mardi 10 novembre 2020

Kemal Atatürk et les Arméniens


Willy Sperco, Moustapha Kemal Atatürk. Créateur de la Turquie moderne (1882-1938), Paris, Nouvelles Editions latines, 1958 :

"Profitant d'un moment de répit, Moustapha Kemal vient à Constantinople [en 1915]. Il retrouve son amie Corinne. On le voit au restaurant de l'« Hôtel Tokatlian ».

C'est un bel officier, toujours très soigneux de sa mise. Il est blond, porte une petite moustache. Sur son uniforme neuf brillent la croix de guerre de première et seconde classes, la médaille militaire, une grosse étoile du Sultan. Un client de l'hôtel le prend pour un officier allemand, regrette « in petto » que les militaires osmanlis ne puissent avoir si belle allure. Soudain à l'arrêt du tramway de Chichli il entend l'officier parler un turc parfait avec son ordonnance.

Dans la capitale tumultueuse, Moustapha Kemal ne se prive pas de plaisirs, car il retournera au front et il est convaincu qu'il battra encore une fois les Britanniques malgré les gros canons de leur flotte, l'intrépidité et l'endurance des Anzacs et des Gurkhas. Il le dit au maître d'hôtel arménien du restaurant de l'« Hôtel Tokatlian », qu'il a connu autrefois au quartier général de l'armée en Syrie, où ce dernier servait à table." (p. 27-28)


Hilmar Kaiser, cité dans "Historian challenges politically motivated 1915 arguments", Todayszaman.com, 22 mars 2009 :


"Alors vous pouvez aussi trouver d’autres actes fondateurs comme la défaite dans les guerres balkaniques. Je veux dire que c’est un non-sens [l'allégation selon laquelle le "génocide arménien" serait un "acte fondateur" pour la République turque]. Vous devez établir une liaison directe. Les bases de la population arménienne ont été détruites et en regardant autour de la Turquie d’aujourd’hui cela est évident et cela a eu un impact fort, mais la république n’a pas été fondée sur cela. C’est très important ; c’était une partie de l’environnement dans lequel la république a été fondée et pour autant que j’ai pu voir, je n’ai rien trouvé dans les sources contemporaines qui suggérerait que Mustafa Kemal ait été impliqué dans les meurtres. La seule chose que j’ai trouvée consiste en ce qu’il y était très opposé [ses amis Cemal Paşa et Tahsin Bey étaient également opposés aux massacres (non ordonnés)]. Mais que plus tard son opinion sur les Arméniens a changé en rapport avec la guerre en Transcaucasie et ensuite les problèmes turco-soviétiques. Mais que l’on nous ne dise pas que ce qui est arrivé en 1915-1916 se prête à une interprétation selon laquelle Kemal Atatürk a suivi une politique qui n’a pas été honorable pour un officier turc."


Mustafa Kemal, entretien à Excelsior, 21 novembre 1920 :


"— L'offensive des Turcs en Arménie est-elle sérieuse ?

— Elle n'est pour le moment qu'à sa première phase. Cela mettra fin aux agressions continues des bandes arméniennes en territoire turc.


» J'ai confiance dans le succès final de cette offensive qui nous ouvrira une communication plus directe avec les soviets et l'Asie entière.

» L'Arménie constituera ainsi demain un gage précieux en nos mains et ce seront les délégués arméniens eux-mêmes qui finiront par intervenir auprès de la Société des nations pour la révision des clauses du traité de Sèvres, qui a arraché Smyrne à notre chère Anatolie." (p. 2)


"Bulletin du jour : Le rouge et le vert", Le Temps, 2 décembre 1920 :


