jeudi 1 octobre 2020

Les populations musulmanes et chrétiennes de Kars, au gré des fluctuations militaires et géopolitiques



Anahide Ter Minassian, La République d'Arménie : 1918-1920, Bruxelles, Complexe, 2006, p. 122-123 :

"En décembre 1918, lorsque les Turcs évacuèrent Alexandropol, la 9e Armée ottomane fut d'abord autorisée, conformément à une clause de l'armistice de Moudros, à prendre ses quartiers d'hiver à Kars. En effet sur le plateau Arménien recouvert de neige, les mouvements de troupes étaient pratiquement impossibles.

Informé de la décision du Conseil Suprême de Guerre Allié à avoir à évacuer au plus vite Kars, Ardahan et Batoum, le général turc, Yacoub Chevki Pacha, s'enquit aussitôt auprès des autorités britanniques de l'identité des troupes appelées à prendre la relève des armées ottomanes. S'il acceptait le retour éventuel des Russes, il refusait formellement tout transfert d'autorité aux Arméniens et aux Géorgiens. Il objectait l'opposition unanime des musulmans à un tel transfert et la nécessité de les protéger contre les « violences arméniennes ». La carte ethnographique et religieuse de la province de Kars était il est vrai particulièrement complexe."

L'Etat du Sud-Ouest du Caucase (publié par le Comité Central pour la défense des intérêts de la population du Sud-Ouest du Caucase), Batoum, Imprimerie H. Shmaivsky, 1919, p. 7-9 (orthographe corrigée) :

"Comité Central National Musulman du Caucase du Sud-Ouest 5 Août 1919, No. 343, à Kars

A la délégation de la Caucasie Sud-Ouest :

Le Comité Central National Musulman de Kars a l'honneur de soumettre à votre connaissance les considérations suivantes avec prière de les transmettre à qui de droit :

Dès que les troupes Ottomanes, ont, selon les stipulations de l'acte d'armistice, évacué en Janvier, les provinces de Kars et de Batoum, les Arméniens attaquèrent, de tous côtés, la province de Kars ; ils brûlèrent les villages Fayler et Kochivak où s'étaient installés les Musulmans d'Erivan qui s'étaient enfuis de leur oppression. Après quoi, les Arméniens dirigèrent leurs agressions contre la ville de Kagysmans ; des troupes régulières Arméniennes vinrent se joindre aux bandes en activité.
Les démarches que le gouvernement du Caucase du Sud-Ouest a entreprises, à ce sujet auprès des Anglais, n'ont donné aucune résultat.. Le gouvernement arménien, en réponse aux notes que les Anglais lui ont adressées prétendit que les troupes régulières arméniennes n'étaient point impliqués dans ces mouvements dirigés par certaines bandes, et que le gouvernement.. n'en avait aucune connaissance.. plus tard, les anglais aggravèrent la situation, en laissant, venir des Arméniens dans la province de Kars.

Les émigrés d'Erivan qui, abandonnant leurs biens mobiliers et immobiliers s'étaient fixés dans les villages que les Arméniens avaient quitté à Kars, furent presque littéralement exterminés par ces derniers.. Les Arméniens, après avoir repris leurs villages, se sont livrés à des attaque armées contre les villages Musulmans qu'ils pillèrent et massacrèrent leurs habitants.

Afin s'assurer, à Kars, à Sourmaly et à Kaéèzman, la majorité aux Arméniens, leurs chefs, ainsi que les commandants de leurs troupes, ont poursuivi la politique d'anéantir ou de forcer à émigrer la population Musulmane.. Le gouvernement arménien, a, intentionnellement, expédié des troupes pour exterminer les Kurdes d'Ararat et de Ivara-Kourt..


Les Kurdes, émigrés des environs d'Erivan, s'étaient établis dans les villages grecs de Sari-Kamiche d'Olokhli, de Nouvo-Sélim et d'autres ; le gouvernement Arménien leur propose d'abandonner localités.. Les Kurdes, ne sachant où se réfugier, n'ont pas quitté ces villages, dans le délai qui leur fut imparti à cet effet... le commandant arménien, prétextant ce fait, extermina tous ces Kurdes.. Les mêmes actes d'atrocité se déroulèrent là, aux mois de Juin et de Juillet ; partout, les Musulmans furent poursuivis et anéantis.


Aux environs de Sourmaly, les Arméniens ont mis trente huit villages à feu ; plus de trois mille cinq cent personnes y ont trouvé la mort ; et plus de quarante mille personnes restèrent sans domicile.


