guidé par ces considérations que je dis que la diplomatie européenne, gardienne vigilante des intérêts des classes dirigeantes et possédantes de l'Europe, n'est nullement intéressée à résoudre la question arménienne d'une façon radicale, c'est-à-dire de manière à assurer au peuple arménien son libre développement sous tous les rapports aussi bien politique qu'économique et sociale.

Où doit-on alors chercher la solution de la question arménienne sinon dans celle même de la question de l'Empire ottoman.


Et la question de la Turquie ne peut être résolue radicalement que par le relèvement économique, social, politique de l'Empire.

Le relèvement de la Turquie a commencé par la destruction des vieilles institutions du régime automatique.

Mais la révolution du 10 juillet, par suite du fait que les relations sociales en Turquie n'étaient pas arrivées à un épanouissement permettant aux institutions nouvelles de se développer normalement, n'a pas donné les résultats attendus.

En effet, lorsque la révolution a éclaté, la différenciation des classes sociales en Turquie s'était à peine ébauchée. Les partis politiques représentant les intérêts des diverses classes de la société ottomane n'existaient presque pas.

Un seul parti, dit l'orateur, l'Union et Progrès, représentant toutes les classes de la société. C'était une anomalie.

L'Union et Progrès ne pouvait pas représenter et la classe qui était condamnée à la mort, la classe féodale, et les classes nouvelles qui devaient être le soutien du régime nouveau, la classe des travailleurs, des paysans et des ouvriers.

Avec le temps, le développement des relations sociales ne manquera pas d'avoir lieu.

Avec le temps, la différenciation des classes sera poussée plus loin.

La réforme agraire, la réforme administrative et enfin la réforme dans tous les domaines de la vie ottomane, détruiraient les anciennes formes du régime féodal et en créeraient de nouvelles, conformes aux exigences de la production moderne.

Mais il fallait compter avec les puissances industrielles de l'Europe qui n'étaient pas intéressées à la régénération de la Turquie.

Il leur fallait, coûte que coûte, tenir l'Empire ottoman sous leur domination économique et financière, ne pas lui permettre de devenir un pays industriel.


Et voilà pourquoi nous voyons le nouveau régime en Turquie aux prises avec des difficultés formidables, à commencer par l'annexion de la Bosnie Herzégovine jusqu'à l'atroce guerre actuelle.

La guerre balkanique, déclare M. Zohrabian, a interrompu l'œuvre du progrès et du relèvement de la Turquie, œuvre, il est vrai, difficile et compliquée ; mais elle ne l'a pas anéantie. Elle a mis en relief les graves contradictions qui l'affaiblissent et l'épuisent, contradictions existant entre un système féodal et les forces modernes de production, chaque jour croissantes.

La guerre en Turquie, comme partout ailleurs, ne peut pas rester sans conséquences. Elle a pesé de tout son poids sur les épaules des masses populaires. C'est de leur sang, de leur destruction économique que la vieille Turquie féodale a payé sa lourde dette au monde capitaliste. Les plaies qu'elle a ouvertes sur le corps de l'Empire sont profondes. C'est une raison de plus pour que les masses populaires serrent leurs rangs afin de pousser la révolution du 10 juillet à ses fins logiques et de créer un organisme d'Etat capable de renforcer et de développer les populations de la Turquie.

Ce n'est, certes, pas l'Europe officielle qui viendra en aide à ces masses populaires, quelles que soient les nationalités auxquelles elles appartiennent. Au contraire, elle travaillera de toutes ses forces à étouffer les tendances progressistes de sa démocratie.

L'heure est décisive, constate l'orateur. La première tâche de la démocratie turque est de savoir que l'œuvre de l'émancipation des petites nationalités en Turquie ne dépend non pas de la diplomatie, des intrigues des grandes puissances dont les intérêts sont opposés à ceux de la démocratie ottomane, mais bien l'œuvre même de la nouvelle génération de la Turquie.


Par conséquent, la démocratie doit organiser les masses populaires sans distinction de nationalité. Elle doit leur expliquer l'importance du moment, mettre en lumière les causes principales de l'épreuve subie, éveiller en elles la conscience que l'émancipation de la Turquie, voire leur propre émancipation, n'est que leur œuvre et qu'enfin il est de l'intérêt de leur propre liberté et de leur propre indépendance que toutes les nationalités sans exception de race ni de religion, soient égales devant la loi.

Oui, la démocratie, sans distinction de nationalité, doit serrer les rangs et la démocratie arménienne, comme une démocratie plus avancée, doit prendre l'initiative de cette œuvre politique difficile.

La devise doit être en ce moment :

1° La convocation d'une Assemblée nationale extraordinaire, sans distinction de race, de religion, ni de sexe, élue au suffrage universel égal, direct, secret ;

2° C'est elle qui déterminera les lois fondamentales, parmi lesquelles sont, première place, les questions concernant la forme de l'Etat, la détermination nationale, l'autonomie administrative, les libertés de la parole, de la religion, etc. ;

3° L'Assemblée nationale doit supprimer tous les systèmes économiques et juridiques, restes du régime féodal, qui entravent le libre développement des forces productives.


C'est dans cette lutte, rien que dans cette lutte que trouvera définitivement sa solution la question des nationalités en Turquie, la question arménienne, comme celle de toutes les autres nationalités de l'Empire ottoman.

Je puis vous assurer, a-t-il dit en conclusion, que vous ne serez pas seul dans cette lutte. Le prolétariat européen, l'unique classe dans la société actuelle de l'Europe qui est intéressée au relèvement de la Turquie, vous apportera, dans cette bataille salutaire et sublime son appui sincère."