"Dans le Caucase, les bolchevistes russes ne sont point des prestidigitateurs imprévoyants. Ils ont des soldats et de l'or, ce qui leur donne un pouvoir réel. Aussi l'Arménie désespérée s'est-elle mise sous leur protection. Le 11 novembre, — voir le télégramme publié jeudi dernier par le Times, — le gouvernement arménien qui a figuré au traité de Sèvres était déjà remplacé « par le parti extrémiste », et celui-ci s'entendait avec la Russie soviétique afin de conclure un nouvel armistice avec les Turcs. A la même date du 11 novembre, Tchitcherine adressait de Moscou à Krassine, délégué des Soviets à Londres, un radio qui commençait ainsi : « La Russie soviétique a proposé sa médiation à la Turquie et à l'Arménie. » Le 19 novembre, on l'a appris par un télégramme reçu hier à Paris, le commissaire bolcheviste Legrand et un de ses collègues sont partis de Tiflis pour Erivan, en passant par Alexandropol. Dès leur arrivée à Alexandropol, un nouvel armistice a été conclu entre Arméniens et Turcs, et les hostilités ont cessé. On connaît même les principales conditions de paix que le gouvernement turc d'Angora se propose maintenant d'offrir à l'Arménie.

Le gouvernement nationaliste de Moustapha Kemal fait entendre qu'il ne veut pas anéantir l'Arménie, et qu'il tient au contraire à lui laisser une pleine indépendance, afin de maintenir un Etat-tampon entre la Turquie et la Russie. Mais les Turcs veulent, en premier lieu, que l'Arménie renonce au traité de Sèvres et que la frontière turco-arménienne soit fixée d'un commun accord entre les deux gouvernements intéressés. Les Turcs veulent en outre que l'Arménie s'abstienne désormais de faire cause commune avec des puissances hostiles à la Turquie, et ils réclament enfin des garanties pour les musulmans qui vivent en territoire arménien. Si la paix se fait sur ces bases, il est clair que les articles 88 à 93 du traité de Sèvres sont réduits à néant. Dans l'édifice oriental que les gouvernants alliés ont cru bâtir, toute une aile disparaît." (p. 1)


"Le Sort des Arméniens d'Angora : La mission kémaliste à Paris proteste contre les allégations de Lloyd George", La Dépêche (Toulouse), 8 janvier 1922 :


"Paris, 7 janvier. — La mission diplomatique turque d'Angora nous prie de publier la note suivante :

« M. Lloyd George, dans son discours de Cannes, impute au gouvernement national turc de prétendus massacres d'Arméniens. Si des événements regrettables ont pu survenir pendant la guerre générale, à l'occasion de révoltes locales, fomentées par certains éléments arméniens contre les autorités légales de leur pays, ces événements ne sauraient, en aucune manière, engager la responsabilité du gouvernement national d'Angora. Ce gouvernement, en effet, n'existe que depuis l'occupation de Constantinople par les Anglais et, depuis lors, le peuple turc, plutôt massacré que massacreur, n'a fait que défendre son territoire contre les Grecs, soutenus par les suggestions du gouvernement anglais. Le gouvernement national lutte, au prix de grands efforts, contre les troupes helléniques qui, détruisant et massacrant tout sur leur passage, ont créé en Asie Mineure une nouvelle zone dont les dévastations dépassent en horreur celles du Nord et de l'Est de la France." (p. 3)


Mustafa Kemal, Discours du Ghazi Moustafa Kemal. Président de la République turque. Octobre 1927 (Nutuk), Leipzig, K. F. Koehler, 1929 :


"Enfin, le 15 mai 1919, c'est-à-dire quatre jours avant la date que nous avons adoptée pour point de départ du présent exposé, l'armée hellène débarque à Smyrne, avec l'assentiment des Puissances de l'Entente. De plus, partout dans le pays, les éléments chrétiens travaillent ouvertement ou clandestinement pour leur propre intérêt hâtant ainsi l'effondrement de l'Etat.