La cause unique de ces persécutions consiste dans l'abstention des Kurdes relevant du gouvernement de Kars, de prendre part aux élections législatives arméniennes.. Cette abstention est aussi confirmée par les agences télégraphiques arméniennes du 6 Juin et du 4 Juillet :

Le 6 Juin, la même agence laissait savoir qu'au district de Sourmalèy « 16,441 » personnes avaient droit de participer aux élections.. Or, le 4 Juillet, toujours la même agence annonçait qu'à sourmalèy, le comité arménien de Dachnakzoutiun avait eu « 9,135 » voix, tandis que les Musulmans n'en avaient obtenu que « 3,985 ». et les divers autres partis, « 1722 »..

Neuf villages Tartares et un village Kurde s'étaient abstenus de prendre part aux élections.. D'après la statistique de « 1917 », soixante-dix mille musulmanes vivaient aux environs de Sourmalèy ; il ressort, donc, de ce fait même, que le pays entier, refusant de donner leurs voix aux Arméniens, s'est, abstenu de participer aux élections..

En même temps, le gouvernement arménien contraignait à la soumission les Musulmans à Olty, à Sari-Kamich, à Geulé et à Kara-Kourt. Les arméniens furent battus à Olty ; mais « 70 » villages, aux environs de Kars, « 50 », aux environs de Kagizman, ainsi que tout le Geulé (20 villages) furent détruits par eux ; les tués et les blessés se comptent par des dizaines de mille ; plus de « 150,000 » personnes sont restées sans domicile, parmi lesquelles, les enfants et les vieillards courent le risque de périr des rigueurs du climat, des ravages du typhus et d'autres maladies qui y sévissent..

De l'infortunée population musulmane de Kars, les riches émigrent du côté d'Azerbeidjan et de Batoum, tandis que les pauvres, affamés et sans ressources, se réfugient à Erzeroum..

Le Comité central vous prie, donc, de protester, auprès des grandes puissances, contre ces barbares arméniens, de faire en sorte que l'administration de notre pays, sous le contrôle commun des grandes puissances, nous soit confiée, jusqu'à ce que la Conférence ait confirmé l'autonomie de nos pays et que l'on nous vienne en aide, afin de pourvoir aux besoins hygiéniques et à l'approvisionnement de la population.

Le président du Comité Central National Musulman du Caucase de Sud-Ouest :

Dr. Essad"


"Les musulmans en Arménie", Le Temps, 25 juillet 1920, p. 4 :


"Batoum, 24 juillet.

La situation des musulmans en Arménie est devenue critique. Les persécutions en masse auxquelles se livrent le gouvernement d'Erivan et le parti « dachnak » contre ces musulmans, les massacres et les violences qui se sont renouvelés ces deux mois derniers poussent les débris des populations musulmanes à s'enfuir en Perse en abandonnant leurs foyers et leurs biens. Le gouvernement arménien a organisé une commission spéciale pour enregistrer les moissons abandonnées par les musulmans et les Grecs dans le district de Kars. Dans le district de Zanguibazar, vers la fin de juin, une vingtaine de villages musulmans furent détruits à coups de canon et leurs habitants massacrés. A l'heure actuelle, la population musulmane de Transcaucasie se trouve prise entre Arméniens et bolchevistes. Le nombre des victimes dépasserait plusieurs dizaines de mille, en dehors des réfugiés."


Georges Labourel (correspondant spécial), "Impressions de Turquie : Le vrai péril", Le Gaulois, 20 décembre 1920, p. 1-2 :

"Constantinople, 13 décembre.

La population turque de Constantinople est dans la joie : le gouvernement vient d'annoncer qu'il allait pouvoir payer aux fonctionnaires vingt pour cent de leurs appointements du mois d'octobre. Je crois qu'il n'est pas besoin de commenter. Il est bon toutefois d'ajouter que, si le prix de la vie a quintuplé depuis l'armistice, le chiffre des appointements est resté le même. On renonce à percer quelles raisons profondes peuvent avoir les Alliés d'accumuler les obstacles devant un gouvernement composé des seuls hommes qui puissent réaliser l'accord avec Angora. Cette attitude est d'autant plus inexplicable que la Sublime Porte a des fonds importants consignés à la Banque ottomane et que les derniers événements d'Arménie viennent susciter l'occasion de séparer les nationalistes des soviets.