"Le Cas Parvus : Une Protestation et une Réplique", L'Humanité, 19 octobre 1915 :


"Nous recevons de Copenhague la dépêche suivante :

En réponse à la lettre d'Alexinsky, dans l'Humanité du 3 octobre, prière de publier dans le prochain numéro que nous déclarons toutes ses inculpations comme une calomnie et l'invitons à les reproduire en Suisse, pays neutre, en vue de lui intenter un procès devant les tribunaux pour calomnie.

Pour la « Société d'études des effets sociaux de la guerre : Zouraboff.

Le citoyen Alexinsky réplique à cette dépêche ce qui suit :

1° Il est bien regrettable que Zouraboff parle de « calomnie », sans préciser le sens de ses affirmations. Il serait très intéressant de savoir en quoi consiste ma « calomnie » à l'égard de la Société d'études des effets sociaux de « la guerre ».

2° Quant à moi, je suis, au contraire, très précis dans tout ce que je dis à propos de ladite « société ».

J'affirme notamment que :

a) Cette société est créée par Parvus qui, depuis le commencement de la guerre, joue le rôle d'un agent provocateur austro-turco-allemand ; il a publié des proclamations adressées aux révolutionnaires et socialistes russes pour les inviter à trahir leur peuple et à aider les états-majors des armées ennemies. Ces proclamations furent éditées par une organisation pseudo-révolutionnaire, fondée à Vienne, avec le concours pécuniaire du gouvernement et de la police autrichiens et travaillant à Constantinople, où Parvus habitait, et sous les auspices de la police turque.


b) Parvus a fourni des fonds pour la création de la « Société d'études » à Copenhague, et c'est lui qui entretient les collaborateurs de cette société. (Zouraboff étant dans leur nombre.)


c) Parvus est protégé par la police allemande qui lui a donné — quoiqu'il soit sujet russe et fût jadis expulsé de l'Allemagne comme indésirable, — l'autorisation de circuler librement en Allemagne. L'action de Parvus est aujourd'hui tellement désirable pour le gouvernement allemand que sa « Société d'études » fut montée avec le concours du consulat allemand à Zurich et des pouvoirs policiers et militaires de Berlin, qui ont livré sur sa demande, des sauf-conduits spéciaux à quelques réfugiés russes à Zurich pour leur voyage (pendant la guerre) de Zurich à Copenhague, par l'Allemagne, avec le droit de faire un séjour à Berlin. Le nom de Zouraboff se trouve malheureusement parmi ces personnes.


Ces faits sont confirmés par les témoignages :

1° De quelques camarades russes, dont deux, les camarades Kisseleff et Stepanoff m'ont autorisé à citer leur nom.

2° Du citoyen Hermann Greulich qui a joué, — indépendamment de sa propre volonté, je le crois, — le rôle d'intermédiaire dans l'affaire des sauf-conduits remis par le consulat allemand de Zurich aux collaborateurs de Parvus.


Quant au procès que Zouraboff voudrait m'intenter en Suisse, je suis tout prêt à lui en donner le moyen, car la vérité ne connaît pas de frontières. Seulement je lui demande s'il ne préférerait pas me citer devant un tribunal d'honneur socialiste composé par exemple de socialistes de Belgique, également pays neutre, bien que sa neutralité ait été violée par les patrons de Parvus.

En terminant la présente déclaration et en exprimant le souhait que Zouraboff tâche de démentir ce que je dis, je dois exprimer mon profond regret que Zouraboff, ancien député social-démocrate à la Douma, et fils de la nation arménienne, se soit mis en rapports avec Parvus, agent de ce même gouvernement turc, qui torture cette malheureuse nation et qu'il ait permis à Parvus de l'utiliser comme un rideau derrière lequel Parvus cache ses entreprises suspectes. C'est plus qu'une faute.

Alexinsky,
ancien député à la Douma.

P.-S. — J'ai exposé une partie des aventures de Parvus dans le Bonnet Rouge (numéro des 1er-4 avril 1915)." (p. 3)


Edmond Laskine, "Les kamarades neutres : Du scandale Grimm au cas Stauning", Le Matin, 26 juin 1917 :


"Les partisans d'une réunion de l'Internationale voulaient faire arbitrer le conflit mondial par des juges intègres et non suspects de partialité : les social-démocrates des pays neutres. Toute cette ingénieuse combinaison s'écroule après le coup de tonnerre de l'affaire Grimm.

Les députés socialistes au Conseil national suisse doivent être félicités d'avoir désavoué les honteuses manoeuvres de leur colloque : il faudra savoir si le socialisme suisse rejette aussi loin de lui les doctrines dont Grimm s'était fait le propagateur. Car ce n'était pas un mince personnage que, M. Robert Grimm député au Conseil national, directeur de la Berner Tagwacht, il était aussi, en sa qualité de président de la commission socialiste internationale de Berne, le grand pontife du zimmerwaldisme.

