lundi 21 décembre 2020

Kemal Atatürk dans l'imaginaire de Philippe de Zara


Philippe de Zara, "Héranouche : Histoire d'Orient", L'Egyptienne (revue fondée par Hoda Charaoui et dirigée par Céza Nabaraoui), 3e année, n° 33, décembre 1927 :

"C'était là, sur les bords de la mer sans tempêtes du golfe d'Ismidt, entre les vignes et le blé paternels, qu'elle avait connu la douceur de vivre. On ignorait alors la haine des races dans le petit village verdoyant. Les chrétiens goûtaient au mouton sacré du Baïram et les musulmans choquaient joyeusement les œufs multicolores au jour divin de la Résurrection. Les cloches sonnaient pour tous et la voix du Muezzine, qui descendait mystérieuse à travers les grands cyprès, faisait courber le front des infidèles comme celui des croyants.

Puis, un jour, tout changea ? Heranouche venait d'accomplir sa seizième année. La joliesse des Arméniennes de race la paraît ; ses yeux brillants et doux, ses longues nattes soyeuses qu'elle déroulait encore aux jours de fête, faisaient l'admiration des jeunes hommes, mais le cœur d'Heranouche était libre encore lorsque survint la catastrophe.

L'on était en octobre 1914 : des échos de la grande guerre parvenaient à Ismidt, mais très lointains. Enfermés dans le cercle étroit de leurs connaissances, les gens n'avaient guère conscience de la gravité des évènements qui se déroulaient en Europe. Cependant les « savants » de la localité parlaient à voix basse d'épreuves qui les atteindraient bientôt. Les paysans turcs appréhendaient d'avoir à reprendre les armes après les dures campagnes de Tripoli et des Balkans ; les chrétiens étaient effrayés des mesures sévères que le gouvernement appliquait envers les étrangers.

Un mois plus tard, la guerre vint. Le père d'Heranouche put, en sa qualité de chrétien, s'exonérer du service militaire moyennant un impôt spécial. Les Turcs partirent donc seuls, sans murmures, laissant derrière eux leurs femmes et leurs enfants avec la misère en perspective. Alors les exploiteurs s'abattirent sur le pays et les Allemands s'y installèrent avec eux ; nombreux furent les musulmans qui comprirent que leur patrie allait devenir l'esclave des Teutons, mais ceux-ci écartèrent ces justes soupçons et les firent habilement reporter vers les chrétiens en les accusant de comploter la perte de l'Empire. Les Pères Assomptionnistes furent chassés ou emprisonnés, les marchands grecs durent partager leurs boutiques avec des associés turcs, et les Arméniens se virent menacés d'expulsion à bref délai.

Quelques mois après Héranouche et ses parents se joignirent aux autres familles arméniennes d'Ismidt pour entreprendre le long calvaire qui devait les conduire sur les frontières de la Syrie. Ils partirent, abandonnant la maison, et la vigne, et le champ de blé. Lorsque des lueurs sinistres éclairèrent la route tragique que les exilés commençaient, les Arméniens pleurèrent leurs demeures incendiées et leurs souvenirs profanés. Sur les pentes de la colline, des officiers allemands dont le casque menaçant scintillait sous la clarté des flammes, activaient l'œuvre destructrice, tandis que derrière les humbles portes ensevelies sous les cyprès, non loin des tombes blanches, les jeunes musulmans unissaient dans leurs larmes, le nom du père absent à ceux des petites exilées." (p. 19-20)


Philippe de Zara, Mustapha Kémal, dictateur, Paris, Fernand Sorlot, 1936 :


"Cette razzia sans merci [contre les Arméniens] fut la suite directe de la campagne russe en Arménie, à l'époque où les armées du Tzar pénétraient en Prusse Orientale, dans les Carpathes et en Turquie comme dans du beurre. Le passage des Russes avait laissé planer sur les populations arméniennes des provinces envahies un grave soupçon : la connivence avec les envahisseurs. On ne peut nier que ce fut là l'exacte vérité. S'il n'y avait que les documents turcs pour nous le certifier, nous pourrions hésiter. Mais les faits psychologiques et matériels sont irrécusables.