La nouvelle est brutale : l'Arménie s'est rangée du côté des soviets et des organisations communistes régissent tout ce qui lui reste de territoires après l'armistice du 18 novembre. Les Alliés et la France en particulier qui, il y a quinze jours, se faisait l'avocat du pays ressuscité à l'assemblée de la Société des nations, pourront s'étonner d'une pareille volte-face. Ils n'auront, une fois de plus, hélas qu'à en accuser l'incohérence de leur politique. Puisse ce nouvel échec, puisque heureusement le remède est, cette fois-ci, dans la plaie, dessiller enfin leurs yeux. Amputée de la Syrie, de la Palestine et de la Mésopotamie, Smyrne et les Dardanelles confiées à la garde des Grecs, la Turquie paraissait encore dangereuse aux artisans anglais du traité de Sèvres : on voulut, pour la réduire définitivement, lui imposer le voisinage de la plus grande Arménie possible.

S'il s'est créé, grâce à la guerre, des pays tels que l'Ukraine et la Géorgie, dont les habitants n'ont découvert qu'ils avaient une nationalité à part qu'en lisant les ukases d'un groupe d'intellectuels habiles qui l'avaient décidé, il est incontestable qu'il y a des Arméniens, et une Arménie. Mais elle ne va pas jusqu'à Erzeroum ou à Bitlis, ni surtout jusqu'en Cilicie !

Tant de difficultés sont venues d'ailleurs s'opposer à cette exclusive en faveur d'un peuple au détriment d'un autre qui, somme toute, malgré sa faute, a le droit de vivre partout où il est en majorité reconnue, que la frontière n'a pas été fixée dans le traité.


En outre des intérêts britanniques, un facteur moral avait induit l'Amérique et la France en faveur de cette fausse solution le malheur d'une race tyrannisée et massacrée par des tyrans. On aurait dû cependant savoir que, si les Turcs massacraient les Arméniens, les Arméniens massacraient aussi les Turcs, et dans des proportions égales. La seule différence était que, lorsque son sang coulait, l'Arménie emplissait le monde entier de ses lamentations, tandis que les Turcs se taisaient en attendant l'occasion de prendre leur revanche.

Pour contenir le danger ottoman et réparer une injustice séculaire, on a donc fait une grande Arménie. Pouvait-elle vivre ? On ne s'en est guère occupé. La vérité est cependant que les Arméniens ne sont et ne veulent être que des commerçants. Pas d'industrie, une agriculture arriérée et aucun élément d'administration. A part un ou deux hommes de valeur, les hommes d'Etat arméniens sont des instituteurs que leur niveau de culture met à peine dans l'état de gérer un chef-lieu de canton. Ce sont des Arméniens qui m'ont donné ces renseignements, et c'est plus que symptomatique : les Arméniens intelligents ne croient pas à l'Arménie. L'emprunt national, par exemple, lancé à grand fracas de publicité, n'a produit qu'une somme dérisoire.

Les origines de la courte campagne entre Arméniens et nationalistes rétablit d'ailleurs les faits sous leur jour véritable : les nationalistes ne sont entrés en campagne que sur les provocations de leurs voisins, brûlant les villages musulmans et massacrant les habitants. Des membres de la mission américaine de Kars en ont été les témoins. Il est prouvé par contre que les nationalistes — par calcul politique sans doute — n'ont pas commis d'atrocités pendant leur avance.

On sait ce qu'a été cette guerre de trois semaines : simple promenade militaire des kemalistes. L'armée arménienne, sans cadres, peu instruite et qui, surtout, ne tenait pas à se battre, se retira très facilement, malgré des communiqués ronflants, sans même chercher à sauver les munitions que venait de lui envoyer la France, ou les stocks de farine donnés par l'Amérique. Contraints de signer un premier armistice alors que les soldats de Kemal étaient à Alexandropol, la poignée de dirigeants arméniens qui constituent au fond toute la volonté du pays se tournèrent, alors vers les soviets : ils sentaient, avec l'échec de Venizelos, que les alliés allaient lâcher le traité de Sèvres et se tournaient vers Moscou pour le faire respecter, à la place du traité de Brest-Litovsk.

Cela entrait précisément dans le jeu de Tchitcherine. Les populations musulmanes du Daghestan, de l'Azerbeidjan et du Caucase du Nord entraient dans une agitation dangereuse à l'approche des Turcs. Les soviets, qui savent leur situation instable sur ces territoires islamiques, voulurent éloigner le Turc, apparu comme un sauveur aux opprimés ; d'où le second armistice imposé par le grand commissaire des soviets à Erivan, dans lequel Mustapha Kemal ne conserve plus que les districts de Kars, Olti, Kadisorari, Ardaban, Sourmali et le gouvernement d'Erivan. Encore, d'après les dernières nouvelles, Moscou insisterait-il pour qu'il évacue Kars.