Les renseignements et les documents authentiques recueillis plus tard confirment que l'association « Mavrimira », constituée au Patriarcat de Constantinople (Document 1) s'occupe à former des bandes, à organiser des meetings et à faire de la propagande dans les vilayets. La Croix Rouge hellénique, la Commission officielle des Emigrés, secondent les efforts de la « Mavrimira ». Partout on complète les cadres des boyscouts, des écoles grecques administrées par la « Mavrimira », en y incorporant même les jeunes gens d'au-dessous de vingt ans. Le Patriarche arménien, Zaven Effendi, travaille également de connivence avec l'association « Mavrimira ». Les préparatifs arméniens avancent en même temps que ceux des Grecs.

L'association « Pontus », formée à Trébizonde, à Samsoun et sur tout le littoral de la mer Noire, et dont le siège central est à Constantinople, travaille librement et avec succès. (Document 2.)

Devant l'effroyable gravité de la situation, partout dans chaque région, certains personnages ont commence à rechercher, chacun séparément, des moyens de salut ce qui a occasionné la formation de certaines organisations. Par exemple à Andrinople et dans la région environnante, il y a une association dite de « Trakia et Pacha Eli », à l'Est (Document 3), à Erzeroum et à El Aziz (Document 4) s'est formée « l'Association pour la Défense des Droits Nationaux dans les Provinces Orientales », dont le siège central est à Constantinople. De même, il y a à Trébizonde une Association dite de la « Défense des Droits », et à Constantinople une « Ligue pour la décentralisation de Trébizonde et de la région »; par les soins des délégués du siège central de cette Ligue, des sous-comités ont été établis à Off [Olti] et dans le district du Lazistan. (Documents 5 et 6.)

(...)

Le but de l'Association de la « Défense des Droits Nationaux des Provinces Orientales » était, d'une part, (article 2 des Statuts) de recourir à tous les moyens légitimes pour assurer à tous les éléments de ces provinces le libre exercice de leur religion et de leurs droits politiques ; de défendre, au besoin, devant le monde civilisé, les droits historiques et nationaux de la population musulmane de ces provinces, de faire faire une enquête impartiale pour établir les mobiles, de rechercher les auteurs et les instigateurs des exactions et des cruautés commises dans les Provinces Orientales, afin de punir sans délai les coupables ; d'autre part, de s'employer à dissiper le malentendu qui régnait entre les différents éléments et à rétablir leurs bons rapports d'autrefois ; enfin d'avoir recours au Gouvernement pour remédier, dans la mesure du possible, à la misère causée par la guerre.

S'inspirant de cette directive donnée par le Siège central de Constantinople, la section d'Erzeroum décide, tout en sauvegardant les droits du Turc, à faire connaitre au monde civilisé, par des documents probants, que la nation n'est absolument pour rien dans les excès commis lors des déportations ; que les biens des Arméniens ont été protégés jusqu'à l'invasion des Russes [allusion au rôle de son ami Tahsin Bey (vali d'Erzurum), qui sera député sous la République turque] ; que, par contre, les Musulmans ont subi des violences très cruelles, et que certains Arméniens, exemptés de la déportation, contrairement à l'ordre reçu, se sont attaqués à leurs protecteurs mêmes. La section devait s'efforcer de contrecarrer les convoitises ayant pour objet les Provinces Orientales (Proclamation de la Section d'Erzeroum).

Les hommes qui formaient la première section d'Erzeroum de « l'Association pour la Défense des Droits Nationaux des Provinces Orientales », après avoir étudié les éléments de la propagande faite dans ces provinces et l'objet de celle-ci, ainsi que les questions turques, kurdes et arméniennes au point de vue scientifique et historique, décidèrent de concentrer leur activité ultérieure sur les points ci-après (Rapport imprimé de la section d'Erzeroum) :

1. N'émigrer en aucun cas ;

2. Former immédiatement des organisations scientifiques, économiques et religieuses ;

3. S'unir pour la défense de n'importe quelle parcelle des Provinces Orientales qui viendrait à être attaquée.

On voit que le siège central à Constantinople de « l'Association pour la Défense des Droits Nationaux des Provinces Orientales » était trop optimiste dans sa présomption d'atteindre le but visé par l'action intellectuelle.
Il ne cesse d'agir dans ce sens. Pour défendre les droits des éléments musulmans des Provinces Orientales, il publie, en français, un journal intitulé « Le Pays ». Il acquiert le droit de publication du journal « Hadissat », puis, il présente un Mémoire aux Représentants de l'Entente à Constantinople, ainsi qu'à ses premiers ministres. Il essaie d'envoyer une délégation en Europe. (Document 7.)

