jeudi 31 décembre 2020

Comment Staline n'a pas "donné" le Karabakh à l'Azerbaïdjan


Stéphane Yerasimos, "A propos du Karabagh et des troubles ethniques d'Arménie et d'Azerbaïdjan", Hérodote, n° 48, 1er trimestre 1988 :


"Pour expliquer le problème de cette enclave arménienne du Karabagh sous autorité de la république d'Azerbaïdjan, les médias évoquent une décision de Staline. Or cette explication, au demeurant inexacte, ne suffit pas à rendre compte de cette situation géopolitique dont les causes sont beaucoup plus complexes. Ce n'est d'ailleurs qu'une petite partie du casse-tête ethnique qu'est le Caucase." (p. 143)


Stéphane Yerasimos, "Transcaucasie : le retour de la Russie", Hérodote, n° 81, avril-juin 1996 :


"En revenant en 1920-1921 dans le Caucase, la Russie, devenue soviétique, se borna le plus souvent à entériner les frontières établies pendant son absence momentanée, tout en y aménageant des enclaves d'autonomie. Même le cas du Haut-Karabagh, peuplé d'Arméniens, dont l'attribution à l'Azerbaïdjan est imputée avec véhémence à Staline comme preuve absolue de son iniquité, n'est pourtant que la confirmation par le dictateur d'une décision prise en 1919 par les occupants britanniques." (p. 181)

"Dans le cas du Haut-Karabagh, la présence arménienne massive assura son maintien tandis que les pressions politiques azéries amenèrent les Britanniques, en 1919, suivis par les Soviétiques, à décider de maintenir la région sous tutelle azerbaïdjanaise avec un statut d'autonomie." (p. 187)


Georges Mamoulia, Les combats indépendantistes des Caucasiens entre URSS et puissances occidentales : Le cas de la Géorgie (1921-1945), Paris, L'Harmattan, 2009 :


"Khosrovbek Soultanov
L'un des dirigeants du parti azerbaïdjanais « Ittihad ». Le 28 mai 1918, fut élu membre de l'exécutif du Conseil national azerbaïdjanais présidé par Mamed Emine Rassoul-Zadé. Parallèlement, fut nommé au poste de ministre de la Guerre de l'Azerbaïdjan indépendant. En janvier 1919, fut nommé par le général anglais Thomson au poste de gouverneur azerbaïdjanais du Haut-Karabagh. En 1919-20, membre du parlement de l'Azerbaïdjan indépendant. A partir de 1920, dans l'émigration en Turquie." (p. 350-351)


Antoine Constant, L'Azerbaïdjan, Paris, Karthala, 2002 :

"Le mandat britannique se révéla même plutôt favorable aux Azéris sous certains rapports : maintien de l'ordre, interdiction de reconstitution d'une force armée arménienne, reprise des exportations de pétrole, quoique insuffisantes par rapport à la production, soutien à la nouvelle monnaie nationale, privatisation des secteurs nationalisés par la Commune de Bakou, désarmement de la flotte russe, expulsion des agents recruteurs russes-blancs, mise à l'écart du parti K.D. prorusse parti à la reconquête du pouvoir municipal à Bakou, arrestation de quelques activistes bolcheviques.

S'agissant du redoutable problème des questions frontalières, Thomson enjoignit le général arménien Andranik de cesser les opérations militaires au Karabagh et accepta la nomination par Bakou le 15 janvier 1919 d'un gouverneur azéri, Khosro Soultanov, pour le Karabagh et le Zanguezour ; la troupe fut engagée pour soumettre l'opposition armée des Arméniens du Karabagh pendant qu'Andranik se retranchait au Zanguezour dans le fief qu'il s'était taillé un peu plus tôt en chassant la population azérie. Dans l'optique d'une présence temporaire alliée, appelée à se retirer quand la Russie serait en mesure de réaffirmer sa souveraineté, la nomination d'un « préfet » azéri était une sorte de mesure conservatoire maintenant les contours des goubernias de l'ancien régime, le Karabagh et le Zanguezour restant sous la juridiction de Gandja, le Nakhitchevan sous celle d'Erevan. Mais il n'entrait pas dans les attributions de Thomson de trancher sur des questions frontalières et d'appliquer une politique des nationalités qui serait, en cas de défaillance russe, confiée à l'examen de la Conférence des Alliés." (p. 260-261)

"Pendant ce temps, la diplomatie alliée s'efforçait d'apaiser les conflits territoriaux. Au cours de l'été 1919, le colonel américain Haskell était nommé haut commissaire pour la région et, en phase avec la politique de l'Entente, déclarait que le Karabagh et le Zanguezour appartenaient à l'Azerbaïdjan mais que le Nakhitchevan, le Sharour et le Daralagez devraient être des zones neutres entre la Turquie et les Etats caucasiens. Un accord négocié sous l'égide du haut commissaire avec le Conseil des Arméniens du Karabagh reconnaissait fin novembre l'autonomie territoriale du Karabagh, dans l'attente cependant d'une décision finale de la conférence de la paix à Paris, ainsi que l'autonomie culturelle de la partie arménienne de sa population, confirmant de la sorte l'intégration du territoire dans l'Azerbaïdjan, signée aussi à titre provisoire au mois d'août de la même année. Un peu plus tôt, l'armée azérie lançait une opération militaire pour libérer le Zanguezour de l'occupation arménienne et le remettre sous l'autorité de Bakou, conformément aux préconisations alliées. L'affaire échouant, une conférence de médiation décida le cessez-le-feu et l'ouverture d'une route rétablissant le lien avec le Nakhitchevan et les populations azéries d'Arménie. Le Zanguezour resta sous la coupe des militaires arméniens qui anéantissaient les villages azéris insoumis." (p. 266-267)


Voir également : Joseph Staline et le mont Ağrı/Ararat

Histoire des Arméniens dans le Caucase : un bilan du nationalisme épurateur arménien jusqu'en 1921

L'histoire du Karabakh

Transcaucasie (1918) : les tueries de populations azéries par les forces dachnako-bolchevistes

La première République d'Azerbaïdjan et la question arménienne   

Histoire des Arméniens : la politique anti-azérie et pro-arménienne du régime bolcheviste

La double oppression des Azéris en Arménie soviétique

Les "opérations nationales" de "nettoyage" des frontières soviétiques (1935-1937)

Sud-Caucase soviétique : les déportations de divers musulmans dans les années 30 et 40

Le plan stalinien de déportation du peuple azéri

Histoire des Arméniens : les déportations arméno-staliniennes d'Azéris