Le scandale Grimm a été précédé de toute une série d'affaires du même ordre que nous avons signalées en leur temps, mais dont le groupement est bien significatif. En dehors de la décision du congrès de Lugano (27 septembre 1914), rappelons : 1° L'ambassade du même Robert Grimm allant porter à Milan, à la veille de l'intervention italienne, aux socialistes « officiels » germanophiles les encouragements et les félicitations non pas de la Sozialdemokratie suisse (ce qui eût déjà été une démarche peu impartiale), mais de la Sozialdemokratie de l'empire allemand ;

2° L'intervention de Hermann Greulich, de Zurich, se présentant, le 16 mai 1915, devant le congrès des socialistes officiels » italiens réuni à Bologne, et incitant à la disposition de ce parti, dont il déclarait connaître les difficultés financières, la somme de 200.000 francs pour intensifier la propagande, antinationale :

3° La démarche du même citoyen Greulich en faveur de deux révolutionnaires russes, Zouraboff et Perazitch qui, sur la simple recommandation du social-démocrate germano-suisse, reçurent de l'Oberste Militärbehörde de Berlin des passeports leur permettant, non seulement le passage de Suisse en Danemark par l'Allemagne, mais le séjour à Berlin. Cela se passait avant la révolution de Petrograd ;

4° Depuis cette révolution, le passage de plusieurs équipes de réfugiés russes « défaitistes n'a été, en dépit de la protestation formelle des comités d'émigrants, négocié et organisé par Grimm et par Fritz Platten, secrétaire du Parti suisse, rédacteur des Feuilles volantes internationales et metteur en scène de la conférence internationaliste de Zimmerwald.

M. Milioukoff avait, il y a trois mois, interdit à Grimm l'entrée du territoire russe : le leader de la démocratie nationale n'avait pas dénoncé, au péril de sa liberté et de sa vie, la trahison des Sturmer pour laisser le champ libre à la trahison des Grimm. Quand M. Milioukoff eut quitté le pouvoir, les socialistes du Soviet obtinrent de son successeur que Grimm fût accueilli en Russie ; ils ont racheté leur imprudence en dénonçant à leur pays et au monde les machinations de celui qui avait abusé de leur confiance. Depuis l'expulsion ignominieuse de Grimm, le zimmerwaldisme est flétri dans son chef et son inspirateur. (...)

Ainsi, de Berne à Copenhague, l'intrigue allemande et internationaliste sévit. A Berne, le parti socialiste a désavoué Grimm, l'indignation générale a éliminé du Conseil fédéral Hoffmann."


P. G. La Chesnais, Les peuples de la Transcaucasie pendant la guerre et devant la paix, Paris, Bossard, 1921 :

"Dans tout ce qui suit, le nom de ce parti [Dachnaktzoutsioun] paraîtra peu : il est inutile de le nommer à chaque instant, puisque tout ce qui se fait dans la politique arménienne, en définitive, est fait par lui.

Mentionnons cependant les petites organisations qui subsistent à côté de ce grand parti national : il y a le parti hentchakiste, social-démocrate, mais national (il a montré par la suite des tendances bolchévistes) — et le « parti populaire arménien », national également, et dont le programme  est analogue à celui du parti constitutionnel démocrate (cadet) russe. Mais ces partis comptent si peu, qu'au Seïm de Transcaucasie, composé sur la base des élections du 25 novembre 1917 pour la Constituante russe (au suffrage universel et proportionnel), ils n'eurent pas un seul représentant : il y eut deux socialistes révolutionnaires, affiliés, par conséquent, à un parti russe et non arménien, et deux social-démocrates menchéviks, dont l'un, Zourabov ou plutôt Zourabian, fut secrétaire du fameux Parvus jusqu'à la révolution de mars 1917. Tous les autres députés arméniens appartenaient au Dachnaktzoutsioun, qui était, par conséquent, le seul parti arménien représenté." (p. 135)


Anahide Ter Minassian, La République d'Arménie : 1918-1920, Bruxelles, Complexe, 2006 :

"Jusqu'à la fin de la guerre des missions diplomatiques arméniennes se rendirent à Berlin et à Constantinople pour tenter de faire réviser le traité de Batoum. Dès le 7 juin [1918], au nom du Haut-Commandement allemand, le général von Lossow garantissait les frontières de la Géorgie contre les empiétements éventuels de la Turquie et une mission militaire allemande se rendait à Erevan. Une délégation formée du daschnak H. Ohandjanian et du menchévik Archak Zohrabian, ex-secrétaire de Parvus, celui qui avait tant fait pour attirer la Turquie dans le camp allemand, se rendit à son tour à Berlin pour y créer des dispositions favorables aux Arméniens.

Prévenu par von Kress de la convocation pour le 25 juin, à Constantinople, d'une Conférence des Puissances Centrales à laquelle les républiques caucasiennes étaient invitées afin de régler toutes les questions restées en suspens entre le Caucase et la Turquie, le Conseil National Arménien désigna une nouvelle délégation (A. Khatissian, A. Aharonian, M. Papadjanian) pour se rendre à Constantinople. L'impression qui prévalait à Tiflis était que l'Allemagne souhaitait une modification des clauses du traité de Batoum dans le sens de celles du traité de Brest-Litovsk." (p. 101-102)


Dorothée Guillemarre-Acet, Impérialisme et nationalisme. L'Allemagne, l'Empire ottoman et la Turquie (1908-1933), Würzburg, Ergon Verlag, 2009 :