Il me parait clairement ressortir des explications ci-dessus que la cession éventuelle des « Provinces Orientales » à l'Arménie, a été le motif le plus important de la création de cette Association. Cette éventualité se réaliserait, si ceux qui essayaient de représenter les Arméniens comme formant dans ces provinces une majorité ayant des droits historiques plus anciens, réussissaient à induire en erreur l'opinion publique par de prétendus documents scientifiques et historiques, s'ils parvenaient ensuite par la calomnie à représenter les musulmans comme des sauvages, voulant massacrer les Arméniens ; par conséquent, l'Association se propose de défendre les droits nationaux et historiques par des moyens et arguments analogues." (p. 1-4)

"Renseignements

Très urgent. No. 58 Le 3 juin 1919

Au Ministère de la Guerre.

Réponse à votre télégramme chiffré du 2 juin 1919.

Il ne s'est produit aucun incident qui puisse alarmer les Arméniens de Sivas et des environs et les réfugiés qui sont arrivés dans cette ville plus tard. Ni à Sivas, ni aux environs, il n'y a sujet d'inquiétude. Tout le monde vaque tranquillement à ses affaires. Je puis l'affirmer d'une façon catégorique.

Il est donc nécessaire que je sache la source, des informations contenues dans la note anglaise. Il se peut que certains s'effrayent des meetings organisés par la population musulmane à la suite de la nouvelle de la déplorable occupation de Smyrne et de Magnesie, meetings, qui pourtant n'ont aucune hostilité contre les éléments chrétiens. Il n'y a aucun sujet d'appréhension pour les éléments non-musulmans, tant que les Puissances de l'Entente respecteront les droits et l'indépendance de notre nation et que celle-ci sera assurée de l'intégrité de la patrie. Je vous prie de croire que, sur ce point, j'assume toute responsabilité, et de me m'accorder là-dessus entière confiance. Mais je ne trouve, ni en moi ni en personne, la force et la capacité de maîtriser la révolte et de calmer l'indignation de la nation devant les menaces et les attentats, tels que les occupations territoriales et les agressions de toutes sortes dirigées contre son indépendance et son existence, et il est impossible d'interdire les manifestations nationales provoquées par de tels événements. Je ne puis non plus m'imaginer qu'il y ait un seul commandant, un seul fonctionnaire civil ou un gouvernement quelconque qui puisse prendre la responsabilité des incidents que provoquerait un pareil état de choses.

Moustapha Kemal" (p. 17-18)

"Dépêche chiffrée. Urgente. Personnelle Havza, le 3-6-1919

A Refet Bey Effendi, Commandant du IIIème Corps d'armée à Samsoun.
A son Excellence Kiazim Pacha, Commandant du XVème Corps d'armée à Erzeroum.
A Hamid Bey Effendi, Gouverneur de Djanik.
A Munir Bey Effendi, Vali d'Erzeroum.
A Hakim Hasbi Effendi, Vali intérimaire de Sivas.
A Ibrahim Bey Effendi, Vali de Castamouni.
A Son Excellence Ali Fouad Pacha, Commandant du XXème Corps d'armée à Angora.
A Son Excellence Djemal Pacha, Inspecteur des formations « Yildirim » à Konia.
A Djevdet Bey Effendi, Commandant intérimaire du XIIIème Corps d'armée à Diarbekir.
A Haidar Bey Effendi, Vali de Van.