Il était naturel que les comités révolutionnaires arméniens, déçus par l'Union et Progrès, aspirant depuis près de trois quarts de siècle à l'indépendance, accueillissent les Russes avec sympathie.
Ils n'avaient aucune confiance en l'Allemagne, et leurs élites, formées à Paris et à Londres, comptaient sur la France et sur l'Angleterre pour réaliser, le moment favorable venu, le beau rêve d'un Etat arménien. Les comités révolutionnaires virent donc dans les victoires russes l'annonce de la grande délivrance de leur nation. Après avoir accompli le minimum de leur devoir de citoyens ottomans, les Arméniens encouragèrent les opérations de l'ennemi. Il n'y avait certes pas dans leur attitude équivoque un acte de fidélité ! Mais quel Occidental aurait le droit de les accuser lorsqu'une tradition enseignée par l'Europe a fait de l'insubordination des sujets chrétiens du Sultan la plus sacrée des obligations ? Insubordination souvent sanctionnée par l'octroi de l'autonomie, sinon de la souveraineté. Comment nier toutefois qu'aux yeux des Turcs, que selon la loi de tous les pays, la conduite des Arméniens facilitant en pleine guerre la tâche de l'adversaire ne peut s'appeler autrement que crime de haute trahison ?

Sans remonter au premier comité révolutionnaire arménien fondé en 1875, on ne peut méconnaître que les organisations nationalistes arméniennes aient été soutenues par la Russie qui les englobait dans ses moyens d'action contre la Turquie. A la veille des hostilités, le consul de Russie à Bitlis pouvait écrire à son ambassadeur à Constantinople que la devise des révolutionnaires arméniens dits « Tachnakistes » est « selon leurs propres termes d'amener ici les Russes ». Les évêques arméniens oubliant leur onction sainte faisaient de la politique à outrance et les couvents étaient devenus des repaires de conspirateurs. Les comités, divisés entre eux sur des questions intérieures, tombaient d'accord pour faciliter l'avancée des armées russes : ils s'employaient à gêner la retraite des troupes turques, à arrêter les convois de ravitaillement, à constituer des bandes de francs-tireurs. Il y eut des désertions en masse dans les provinces de l'Est : les Arméniens formèrent ainsi plusieurs bataillons encadrés par des officiers russes. Des révoltes locales eurent lieu ça et là. Les chefs donnaient l'exemple : deux députés arméniens à la Chambre turque s'enfuirent en Russie. On rappela toute une littérature de haine : « Laisse pleurer les mères turques... Tâchons de faire goûter un peu d'amertume au Turc. » La culpabilité arménienne ne fait aucun doute.

Mais la répression fut terrible et dépassa toutes les limites d'une juste et légitime sauvegarde. On déchaîna la Bête. Enver vengea sur toute une race sa gloriole manquée. En quittant l'Arménie, il y laissa un sombre bourreau, son propre beau-frère, le vali Djevdet bey, avec mission de nettoyer le pays à la tête de ses « bataillons de bouchers ». Au début de 1915, les conscrits arméniens durent abandonner le service actif et furent concentrés en formations ouvrières militarisées : on se méfiait de leur loyalisme. A Van, en attendant l'arrivée des Russes, un premier massacre eut lieu : on dut creuser des tranchées autour de la ville pour avoir raison de la défense acharnée des Arméniens. A Bitlis, en juin 1915, Djevdet bey fait assommer 15.000 personnes. En juillet, c'est une véritable armée de 20.000 hommes sous les ordres de Kiazim bey [Kâzım Özalp], qui balaye la plaine de Mouch, bombardant la ville, et brûle femmes et enfants. La résistance arménienne ne fut brisée qu'en août après d'affreux corps à corps où les insurgés se défendirent jusqu'au dernier. Nous posons la question : comment dans ces montagnes perdues, loin de toute communication avec l'industrie occidentale, les Arméniens ont-ils pu se procurer une telle quantité d'armes ? La réponse se trouve sur l'autre versant du Caucase. Une fois de plus, pour avoir cru dans la parole et dans la force d'une puissance européenne, la race des Arméniens côtoiera l'anéantissement.