"Sur le plan politique, le CUP, sous l'impulsion de l'idéologue du parti Ziya Gökalp, se rapproche des Foyers turcs. En 1913 est créée la Türk Bilgi Derneği (La Société savante turque), liée aux Foyers, et officieusement patronnée par le Comité. Cette société publie une revue, la Bilgi mecmuası [La revue de la science]. Peu à peu, le nationalisme turc ne se limite donc plus seulement à la langue, mais devient politique, surtout après les guerres balkaniques. Parallèlement, l'anti-impérialisme revient à l'ordre du jour par l'intermédiaire d'un publiciste socialiste venant de Russie et ayant vécu et publié en Allemagne : Alexander Helphand dit Parvus, arrivé dans la capitale de l'Empire en 1910. Entré rapidement en contact avec les intellectuels jeunes-turcs, il a publié dans la presse unioniste comme le Tanin et dans les revues nationalistes, notamment dans Türk Yurdu. Il s'intéresse surtout à l'influence économique des puissances sur l'Empire et exhorte les dirigeants ottomans à prendre des mesures pour créer une économie nationale. Lors de l'éclatement de la Première Guerre mondiale, Parvus prendra également parti pour l'entrée de l'Empire ottoman aux côtés des puissances centrales." (p. 115-116)

"Parmi les publicistes qui prennent clairement parti pour une alliance avec l'Allemagne, Parvus, qui espère que le tsarisme s'effondrera pendant la Guerre, publie en août 1914 dans le Tasvir-i Efkâr un article dans lequel il démontre que seule une victoire des puissances centrales pourrait permettre à l'Empire ottoman de se soustraire au joug des puissances de l'Entente, et fait également paraître deux brochures pro-allemandes." (p. 150-151)


Paul Dumont, Du socialisme ottoman à l'internationalisme anatolien, Istanbul, Isis, 2011 :

"En somme, c'est tout un plan de redressement économique et financier que propose Helphand. Celui-ci vient malheureusement trop tard. Au  moment où paraît l'Artère vitale de la Turquie, le gouvernement d'Istanbul est sur le point de s'engager, aux côtés des puissances centrales, dans l'aventure de la grande guerre. Une façon comme une autre de trancher le noeud gordien. A partir d'août 1914, il ne peut plus être question  pour la Turquie de se lancer dans un programme de réformes. L'heure est désormais aux expédients, aux improvisations. Mais, tout au long des années de guerre, les idées rassemblées dans le livre de Helphand continueront néanmoins de circuler dans les milieux nationalistes turcs. Elles finiront par s'intégrer si bien dans la façon de voir des élites dirigeantes qu'au début des années vingt, lorsque le gouvernement républicain commencera à les mettre en pratique, personne ne se rappellera plus de celui qui, quelques années plus tôt, avait été le premier à les populariser.

Le 28 juin 1914, l'archiduc héritier d'Autriche, François-Ferdinand, et sa femme, la duchesse de Hohenberg, sont assassinés à Sarajevo. Un mois plus tard, c'est la guerre générale. Pour Helphand, qui observe le déroulement des événements depuis Istanbul, s'ouvre désormais une période d'intense activité. Dès le début de la crise, il a choisi son camp. Il est résolu à faire tout ce qui est en son pouvoir pour contribuer à l'écrasement du tsarisme contre lequel il lutte depuis sa jeunesse. Partant, il est prêt à se vouer corps et âme au soutien de la cause des Etats centraux. En un rien de temps, le businessman, le militant social-démocrate, l'ami des panturquistes s'est doublé d'un nouveau personnage. Il s'est transformé en agent du militarisme allemand. A l'heure de l'épreuve, Helphand, comme la plupart de ses camarades socialistes, n'a pas hésité un seul instant à jeter par-dessus bord ses idéaux internationalistes.

Il ne tardera pas à afficher publiquement sa germanophilie militante. En ce milieu de l'année 1914, il s'agit de persuader les Turcs d'entrer en guerre aux côtés de l'Autriche-Hongrie et de l'Allemagne. Le 4 août, le jour même où l'ultimatum anglais est remis à Berlin, Helphand publiera dans le Tasvir-i Efkâr une déclaration fracassante dans laquelle il s'efforcera de démontrer que seule une victoire des puissances centrales pourrait permettre à la Turquie de se soustraire au joug des pays de l'Entente. Dans la même foulée, il invitera le gouvernement turc à prendre des mesures contre le tyrannie économique de l'Occident et lui suggérera d'emblée un bon coup à faire : l'abolition des capitulations. Une recommandation à laquelle les hommes au pouvoir ne tarderont pas à se conformer.

Le ton est donné. Dans les semaines qui suivent, Helphand, infatigable, multipliera les prises de position, les conseils, les exhortations. Sa formation de journaliste l'a accoutumé à réagir aux événements avec promptitude. La guerre vient à peine d'être déclarée qu'il est déjà en mesure de publier, coup sur coup, deux brochures de propagande pro-allemande : Umumi Harp Neticelerinden : Almanya Galip Gelirse (Les conséquences de la guerre générale : si l'Allemagne l'emporte) et Umumi Harp Neticelerinden : İngiltere Galip Gelirse (Les conséquences de la guerre générale : si l'Angleterre l'emporte). Vers la même époque, des écrits signés "Parvus" paraissent également à Bucarest et à Sofia. Pour vanter les charmes de l'Autriche-Hongrie et, surtout de l'Allemagne, Helphand a retrouvé la pugnacité de ses vingt -ans. Il apparaît décidé à mener le combat sur tous les fronts.