Il ressort d'un communique officiel du Ministère de l'Intérieur et des publications de l'Agence que Monsieur Defrance, représentant diplomatique de la France, a été voir le Grand Vizir pour lui communiquer qu'il pouvait se rendre à Paris pour défendre les droits ottomans devant la Conférence. L'effervescence nationale provoquée par l'incident de Smyrne, et la ferme volonté manifestée par la Nation pour défendre son indépendance sont des faits dignes d'éloges et d'admiration. Mais, malgré cela, on n'a pas empêché les Hellènes d'occuper Smyrne. En tout cas, il est indubitable que les Puissances de l'Entente respecteront notre Nation et ses droits, tant que nous continuerons à leur démontrer qu'elle est consciente de ces droits et prête à agir comme un seul homme pour ne pas les laisser fouler aux pieds. Son Altesse le Grand Vizir prodiguera sans doute ses efforts pour défendre les intérêts ottomans à la Conférence. Parmi les intérêts qu'il importe à la Nation de défendre de la façon la plus absolue, il y a deux points essentiels : 1° de façon générale, l'indépendance complète de l'Etat et de la Nation ; et 2° que la majorité ne soit pas sacrifiée au bénéfice de la minorité dans les parties essentiellement nationales du pays. Il est indispensable qu'il y ait sur ces points accord complet entre la conception de la délégation qui s'apprête à se rendre à Paris, et les exigences formelles de la conscience nationale. Dans le cas contraire, la nation peut se trouver dans une situation très difficile, et en présence de faits accomplis irréparables. Les raisons qui motivent ces appréhensions sont les suivantes :

Au cours de ses déclarations parvenues à notre connaissance, Son Altesse le Grand Vizir [Damat Ferit Paşa] proclame qu'il a accepté le principe d'une autonomie arménienne. Il n'a pas défini les frontières de cette Arménie. Les populations des Provinces Orientales, très affectées de ce fait, se sont vues obligées de demander des explications. De même au Conseil de la Couronne, presque toute l'Assemblée a réclamé le maintien de l'indépendance nationale, et demande que les destinées de la Nation fussent confiées à un Conseil National. Seul, Sadik Bey, chef du parti « Entente et Liberté », sur lequel s'appuie le Gouvernement, a proposé, dans une déclaration écrite, le protectorat anglais. Il en résulta que la volonté nationale et la conception du gouvernement ne concordent pas sur les questions d'une large autonomie à accorder à l'Arménie et de l'acceptation d'un protectorat étranger. On ne peut se défendre d'une réelle inquiétude au sujet de ces questions, tant que les principes et le programme que comptent suivre le Grand Vizir et la Délégation qui l'accompagne, ne seront pas connus de la Nation.

Dans ces conditions, il faut que les Délégués des « Associations pour la Défense des Droits Nationaux » et des « Associations Anti-Annexionnistes » dans les vilayets et leurs dépendances, et les municipalités des communes, ou l'organisation nationale n'est pas encore achevée, s'adressent au Grand Vizir et directement au Sultan, pour insister sur les conditions essentielles de la Nation, à savoir le maintien de l'indépendance complète et le respect des droits de la majorité nationale, et pour réclamer que les bases de défense sur lesquelles s'appuiera la délégation qui va partir, soient portées officiellement à la connaissance du pays. De la sorte, les Puissances de l'Entente se rendront compte que les principes que la délégation s'efforcera de défendre, répondent réellement aux voeux et aux revendications de la Nation. Il va sans dire qu'elles seront alors prises en plus sérieuse considération et que la tâche de la délégation en sera facilitée. Dans l'intérêt suprême de la Nation, je fais instamment appel à votre patriotisme pour vous prier de porter ce qui précède à la connaissance de qui de droit. Je vous prie aussi de m'informer de la date de réception de ce télégramme.

Moustapha Kemal." (p. 19-20)

"Chiffré. Personnel No. 330. Erzeroum 21-8-1919.

Au Commandant du XIIème Corps d'armée ;

Au Commandant du XXème Corps d'armée.

(Seulement pour le XIIème Corps : R. Chiffre 13-8-1919.)