Brusquement, le 1er décembre, des troupes soviétiques, formées dans la région de Bakou, ont franchi la frontière et ont envahi l'Arménie. Un gouvernement communiste s'est immédiatement constitué, ayant à sa tête M. Karakanian (de son vrai nom Kara Khan), qui n'est autre, qu'un des signataires du traité de Brest-Litovsk

A vrai dire, les soviets, malgré les apparences, ne domptent pas se servir de l'Arménie. Ils se sont rendu compte du néant de ses moyens, et il est certain qu'ils ne s'exposeront pas, pour elle, à un conflit avec les nationalistes. Mais ils ont voulu la placer sous leur coupe et mettre du terrain entre Mustapha Kemal et les pays musulmans sur lesquels ils dominent.

Aux alliés de profiter, du dépit où l'on est en ce moment à Angora et de faire se dresser l'un contre l'autre ces deux ; impérialismes ennemis d'hier et de demain unis un instant par leur faute l'impérialisme ottoman et l'impérialisme russe."


"Les Américains en Anatolie", Le Matin, 31 décembre 1920, p. 3 :


"Nous disions, il y a quelques jours, que divers rapports reçus d'Asie-Mineure par le gouvernement américain avaient contribué à modifier légèrement l'opinion publique des Etats-Unis.

Le document suivant est, à cet égard, intéressant. C'est la copie du télégramme adressé au haut-commissaire des Etats-Unis à Constantinople par la commission américaine de Kars :

Kars, le 31 octobre 1920.

Amiral Bristol.

U. S. Navy Constantinople.  

Tous les Américains à Kars sont bien et l'armée turque nous donne excellent soin et toute considération. Nous avons permission de continuer l'organisation comme avant : les soldats turcs sont bien disciplinés et il n'y a pas eu de massacre.

Edjard Fox [Edward Fox], district commander Kars [du Near East Relief].


La dernière phrase du télégramme est un démenti au bruit qui avait couru de nouveaux massacres dans la région de Kars."


"La Turquie masse des troupes à la frontière arménienne", Paris-Midi, 26 octobre 1939, p. 3 :


"ISTANBUL, 26 Octobre.

(Dép. « Daily Mail ».)

On apprend que la Turquie a concentré des troupes importantes aux environs des villes de Kars et d'Ardahan près de la frontière orientale, zone que la République soviétique d'Arménie, dominée par Moscou, réclame à la Turquie.
Ces deux villes, en effet, furent arméniennes jusqu'en 1920.

Un fonctionnaire de l'ambassade soviétique a cependant déclaré :

— Le conflit de Kars et d'Ardahan peut être réglé par négociation. Etant donné que la minorité russe [chrétiens de confession moloque, qui n'ont jamais été expulsés du territoire turc] y est fort bien traitée, la question ne sera certainement pas une cause de rupture de l'amitié turco-russe.

De toute façon, le gouvernement turc ne relâchera aucunement sa vigilance."


Sur Kars : Le général Vehip Paşa (Vehib Pacha) et les Arméniens

Le général Kâzım Karabekir et les Arméniens

Heath W. Lowry, "American Observers in Anatolia ca. 1920 : The Bristol Papers"

Non, il n’y a pas eu de « massacre d’Arméniens » à Kars en 1920 (ce fut le contraire)

Voir également : Les combattants arméniens à Erzurum (1918) : lâcheté et massacres de civils

Ce que cache le pathos sur les "Arméniens cachés" (expression ridicule puisqu'il s'agit de descendants partiels d'orphelins arméniens)

Les relations turco-arméniennes dans le contexte de la nouvelle donne du bolchevisme

La politique arménienne des Jeunes-Turcs et des kémalistes

Les tentatives de rapprochement turco-arménien en 1918
 

La rivalité germano-ottomane dans le Caucase (1918)
  
Le tournant "panturquiste" de 1918 ? Un "répit" pour les Arméniens

Le général Halil Paşa (oncle d'Enver) et les Arméniens

La première République d'Azerbaïdjan et la question arménienne

Le gouvernement de Talat Paşa (Talat Pacha) et la reconnaissance de la République d'Arménie (1918)

L’effondrement de la République d’Arménie à l’automne 1920 et ses causes

Les Juifs ont eu beaucoup à souffrir des Arméniens

Le général Refet Bele et les Arméniens

L'anti-bolchevisme de Kâzım Karabekir et Fevzi Çakmak

Le maréchal Fevzi Çakmak et les Arméniens

Les Arméniens de Konya pendant la Première Guerre mondiale et après l'armistice de Moudros

Les Arméniens d'Ankara pendant la Première Guerre mondiale et après l'armistice de Moudros

Un choix du nationalisme kémaliste : conserver les populations arméniennes encore présentes sur le territoire turc

Les Allemands de la Volga en provenance d'Anatolie orientale

Les naturalisations de Russes blancs sous le régime kémaliste