Son argumentation est simple. D'un article à l'autre, d'une brochure à l'autre, il use constamment des mêmes ficelles, grosses à souhait. La Turquie, explique-t-il (par exemple dans Si l'Angleterre l'emporte), doit faire face à deux ennemis héréditaires : la Russie et le Royaume-Uni. Ce que les Russes veulent, depuis toujours, c'est mettre la main sur Istanbul et les Détroits. L'Angleterre, de son côté, ne songe qu'à trouver de nouveaux débouchés pour ses produits manufacturés et n'a jamais fait mystère de son intention d'imposer son hégémonie à l'Empire ottoman. Par contre, les Turcs n'ont rien à craindre de l'Allemagne. De toutes les grandes puissances, l'Allemagne est la seule à avoir systématiquement défendu les intérêts de l'Islam et de l'Empire ottoman au cours du dernier demi-siècle. La Turquie doit savoir tirer profit des circonstances et intervenir dans la guerre à côté des Etats centraux afin de faire échec aux visées impérialistes de l'Angleterre et de la Russie. Dotée d'une technologie et d'un potentiel économique supérieurs à ceux de l'Angleterre, l'Allemagne ne peut que sortir victorieuse du conflit. Et, bien entendu, au jour de la victoire, la Turquie sera récompensée. Elle pourra récupérer les territoires concédés à la Russie au moment du Congrès de Berlin, s'étendre dans le Caucase et en Asie centrale, s'implanter à nouveau dans ses anciennes possessions d'Afrique. Ses créanciers (essentiellement la France et l'Angleterre) se verront obligés de renoncer à leurs avoirs. L'Allemagne l'aidera à s'industrialiser et à développer son économie.

Propagande peu subtile, mais d'une indéniable efficacité. Aux socialistes des Balkans, qu'il s'emploie également à travailler, Helphand tient à peu près le même langage. L'absolutisme tsariste, écrit-il dans le Rabotnichesky Vestnik de Sofia quelques jours après la déclaration de la guerre, est le pire ennemi de la social-démocratie. L'Allemagne, à l'inverse, avec ses puissantes organisations ouvrières, constitue la véritable patrie du socialisme. Les masses laborieuses des Balkans doivent donc se rallier au combat mené par les Etats centraux, combat dont le but ultime n'est autre que d'assurer la liberté et l'indépendance des peuples soumis aux dures lois de l'expansion impérialiste des puissances de l'Entente.

Tout en se consacrant à la propagande en faveur de l'Allemagne, Helphand, en homme d'affaires avisé, s'efforce aussi, bien entendu, de tirer personnellement profit des événements. Dès le début du mois d'août 1914,  c'est le même scénario qu'à l'époque des guerres balkaniques : trafic sur les grains (il s'agit pour la Turquie de constituer des stocks en vue d'éventuelles difficultés d'approvisionnement), importation de matériel ferroviaire et de pièces de rechange pour l'armée turque, etc. Une façon comme une autre de contribuer aux préparatifs de guerre du gouvernement ottoman. Lorsque, à la fin des hostilités, Helphand sera amené à donner des explications à certains de ses détracteurs sur ses activités financières et commerciales en Turquie, il n'hésitera pas à les parer de justifications politiques.

A côté du publiciste à la solde de l'Allemagne et du commerçant soucieux d'arrondir sa fortune, le comploteur. Dans les premiers jours de l'automne 1914, alors que les diplomates allemands, l'ambassadeur von Wangenheim en tête, pressent le gouvernement de Said Halim pacha d'intervenir dans la guerre, Helphand, de son côté, échafaude toutes sortes de plans. Il conseille aux socialistes arméniens de fomenter des troubles en Transcaucasie. Il s'abouche avec un certain nombre de militants géorgiens et les incite à déclarer l'indépendance de leur pays. Il entre en contact avec les dirigeants de l'Union pour la libération de l'Ukraine, les soutient dans leur projet de révolte armée contre le Tsar, recrute même pour leur compte, en compagnie d'un certain Dr. Zimmer, une petite armée de volontaires dans les Balkans et à Istanbul.

Cette "armée" de quelques centaines d'hommes, dont le commandement devait être confié à deux Ukrainiens de passage en Turquie, Marian Basok-Melenevski et Leon Hankiewicz, ne quittera jamais la capitale ottomane. Le ministère de la Guerre turc commencera par demander aux Allemands et aux Autrichiens d'attendre que la Turquie ait établi sa suprématie navale en mer Noire pour donner le feu vert aux révolutionnaires ukrainiens. Par la suite, le projet sera tout bonnement jugé trop irréaliste et les diplomates des puissances centrales cesseront de le soutenir.

Mais Helphand ne se laissera pas décourager par cet échec. Vers la fin de l'année 1914, il fait plus que jamais figure de comploteur. Il apparaît dès cette époque comme obsédé par une grande idée. Il est persuadé que l'Allemagne ne parviendra à la victoire qu'en pariant sur le pourrissement interne de l'Empire tsariste. Les canons prussiens, pense-t-il, ne peuvent suffire à abattre la Russie. Le gouvernement allemand doit faire cause commune avec tous les ennemis du tsarisme et encourager en particulier les menées subversives des sociaux-démocrates russes.

Au début du mois de janvier 1915, Helphand se rendra chez l'ambassadeur von Wangenheim pour lui exposer son plan. La social-démocratie russe, dira-t-il à son interlocuteur, poursuit le même but que l'Allemagne : la destruction de l'Empire tsariste. Si des troubles éclataient en territoire ennemi, cela ne pourrait que servir les intérêts des puissances centrales. Il faut donc que le gouvernement de Berlin fasse tout ce qui est en son pouvoir pour aider les révolutionnaires russes, encore faibles et insuffisamment organisés. Helphand nourrit un projet ambitieux : il veut réconcilier entre eux les Bolcheviks et les Mencheviks, créer un grand parti socialiste unifié et, le plus rapidement possible, organiser en Russie un soulèvement de masse. Pour mener à bien ce programme, il a évidemment besoin d'argent, de beaucoup d'argent. Mais pourvu que les Allemands acceptent de fournir les fonds nécessaires, il est sûr de réussir dans sa tâche.