Les témoignages les plus authentiques : missionnaires français et américains, personnalités danoises et suisses, diplomates italiens, officiers allemands, autorisent à accuser le Triumvirat Enver-Talaat-Djemal, d'avoir sciemment voulu et ordonné cet anéantissement. Et s'il n'a pas été obtenu, c'est à l'humanité de certains gouverneurs généraux turcs qu'on le doit. Des valis comme ceux de Smyrne et de Bagdad ont refusé d'obéir aux ordres de Constantinople : les Arméniens de leur ressort ont eu les biens saufs avec la vie. Mais ailleurs, quelle orgie de sadisme sanguinaire ! Le récit de ces horreurs s'apparente aux Actes des martyrs des premiers siècles de l'Eglise. Les « atrocités allemandes » sur le front occidental ne sont qu'un pâle et presque inexistant reflet des abominations qui s'accomplirent entre la mer Noire, les pentes du mont Ararat et les fleuves bibliques de l'Euphrate et du Tigre. Elles eurent lieu aux mêmes heures exactement où l'héroïsme des escadres anglo-françaises tentait de forcer les Dardanelles. Ce parallélisme des événements explique en partie l'acharnement des Turcs, obligés de se protéger contre l'ennemi de l'intérieur, alors que les attaques de l'extérieur faisaient rage sur le point crucial de l'Empire. Il n'est pas une ville, pas un village, pas une route, une vallée ou un torrent des six vilayets orientaux qui n'ait vu le sang arménien l'inonder, vraiment le sang de la race puisqu'il s'agissait surtout de faire disparaitre les femmes et les enfants. Les massacres étant insuffisants, on décréta la déportation générale. Selon la bienveillance des agents d'exécution, les victimes eurent quelques jours ou quelques heures pour liquider terres, biens, affaires, et partir en groupes affreux vers la Mésopotamie ou vers la Syrie, le long de pays de montagnes sans routes, ou le long de plaines désertiques." (p. 158-162)

"N'était l'opposition des valis dont il importe de relever le nom, la race entière aurait passé. Rahmi bey à Smyrne, Suleiman Nazif à Bagdad, Faik bey à Kutahia, ont sauvé l'honneur turc d'un opprobre sans rémission." (p. 164)

"Ceux qui participèrent à la bataille [des Dardanelles] furent dignes des souvenirs illustres. Les mouvements militaires furent hardis. L'enjeu, décisif. Les soldats turcs et leurs chefs rachetèrent en partie par leur bravoure l'ignominie dont se couvraient dans le même temps leurs compatriotes en Arménie et en Syrie. Leur conduite au feu justifia les paroles du général Gouraud, commandant du corps expéditionnaire français, qui, venant d'être amputé d'un bras à la suite d'une blessure occasionnée par un obus turc, proclamait dans un ordre du jour : « Les Turcs ne sont pas nos ennemis, mais nos adversaires ; traitez-les en adversaires, non en ennemis. » Et dans son Rapport officiel, sir Ian Hamilton, commandant en chef, laissait percer son respect des sentiments turcs et sa confiance en leur loyauté militaire." (p. 170)

"Par suite des accords intervenus, la France avait fait la relève des forces britanniques en Cilicie. Pour occuper un vaste front de 350 kilomètres il n'y avait que quelques régiments. Afin de les étayer on fit appel à des éléments arméniens encadrés d'officiers français. On renouvelait en Cilicie, avec les Arméniens, l'erreur psychologique commise à Smyrne avec les Grecs. Les Turcs qui eussent respecté et même désiré une occupation européenne furent indignés de voir leur territoire souillé par leurs concitoyens considérés comme traîtres à la patrie ottomane. Les contingents du général Hamelin, puis du général Dufieux, disséminés sur une région mal connue, difficilement ravitaillés, mal soutenus, furent bientôt en bute à l'animosité des populations locales. La politique pro-arménienne du colonel Brémond, inspirée de sentiments nobles mais puérils, étant donné l'incohérence qui régnait à Paris et l'état exact de la situation, acheva d'exaspérer les Turcs.

Alors qu'autour de Smyrne il n'y avait encore que des rencontres de guérillas, une véritable guerre turco-française commença en Cilicie. Elle fut échelonnée par les combats de Marache (du 4 janvier au 19 février 1920), d'Ourfa (19 février-10 avril), d'Ai'ntab (24 mars-26 avril) : noms douloureusement mystérieux au coeur des mères françaises qui pleuraient leurs fils immolés, cette fois, à une cause incompréhensible et vaine. Une tentative d'armistice amorcée le 30 mai entre le général Gouraud et Kémal échoua. De décembre 1919 à mai 1920 les forces françaises avaient été tenues en échec ; comme aux Dardanelles, Kémal et Gouraud s'étaient trouvés face à face.