Les résolutions prises par les divers partis à Constantinople pour être communiquées à la mission américaine, ont causé auprès de notre Comité Représentatif de très vifs regrets. Car, au paragraphe I, il est question de céder à l'Arménie une partie du territoire des Provinces Orientales. Or, non seulement il est pratiquement impossible aujourd'hui de céder aux Arméniens, fut-ce un pouce de ce territoire, ou la majorité écrasante est turque et kurde, mais il est même dangereux, à cause de l'animosité violente et de la rancune qui règnent entre ces éléments, d'installer les Arméniens en masse compacte même si ceux-ci venaient à réintégrer leurs foyers. Par conséquent, la plus large concession que l'on puisse faire aux Arméniens ottomans non coupables, ne saurait être autre chose que de tolérer leur retour dans des conditions équitables et égales. Imaginer qu'il existe une masse compacte arménienne entre Erzindjan et Sivas, comme il en est fait mention paragraphe C, dénote une ignorance complète des choses. Même avant la guerre, la population de ces régions comprenait une grande majorité turque, un nombre infime de Kurdes dits « Zaza », et très peu d'Arméniens. Aujourd'hui, il n'en existe pas même assez pour qu'il vaille la peine d'en parler. C'est pourquoi, les comités en question devraient d'abord reconnaitre les limites de leur compétence, et, si elles veulent faire oeuvre utile, se donner au moins la peine de consulter les statistiques et les graphiques dressés par les Ministères de la Guerre et des Affaires Etrangères au cours des préparatifs de paix. Nous vous prions de transmettre le présent télégramme textuellement à Constantinople.

Moustafa Kemal." (p. 75-76)

"Sans nul doute, les affirmations [britanniques] concernant les massacres des Arméniens ne reflétaient pas l'état des choses véritable. Au contraire, dans les zones du Sud, les Arméniens armés par les forces étrangères et enhardis par la protection dont ils jouissaient, molestaient les musulmans se trouvant à leur portée. Mus par un esprit de vengeance, ils poussaient partout à une politique impitoyable de massacre et d'anéantissement. C'est ainsi que s'était produit l'événement tragique de Marache. Les Arméniens, faisant cause commune avec les forces étrangères, avaient, à coups de canon et de mitrailleuse, détruit de fond en comble une vieille cité musulmane comme Marache.

Ils avaient tué des milliers de mères et d'enfants innocents et sans défense. C'étaient les Arméniens qui étaient les auteurs de cette sauvagerie, sans précédent dans l'histoire. Les musulmans ne s'étaient mis à résister et à se défendre que pour sauvegarder leur honneur et leur vie. Le télégramme que les Américains, qui étaient restés avec les musulmans dans la ville, pendant les vingt jours qu'ont duré les massacres, avaient envoyé à leur représentant à Constantinople, désignait nettement et d'une façon indéniable les auteurs de la tragédie.

Sous la menace des baïonnettes des Arméniens qu'on avait armés de pied en cap, les musulmans du vilayet d'Adana couraient le risque d'être massacrés à tout moment. Alors que cette politique d'oppression et d'anéantissement suivie contre les musulmans, qui ne demandaient pas autre chose que la sauvegarde de leur existence et de leur indépendance, était de nature à attirer l'attention et à provoquer la compassion de l'humanité civilisée, comment pouvait-on prendre au sérieux la prétention que c'était le contraire qui avait lieu, et la proposition qui nous avait été faite, de nous départir de l'attitude qu'on nous attribuait ?" (p. 305-306)

"Messieurs, nos affaires sur nos frontières de l'Est, qui réclamaient nos soins urgents, ne nous permettent pas de nous occuper davantage des traces laissées par Djelaleddine Arif Bey dans l'histoire de la Révolution d'Erzeroum. Si vous le voulez bien, passons aux événements sérieux qui s'étaient passes en même temps sur nos frontières orientales :

Vous n'ignorez pas que depuis l'armistice de Moudros, les Arméniens, soit à l'intérieur de l'Arménie, soit dans les régions voisines de la frontière, ne cessaient pas un instant de se livrer à des massacres de Turcs, faits en masse. En automne de l'année 1920, les atrocités arméniennes devinrent intolérables. Nous décidâmes l'expédition d'Arménie.