Von Wangenheim, enthousiasmé, transmettra ces propositions au ministère des Affaires étrangères du Reich dès le lendemain de sa conversation avec Helphand. Dans sa missive, l'ambassadeur présentera son visiteur comme un "éminent publiciste social-démocrate russe connu pour sa germanophilie" et mettra l'accent sur les "nombreux services" rendus par Helphand à la cause allemande, surtout depuis la guerre. Il indiquera également à ses supérieurs que Helphand souhaite être autorisé à venir présenter en personne son plan aux autorités de Berlin. Von Wangenheim assortira cette demande d'un avis on ne peut plus bienveillant.

Helphand n'allait cependant pas avoir la patience d'attendre la réponse des services de la Wilhelmstrasse. Il sait déjà, sans doute parce que von Wangenheim le lui a fait sentir, que sa requête sera favorablement accueillie. Il se mettra en route pour l'Allemagne avant même que le rapport de l'ambassadeur ne parvienne à Berlin.

La suite de l'histoire ? Elle a déjà fait couler tant d'encre qu'il suffit d'en donner ici un résumé sommaire.

Au début de l'année 1915, au moment où il quitte la Turquie, Helphand a encore devant lui une belle carrière. Tout au long de la guerre, il continuera à brasser des affaires, à tramer des intrigues, à ourdir des complots. Considéré par les Allemands, en raison de son passé révolutionnaire, comme un spécialiste des affaires russes, il élaborera pour leur compte toutes sortes de projets subversifs. C'est ainsi par exemple qu'il leur conseillera, dès le mois de mars 1915, de soutenir financièrement les Bolcheviks, d'organiser une campagne de presse internationale contre le tsarisme et d'aider les agitateurs russes en leur fournissant, par le canal de la Finlande, des armes et des explosifs. Tout cela, évidemment, moyennant une petite commission pour lui. Par la suite, il plaidera en faveur d'une grève générale en Russie et en fixera même la date : le jour J devait être le 22 janvier 1916, l'anniversaire du "dimanche rouge" de 1905. Au début de l'année 1917, enfin, lorsque ses prévisions concernant la Russie commenceront à se réaliser, il poussera le gouvernement allemand à hâter l'agonie de l'Empire tsariste en autorisant les leaders bolcheviks installés en Suisse à passer par l'Allemagne pour rentrer dans leur pays.

Ces contacts (éminemment lucratifs) avec les milieux dirigeants de l'Allemagne en guerre vaudront bien entendu à Helphand de nombreuses inimitiés. Dès le début de l'année 1915, Trotsky, un de ses camarades les plus chers, le traitera, dans une "Notice nécrologique pour un ami vivant", de "social-patriote" et de "Falstaff politique". D'autres l'accuseront d'être un agent provocateur à la solde du militarisme allemand. Clara Zetkin verra en lui un "souteneur de l'impérialisme". Mais ces attaques n'empêcheront pas Helphand de continuer sur sa lancée. Pendant toute la durée de la guerre, il persistera à se comporter à la fois en champion de la cause germanique et en apôtre de la révolution socialiste en Russie, apparemment sans trop se soucier des diverses méchancetés lancées contre lui par ses adversaires." (p. 64-69)


François Georgeon, "La montée du nationalisme turc dans l'Etat ottoman (1908-1914). Bilan et perspectives", Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée, n° 50, 1988 :


"Ainsi se rejoignent au sein du Comité Union et Progrès deux formes de nationalisme : un nationalisme de type bureaucratique, qui prend en compte les intérêts de l'Etat, et un nationalisme issu de la société civile, davantage sensibilisé au problème de la « nation ». Au coeur de cette rencontre, Ziya Gökalp. Mais pour mieux saisir l'articulation entre ces deux tendances, d'autres personnalités mériteraient d'être étudiées de plus près. Par exemple, Hüseyin Cahit (Yalçin), rédacteur en chef de l'organe officieux de l'Union et Progrès, le Tanin, et en même temps sympathisant de la cause nationale.

Dans le même temps, le nationalisme des Jeunes Turcs prenait une dimension nouvelle. Un rescapé de la social-démocratie échoué à Istanbul dans les années d'avant-guerre, Alexander Helphand, dit « Parvus », venait enseigner en Turquie les mécanismes de l'impérialisme économique et financier qui avait fini par réduire la Turquie à un véritable esclavage (P. Dumont, 1980). L'influence de l'économie politique allemande, supplantant le libéralisme économique des lendemains de 1908, joua également en faveur de la création d'une « économie nationale », dont l'objectif était de placer les affaires entre les mains d'une classe moyenne musulmane, pour échapper à la fois à la domination des minorités chrétiennes et à l'impérialisme des grandes puissances. Sans bourgeoisie, disait-on, les Turcs auraient beaucoup de difficulté à se maintenir en tant qu'Etat." (p. 39-40)


François Georgeon, Aux origines du nationalisme turc : Yusuf Akçura (1876-1935), Paris, ADPF, 1980 :