A Paris, le Conseil Suprême fut stupéfait. Une telle audace allait coûter cher, pensait-on, à ce rebelle insensé et à son pays qui ne le reniait point." (p. 262-263)

"Au moment de la catastrophe qui va les atteindre, il y avait trois ans que les Smyrnéens attendaient que leur sort politique soit fixé : tantôt on les donnait à la Grèce et tantôt à la Turquie. Ils fêtent pour l'instant l'indépendance de l' « Etat libre d'Ionie » qui vient de naître au milieu du scepticisme général. On danse encore tandis que se propagent les pires nouvelles. Une troupe italienne joue Rigoletto devant une salle comble où les officiers grecs fort nombreux sont entourés par les plus jolies filles de Smyrne. Dans un music-hall tout proche du théâtre, c'est une chanteuse de Montmartre qui égaye un autre parterre militaire. Soudain c'est la panique : les Turcs vainqueurs sont en marche vers la mer. Que s'est-il donc passé ?

Las des tergiversations de l'Europe, le Ghazi Mustapha Kémal a décidé de jouer la partie suprême. Il a donné, dans le plus grand secret, l'ordre d'une offensive foudroyante contre les Grecs. Il veut en finir. Il a essayé une dernière tentative pacifique en envoyant en Europe des missions dirigées par son ami Fethy bey. Alors que Paris et Rome reçoivent courtoisement le délégué d'Angora, Lord Curzon et Lloyd George refusent de se commettre avec un si barbare personnage : un simple secrétaire du Foreign Office reçoit le représentant du Ghazi. Fethy bey, rapidement fixé sur les sentiments anglais, télégraphie aussitôt à Mustapha Kémal : « Attaquez ».

Une semaine avant le grand assaut, le maréchal coupa toutes les communications avec le dehors et fit courir le bruit d'une révolution en Anatolie. La concentration des troupes se fit de nuit par des manoeuvres ulysséennes. A Angora même, la population ne se douta de rien. On croyait le Ghazi occupé à travailler dans sa villa... L'ordre du jour à l'aube du 26 août 1922 fut bref : « Soldats ! La Méditerranée est notre but ! En avant ! »

Le 9 septembre, les premiers escadrons turcs faisaient leur entrée à Smyrne parcourant les quais de la ville en un défilé impeccable. Les sirènes des navires mugissent sur le golfe. L'amiral Dumesnil — nous nous trouvions à dix pas de lui — salue devant le consulat de France les vainqueurs qui passent, et les escadres étrangères arborent le pavillon turc.

Les Grecs avaient disparu. Attaqués à l'improviste avec une vigueur irrésistible, ils avaient cédé à Domlou-Pounar, sur la ligne stratégique d'Afion-Kara-Hissar. Ce fut aussitôt la déroute. Leur commandant en chef, le général Hadjianestis, se trouvait à Smyrne au début de la bataille. Il ne put rejoindre le front. Avant la fin des hostilités, il est cassé de son grade. A peine désigné, son successeur, le général Tricoupis, est fait prisonnier ! Dans leur recul, les vaincus se livrèrent à des horreurs, incendiant villes et villages derrière eux. Les chrétiens d'Asie Mineure craignant les représailles turques, accompagnaient l'armée hellénique dans sa retraite. Ces foules disparates furent bientôt à Smyrne. L'embarquement des troupes et d'une partie de la population civile se fit dans un désordre indescriptible. Les services grecs, haut-commissaire en tête, s'enfuirent éperdus, laissant dans les transes une immense population affolée. Durant quarante-huit heures la ville demeura sans gouvernement. Seules des patrouilles volontaires  françaises assurèrent l'ordre. Les établissements étrangers étaient combles de réfugiés chrétiens. Ce fut miracle qu'en arrivant à Smyrne les Turcs ne se livrèrent pas à un massacre général de ces troupeaux terrifiés. Le métropolite orthodoxe, Mgr Chrysostome, qui avait été, bien que citoyen ottoman, l'âme de l'occupation hellénique, refusa vaillamment de quitter ses ouailles. Deux heures après l'arrivée des vainqueurs, nous le vîmes arrêter par deux officiers turcs et conduit au palais du gouvernement : il fut livré aux fureurs de la populace musulmane qui le lapida.