Le 9 juin 1920, nous décrétâmes la mobilisation provisoire, dans la zone de l'Est.


Nous nommâmes Kiazim Kara Békir Pacha, commandant le XVème Corps d'armée, au Commandant du Front Oriental.

En juin 1920, les Arméniens, se livrant à des actes hostiles contre l'administration turque établie à Olti, envahirent cette région. Un ultimatum fut adressé aux Arméniens par notre Ministère des Affaires Etrangères, le 7 juillet 1920. Les Arméniens persistèrent dans leur manière d'agir. Enfin, trois mois et demi à quatre mois après la mobilisation, les opérations militaires furent déclenchées à la suite d'une attaque des Arméniens contre nos forces, réunies dans les zones de Keutek et de Bardiz.

Les Arméniens réussirent dans une offensive générale qu'ils entreprirent à l'improviste, sur le front de Bardiz, le 24 septembre 1920 au matin. (...)

Les Arméniens furent repoussés... Le 28 septembre au matin, notre armée commença son mouvement en avant. (...)

Messieurs,

Notre armée de l'Est, qui attendait des ordres sur le champs de bataille, commença, le 28 octobre 1920, son mouvement sur Kars. L'ennemi abandonna cette ville sans offrir de résistance. Elle fut occupée par nous le 30 octobre. Nos troupes occupèrent le 7 novembre la zone s'étendant jusqu'à Arpa Tchal, ainsi que Gumru.

Le 6 novembre, les Arméniens avaient demandé la suspension des hostilités et la conclusion de la paix.

Le 8 du même mois, nous fîmes communiquer les clauses de l'armistice à l'armée arménienne, par l'intermédiaire du Ministère des Affaires Etrangères.

Les pourparlers de paix, commencés le 26 novembre, prirent fin le 2 décembre, et dans la nuit du 2 au 3 décembre fut signé le traité du Gumru.


Messieurs, Le traité de Gumru est le premier traité conclu par le gouvernement national. Par ce traité, l'Arménie à qui, dans l'imagination de nos ennemis, des territoires turcs avaient été déjà accordés, s'étendant jusqu'à la vallée de Kharchid, se trouvait être mise hors de cause, par le fait qu'elle nous abandonnait à nous, c'est-à-dire au gouvernement national, les territoires que le gouvernement « ottoman » avait perdus dans la campagne de 1876—1877.

En raison des importants changements survenus dans la situation à l'Est, ce traité fut remplacé par les traités conclus plus tard, celui de Moscou du 16 mars 1921 et celui de Kars du 13 octobre 1921." (p. 390-392)


Guy de Courson, "L'Œuvre d'Atatürk", Revue de Paris, 1er décembre 1938 :


"Si Ataturk ne tenait de la Constitution aucun pouvoir draconien, il n'en exerçait pas moins en fait une dictature reposant non sur les lois, non sur l'usurpation et la force, mais sur son prestige propre, sur l'amour et le concours librement consenti de tout un peuple.

Les directives que, dans tous les domaines, le chef donnait à son entourage étaient aveuglément suivies ; aucun de ses ministres, même ceux doués de la personnalité la plus forte, n'eût osé contrevenir à ses moindres désirs. Cependant, le Ghazi parut, il y a quelques années, se lasser de cette soumission aveugle à toutes ses volontés ; peut-être aussi pensait-il au danger des lendemains de dictature, quand un peuple se trouve brusquement privé du chef auquel il s'était abandonné. Un beau jour il décida donc de créer un parti d'opposition, dit « libéral », dans lequel il fit même entrer sa sœur. Il en confia la présidence à son ami Fetih Okiar. Certains incidents survenus lors d'un voyage de ce dernier à Smyrne firent toutefois comprendre à Kemal qu'il avait trop préjugé la maturité politique de son peuple. Fetih bey fut écarté, puis pourvu d'une ambassade et l'on n'entendit plus parler du parti libéral. Le Ghazi, cependant, n'avait pas renoncé entièrement à son idée et, depuis les dernières élections, on voit siéger sur les bancs de l'Assemblée un certain nombre de députés indépendants, dont Refet pacha [Refet Bele].