"En Turquie, le socialisme ne représente pas une force politique sérieuse avant 1919. Le prolétariat est peu nombreux (au maximum 200 000 ouvriers vers 1908), dispersé, dépourvu de conscience de classe. Le Parti Socialiste Ottoman fondé en 1910 par Hüseyn Hilmî, premier parti politique turc à défendre le principe de la lutte des classes, demeure très limité. Loin de constituer à cette époque une menace pour la cause nationale, le socialisme pourrait au contraire la servir dans la mesure où beaucoup de chefs d'entreprise sont des Grecs, des Arméniens ou Levantins « exploitant » un prolétariat turc. Au lieu de le combattre, Akçura préfère l'« utiliser » ; c'est ainsi que dans Türk Yurdu, il fait appel aux services de  l'économiste social démocrate Parvus, « quoique la revue, est-il indiqué, ne partage pas certains points de (sa) doctrine économique et sociale ». L'année où Parvus commence à diffuser dans Türk Yurdu ses études sur l'économie politique de l'impérialisme, en 1912, Akçura contribue à fonder le Parti Constitutionnel-National qui était, on l'a vu, assez proche des socialistes. Enfin, au lieu de s'inquiéter des progrès du marxisme dans le monde, il se montre au contraire favorable à la future révolution socialiste qui risque de se déclencher en Occident, et il déplore que Marx soit si mal connu de l'élite ottomane. Lui-même retient du marxisme l'importance de l'économie dans l'évolution des sociétés, et le rôle de la lutte des classes, mais qu'il déforme en en faisant l'argument théorique de l'émergence d'une bourgeoisie turque qu'il appelle de ses voeux. Dans les analyses qu'il fait de la société ottomane, Yusuf Akçura souligne que la bourgeoisie turque est pratiquement inexistante. Tout en reconnaissant qu'elle tenait une place réduite dans les activités économiques, à côté des Grecs, des Arméniens, des Juifs et des Levantins, les historiens ne souscrivent pas complètement à ce jugement ; ils font remarquer que ce  déséquilibre n'a pas toujours existé. Dans l'Empire ottoman jusqu'au XVIIIe siècle, Turcs et musulmans constituaient dans les villes une classe d'entrepreneurs actifs, capables de rivaliser avec les non-musulmans. Mais le développement des échanges avec l'Occident a donné une place privilégiée aux minorités chrétiennes, et contribué à réduire la part des activités des musulmans dans l'ensemble de la vie économique. Et peu à peu s'est répandue parmi les Ottomans une mentalité hostile à la chose économique.

Le rôle historique de la bourgeoisie, Akçura en a d'abord pris conscience en réfléchissant sur le développement du nationalisme tatar. Lorsqu'il étudie, dans un article de 1912, les facteurs qui ont présidé à ce développement, il montre que le plus important a été l'apparition chez les Tatars de Kazan et les Azéris de Bakou d'une classe bourgeoise. Le mouvement national a pris naissance au sein de ces grandes familles de la bourgeoisie tatare ou azérie ; « La bourgeoisie, remarque-t-il, est nationaliste ; ses intérêts exigent le progrès et le développement du sentiment national ». En 1916, il écrira : « Le niveau économique assez élevé des Tatars leur assurait la conservation de leur personnalité nationale et religieuse, les protégeait contre la russification et garantissait même leur développement progressif ». L'histoire des Etats européens au XIXe siècle révèle le rôle historique fondamental de la bourgeoisie dans la constitution de l'Etat moderne (c'est-à-dire national et démocratique) : « La base des Etats contemporains, écrit Akçura en 1914, c'est la bourgeoisie ; les grands Etats modernes se sont établis sur la bourgeoisie industrielle, commerçante et bancaire. »

Transposées à l'analyse de la société ottomane, ces idées font apparaître l'absence d'une classe bourgeoise. La société ottomane est devenue un « organisme défectueux et boiteux ». Le système traditionnel de production et d'échanges qui reposait sur les corporations a été ruiné par la concurrence des produits européens, spécialement depuis les Tanzimat. Elle est composée de soldats, de fonctionnaires et de paysans. La bourgeoisie est constituée par les Arméniens, les Grecs, les Juifs, les Levantins. L'Empire ottoman ne risque-t-il pas, se demande Akçura, de connaître le sort du malheureux royaume de Pologne, où la bourgeoisie était essentiellement juive et allemande, qui fut partagé et perdit son indépendance à la fin du XVIIIe siècle ?  Pour y échapper, il est nécessaire que « se forme une classe commerçante et industrielle turque-ottomane, capable de rivaliser au moins avec les Ottomans non turcs (...). Si les Turcs ne parviennent pas, à partir d'eux-même et en tirant parti du capitalisme européen, à constituer une classe bourgeoise capitaliste, il sera difficile à la société ottomane, composée uniquement de fonctionnaires et de paysans d'exister durablement en tant qu'Etat moderne ».

Pour promouvoir la formation d'une telle classe en Turquie, il est d'abord nécessaire de rompre avec « cette mentalité préjudiciable qui tient en mépris l'industrie et le commerce et prétend que les seules occupations convenant à un Turc-ottoman sont le métier militaire et le fonctionnariat ». Dans Türk Yurdu, Yusuf Akçura a accordé une place importante à l'économie, qui forme une rubrique séparée. Après avoir publié une première étude sur la situation des corporations ottomanes écrite par un non-spécialiste, il s'adresse à un spécialiste des questions économiques. Le premier sera Parvus qui, de 1912 à 1914, tiendra une chronique économique régulière dans la revue. Après son départ, la rubrique iktisadiyat (économie) passera à un professeur de science économique, Mustafa Zühdü, qu'Akçura avait connu en Russie en 1905-1906 à l'époque où il travaillait dans une banque allemande de Saint-Pétersbourg et qui était l'un des promoteurs de « l'économie nationale » (millî iktisad). Outre des études spécialisées sur l'économie, Türk Yurdu fournissait de nombreux renseignements économiques sur la réussite d'industriels ou de commerçants parmi les Turcs de Russie, par lesquels se trouvait affirmée l'aptitude des Turcs à la vie économique et reléguée au rang de mythe l'idée selon laquelle ils n'étaient bons que pour la guerre et le service de l'Etat." (p. 57-58)