Quatre jours plus tard, alors que la vie commençait à redevenir normale, un incendie, qui débuta aux environs de la cathédrale arménienne où se tenait un îlot de résistance, détruisit la plus grande et la plus belle partie de la ville. Les auteurs du sinistre demeurèrent inconnus. On soupçonna fortement les formations arméniennes du « général » Torkom, aventurier au service des Grecs. La fuite dans la nuit à bord des cuirassés alliés, à la lueur de l'immense brasier, fut un spectacle néronien. Les jours qui suivirent l'incendie marquèrent l'exode général des derniers chrétiens d'Asie Mineure qui abandonnèrent la ville où les Turcs les pourchassaient. Depuis les temps les plus reculés les Grecs avaient toujours habité l'Ionie. Ils avaient survécu à toutes les tourmentes et avaient joui sous les sultans d'une rare tolérance religieuse et civique. Le principe des nationalités, fruit vénéneux du libéralisme, en incitant les chrétiens ottomans à la révolte mit fin à la présence historique des Grecs en Ionie. Lorsqu'on entamera les pourparlers de paix les minorités chrétiennes en Asie Mineure auront disparu. A Smyrne où il arriva trop tard pour conjurer le feu, Mustapha Kémal fut rejoint par sa mère. Il prit quelque repos auprès de Latifeh Hanoum qui devait bientôt devenir, pour quelques années seulement, son épouse, puis il donna l'ordre de marcher en deux colonnes serrées sur Constantinople et les Détroits afin de gagner la Thrace et de battre les troupes grecques qui occupaient encore Andrinople." (p. 296-299)


Philippe de Zara, "Noël en Orient : Des Traditions qui renaissent", Le Petit Marseillais, 28 décembre 1926 :

"Smyrne, décembre. — Quand ces notes vous parviendront, une vieille tradition dont je vous annonçais la mort au début de la présente année, sera revenue à la vie. « La dernière messe consulaire », vous disais-je dans cette triste correspondance. C'est aux réjouissances qu'aujourd'hui je vous convie avec tout ce que l'Orient compte non seulement de Français, mais aussi de Latins, de latinisés sous l'heureuse et douce influence de notre patrie. Lorsque vous lirez ces lignes, le Domine salvum fac galliarum gentes, aura de nouveau entonné devant les représentants de la France et une vénérable tradition aura été renouvelée dans une jeunesse immortelle.

L'on se souvient qu'à la suite de la fin des capitulations consacrée par le traité de Lausanne, la Turquie voyait de mauvais oeil ces honneurs rendus aux consuls français en récompense d'un protectorat sur les chrétiens établis en Orient, protectorat qu'aucun accord ne justifiait plus. Le Saint-Siège, de son côté, devant l'état de choses créé par les bouleversements politiques, — indépendance farouche des Turcs, indépendance de l'Egypte, mandats syriens, mésopotamiens, etc..., et fidèle à sa prudente manière d'étudier une question aussi importante, avait réservé sa décision. Et les messes consulaires se trouvaient suspendues. Supprimées, s'écriaient les ennemis du prestige français en Orient.

Or, voici la bonne nouvelle qui nous parvenait à la veille de la nuit joyeuse. En don d'amicale prise de contact avec la France, le nouveau nonce Mgr Maglione signait, au nom du Saint-Siège, un accord avec le gouvernement français : les honneurs liturgiques allaient désormais être rendus comme par le passé aux représentants de notre pays en Orient. Quel grand événement pour les Latins orientaux que cette reviviscence d'une des plus belles traditions de la France orientale. Quelle magnifique continuité à travers la diversité des siècles et des vicissitudes politiques, et combien par dessus les contingences du moment nous apparaît de nouveau brillante et pure la mission de la France dans l'Univers oriental !