Allant plus loin, Atatürk a voulu que les différents éléments ethniques de la nation turque fussent représentés au sein du Parlement et c'est ainsi que l'Assemblée nationale compte aujourd'hui un député israélite [Samuel Abravaya Marmaralı], un député grec [Nikola Taptas] et un député arménien [
Berç Türker Keresteciyan].

En 1934, la région d'Andrinople connut une véritable tentative de pogrom et les Juifs de Thrace affluèrent en masse à Stamboul. Le ministre de l'Intérieur [Şükrü Kaya] accourut aussitôt sur les lieux et châtia les fonctionnaires responsables. L'affaire fut évoquée au Parlement.

Le président du Conseil d'alors, Ismet Ineunu, déclara du haut de la tribune qu'il flétrissait de pareils agissements, et que l'antisémitisme était une notion étrangère à la mentalité kemaliste. On voit, par ce qui précède, combien le racisme turc se tient loin des excès auxquels, en plein vingtième siècle, se laissent aller certains Etats totalitaires." (p. 613-614)

  

Voir également : Le général Mahmut Şevket Paşa et les Arméniens

Les officiers arméniens de l'armée ottomane pendant la Première Guerre mondiale

La lutte d'indépendance impulsée par Mustafa Kemal : une résistance à l'occupation de l'Entente et aux irrédentismes gréco-arméniens

Les Arméniens de Konya pendant la Première Guerre mondiale et après l'armistice de Moudros

Les Arméniens d'Ankara pendant la Première Guerre mondiale et après l'armistice de Moudros

Les populations musulmanes et chrétiennes de Kars, au gré des fluctuations militaires et géopolitiques

L'émigration des Arméniens de Cilicie (1921)

Aristide Briand : "On a essayé d'exciter contre nous les Arméniens de Cilicie"

Le lieutenant-colonel Sarrou : "Les chrétiens de Cilicie, Arméniens et Grecs, ont abandonné malgré nos conseils, leur pays."

Le témoignage de Lord Saint-Davids sur la politique de la terre brûlée accomplie par l'armée grecque en Anatolie     

Les Grecs à Izmir : le témoignage de Philippe de Zara (1922)

Un choix du nationalisme kémaliste : conserver les populations arméniennes encore présentes sur le territoire turc

La politique arménienne des Jeunes-Turcs et des kémalistes

Les relations turco-arméniennes dans le contexte de la nouvelle donne du bolchevisme

Le général Refet Bele et les Arméniens

Le général Kâzım Karabekir et les Arméniens

Le maréchal Fevzi Çakmak et les Arméniens

Bekir Sami Kunduh : entre racisme anti-arménien et pragmatisme 

La Turquie kémaliste et sa minorité arménienne

La place des Arméniens dans les révolutions jeune-turque et kémaliste

Le sénateur Manuk Azaryan Efendi et la guerre de libération nationale turque

Aram Efendi, une figure laïque de la communauté arménienne catholique

La lutte d'Ohannès Bey Alexanian au sein de la communauté arménienne catholique

Arménag Sakisian et les auteurs nationalistes turcs

Le rôle d'Agop Martayan Dilaçar et de Petros Zeki Karapetyan dans le développement des théories turcocentristes

Berç Keresteciyan : un député arménien sous Atatürk et İsmet İnönü 
 

L'élimination de Lev Karakhan (Karakhanian) par Staline et le refroidissement des relations turco-soviétiques

Kémalisme : les théories raciales au service de la paix

Juifs et Arméniens : les "oublis" de Stefan Ihrig

Le général Cemal Gürsel et les Arméniens