"(...) [Akçura] envisageait de mettre à profit la force du mouvement social en Occident pour réaliser ses objectifs nationaux, dans une perspective qui n'est pas sans évoquer la IIIe Internationale. Il est très probable que Yusuf Akçura a été encouragé à s'engager plus avant dans cette stratégie par Parvus, qui rêvait d'une alliance entre le socialisme international et les mouvements nationaux pour abattre le pouvoir tsariste. Chose curieuse, Parvus était arrivé à Istanbul quelques semaines après que Yusuf Akçura eut exposé ses idées sur la révolution sociale dans le Sırat-i Müstakim.

Dans l'attitude de Yusuf Akçura devant la révolution russe, on ne peut manquer de penser qu'il entre une très grande part d'esprit tactique et d'opportunisme. Lui-même a d'ailleurs parfaitement conscience de ce que l'attitude conciliante des Bolcheviks à l'égard des mouvements qui secouent le monde musulman et l'Orient procède du même esprit tactique." (p. 81)


Fikret Adanır, "Le génocide arménien ? Une réévaluation", in L'actualité du génocide des Arméniens : Actes du colloque organisé par le Comité de défense de la cause arménienne à Paris-Sorbonne, les 16, 17 et 18 avril 1998, Créteil, Edipol, 1999 :


"Mais qu'en était-il des rêves turquistes, pan-turquistes ou touraniens des dirigeants du CUP ? Ne voyaient-il pas la guerre comme une occasion de réaliser leurs projets et leurs fantasmes d'agrandissement national ? S'il est probablement vrai qu'au sein du CUP, une faction influente considérait la guerre comme une chance de résoudre une fois pour toutes la question arménienne, il semble que l'influence généralement attribuée au pan-turquisme et aux idées de ce type soit grossièrement exagérée. Une anecdote sur Yusuf Akçura, le principal représentant du mouvement turquiste de l'époque, est assez significative à cet égard : Akçura n'était pas membre du CUP. Apparemment, il faillit une fois se joindre au Comité, mais renonça au dernier moment, lorsqu'on lui demanda de prêter le serment traditionnel sur l'ottomanisme et le Coran, avouant alors qu'il ne croyait ni à l'un ni à l'autre. L'histoire gagne en crédibilité lorsque l'on sait qu'un autre turquiste, la femme écrivain et orateur politique, Halide Edib, dans une conférence publique qui se tenait sur les lieux du türk ocaği (foyer turc) d'Akçura, déplora les massacres qui se déroulaient à l'époque contre les Arméniens et que non seulement Akçura — qui en dépit de son nationalisme économique la soutenait — mais d'autres turquistes éminents comme Adnan [Adivar], Hamdullah Suphi [Tanriöver] et Mehmed Emin [Yurdakul] — eurent le courage de se ranger aux côtés de Halide Edib." (p. 413-414)


Sur Alexandre Parvus : L'alliance entre le Comité Union et Progrès et la FRA-Dachnak brouillée par l'agitation tribale kurde

Voir également :
Les antisémites arméniens croient dans l'existence d'un "complot juif" derrière la Turquie (hamidienne, unioniste et kémaliste), l'Allemagne wilhelmienne et la révolution bolchevique

La politique arménienne des Jeunes-Turcs et des kémalistes

La violence de l'antisémitisme tsariste pendant la Première Guerre mondiale

Les déportations et expulsions massives dans l'Empire russe au cours de la Première Guerre mondiale

Les atrocités de l'armée russe contre les civils (sujets russes ou étrangers) durant la Première Guerre mondiale

Première Guerre mondiale : le conflit russo-allemand et la question de l'antisémitisme tsariste


Arméniens ottomans et Juifs russes : les indignations sélectives de l'intelligentsia française durant la Grande Guerre 

1916 : le régime de Nicolas II ensanglante le Turkestan dans l'indifférence de l'Angleterre et de la France

Les expulsions de musulmans caucasiens durant la Première Guerre mondiale 

Le "négationnisme" peu connu d'Anahide Ter Minassian  

Les nationalistes arméniens, des idiots-utiles de l'expansionnisme russo-tsariste

Les volontaires arméniens de l'armée russe : des criminels de guerre


Les atrocités des insurgés arméniens en Anatolie orientale (avant les déportations de 1915)

Le panturquisme, un épouvantail sans cesse agité par les nationalistes dachnaks

Le nationalisme turc et le panturquisme sont-ils les motifs des massacres et des déportations d'Arméniens (1915) ?

"Génocide arménien" : les élites arméniennes d'Istanbul (après la descente de police du 24 avril) et les Arméniens d'Anatolie exemptés de déportation

Ernst Jäckh et les Arméniens

Le rôle de l'Organisation Spéciale/Teşkilat-ı Mahsusa (dirigée par l'immigré tunisien Ali Bach-Hamba) pendant la Première Guerre mondiale

Rôle de l'Allemagne : les désaccords profonds de Hilmar Kaiser avec Vahakn Dadrian et Taner Akçam

Le tournant "panturquiste" de 1918 ? Un "répit" pour les Arméniens