Si les érudits veulent connaître l'origine de la tradition des honneurs liturgiques, qu'ils me permettent de leur communiquer quelques résumés d'archives. Dans les édifices religieux ou hospitaliers, qui étaient propriétés françaises, ces honneurs allaient comme de raison au « patron ». Dans ceux appartenant à des communautés chrétiennes de rite oriental, les honneurs liturgiques étaient rendus aux consuls de France en leur qualité de « protecteurs ». Enfin dans les édifices de rite latin, mais non français, la primauté des honneurs revenait à la France par suite des privilèges « diplomatiques » octroyés par les capitulations. Ainsi c'est sous les trois aspects de chef, de protecteur et de « premier parmi ses pairs » que le pays de France avait droit dans la personne de ses consuls au salut et aux honneurs des autorités ecclésiastiques de tout rite et de toute origine dans la vaste latinité et chrétienté orientales.

C'est aux efforts d'un prélat d'un singulier mérite que l'on doit le maintien des droits français. Son nom viendra spontanément sur les lèvres de tous ceux qui vécurent en Turquie les heures de la guerre, qu'ils fussent catholiques, arméniens ou juifs, de tous ceux diplomates, militaires ou marins, qui ont connu son intelligente et puissante action durant les années pénibles et pleines d'embûches de l'armistice. Il avait su apprivoiser Enver pacha et ne craignait pas d'élever la voix devant Talaat ou Djémal. J'ai nommé S.G. Mgr Dolci, délégué apostolique à Constantinople, actuellement nonce du Pape à Bucarest, et qui a failli représenter le Saint-Siège à Paris à la place de Mgr Maglione. Si ce poste important ne lui a pas été confié, du moins, c'est lui qui a éclairé les milieux du Vatican sur la persistance des forces spirituelles de la France en Orient et sur la nécessité de confirmer à notre pays la primauté que les siècles lui ont conférée. Dès le lendemain de la suppression des messes consulaires, il se mettait en oeuvre et, dès le 23 janvier 1926, les premiers pourparlers étaient engagés.

Ils viennent heureusement d'aboutir et le présent Noël aura vu les consuls de France officiellement salués par les autorités religieuses dans les églises du Levant. L'accord est complet et les droits français traditionnels sont solennellement reconnus sous la réserve expresse — réserve que la presse française semble avoir un peu escamotée — que l'ambassade de France près le Vatican serait définitivement maintenue.

Réserve presque inutile, car il n'est pas, croyons-nous, de politicien assez fou pour remettre sur le tapis une aussi ridicule question que celle de la « suppression ».

Songeons plutôt à la joie du monde latin d'Orient et à l'immortalité de ces traditions retrouvées. Lorsque le consul de France pénétrera de nouveau dans la paroisse française de la ville d'où je date ces lignes et que le Père capucin qui en est le curé viendra à sa rencontre, une plaque de marbre lui rappellera la vénérable origine de l'accueil déférent dont il est l'objet :

Le consul de France Dupuis fit bâtir en 1628 un couvent et une chapelle dans sa maison, aujourd'hui église française, de Saint-Polycarpe. Il fit déclarer cette chapelle paroisse par décret de la Sacrée Congrégation, de Rome en date du 23 décembre 1630 — l'année du Cid ! — Louis XIII, par lettres patentes du 12 mai 1631, chargea M. de Gournai, comte de Mercheville, d'acheter la propriété du consul Dupuis et d'en faire don, de sa part, aux Pères Capucins. Voilà pourquoi, en 1926, notre consul aura droit aux honneurs liturgiques. La tradition française est vénérable, mais toujours rajeunie." (p. 1)


Philippe de Zara, "Profils de dictateurs : Mustapha Kémal", Sept (hebdomadaire du temps présent), 28 avril 1934 :

"Kemal appartient fortement à la famille des dictateurs contemporains : Mussolini, Pilsudski, Hitler, Alexandre de Yougoslavie, Roosevelt, Salazar le Portugais.

Mustapha Kémal est un militaire comme Pilsudski : il a connu l'exil sous le sultan Abdul-Hamid, tandis que le Polonais gémissait en Sibérie tsariste. De tout temps pensif, studieux et volontaire, il incline vers l'Occident, guidé par son père, modeste marchand de bois, épris des « idées nouvelles ». Elevé rudement, Kémal deviendra un chef implacable, mais, il restera un tendre, car il tient de sa mère, humble musulmane qui vivra jusqu'à la fin de ses jours sous le voile, une sensibilité qui fait de lui le plus fidèle des amis.

Vers 1900-1910, le prestige des principes de 1789 est encore tout-puissant. On ne conçoit alors le progrès que sous la forme d'une marche constante et fatale vers la démocratie universelle. Mustapha Kémal se met à étudier la Révolution française, les campagnes napoléoniennes, les écrits de Moltke. Ses carnets, bourrés de notes, portent en épigraphe, en français, les mots fatidiques : Activité ! Activité ! Vitesse ! Il vient en France, en 1910, aux grandes manœuvres de Picardie. Il a appris notre langue, adolescent, chez les frères des écoles chrétiennes, à Salonique, sa ville natale ; et, depuis, c'est le seul idiome étranger qui lui soit resté familier.

La Révolution dite libérale accomplie, le Sultan dépossédé de l'autocratie, Kémal s'aperçoit que ses compagnons font fausse route : il n'appartient pas, pense-t-il, aux militaires de s'imposer au pouvoir civil. La nation ottomane, sauvée de la tyrannie, il faut la laisser se gouverner elle-même. Les ambitions des amis de l'Allemagne, chefs du Comité Union et Progrès, font fi de son bon sens et de sa loyauté. On se débarrasse de sa censure en l'envoyant en mission chez les Bédouins de Tripolitaine.

Cinq années de « régime démocratique » ont mis l'Empire Ottoman au bord de l'abîme. C'est dans cet état d'extrême faiblesse que la guerre de 1914 surprend la Turquie. Les opérations militaires, les seules auxquelles il prenne part, révèlent en Kémal un stratège remarquable. Ses mains sont pures du sang arménien répandu à flots par Enver pacha et ses complices allemands. L'heure psychologique approche. La France qui, en 1918, aurait pu recueillir la succession turque, laisse l'Angleterre mener le jeu. Lloyd George lance sur la Turquie mourante la meute des Grecs de Vénizélos. Tout paraît perdu.

C'est le moment où tout va être sauvé.

Mustapha Kémal parcourt les montagnes d'Anatolie : de sa seule parole il galvanise un peuple qui depuis de longs jours avait renoncé à la pensée et à l'action. En trois ans, il crée une armée, une administration civile, une organisation politique, et s'attire des alliances ou des amitiés de premier plan : la Russie, puis l'Italie et la France elle-même.

Son regard bleu porte partout. Sa taille fine paraît, miraculeuse, sur le seuil des plus misérables hameaux pour exalter les défaillants. Il crée la foi. La victoire venue, il faut construire, c'est-à-dire répudier le vieux vêtement islamique. Abolition du Sultanat et du Califat, émancipation de la femme turque, adoption du costume et des Codes de l'Occident, négociations européennes et asiatiques, tout se poursuit à un rythme tourbillonnant. Dix ans lui ont suffi pour transformer, à travers des crises de larmes et de sang, l'aspect extérieur de l'Empire Ottoman.

Les sceptiques — et ses adversaires — ont commencé par traiter de bolchevik ce défenseur tenace de la propriété, — puis d'athée ce déiste à la Robespierre qui a mis le Coran à la portée de tous, — puis de fauteur de désordre, cet avant-courrier de la civilisation européenne vers l'Orient, — puis de militariste ce chef pacifique qui a réussi à dissoudre la haine gréco-turque cinq fois séculaire et à vivre en harmonie avec tous ses voisins, — puis de xénophobe, ce libéral sous le règne duquel nos écoles religieuses ont atteint leur maximum d'élèves. On a prédit, chaque mois d'abord, sa chute pour le mois suivant, puis chaque année pour l'année suivante : Mustapha Kémal est toujours Président à vie de la République turque.

Où mène-t-il son pays ? Du point de vue moral, métaphysique même, dirions-nous, vers un mélange de protestantisme et de matérialisme modéré.

Quelques ombres au tableau : il aime l'alcool dont il abuse et prend un vif plaisir en galante compagnie. Moins taciturne qu'autrefois, il cède volontiers à un certain épicurisme dans l'enchantement de Dolma-Baghtché sur le Bosphore ; mais, de retour dans son Anatolie, il ne pense guère qu'à son armée et à sa diplomatie : l'une et l'autre l'ont fait l'arbitre de la Méditerranée orientale.

M. Edouard Herriot a rapporté de son voyage oriental du dernier été cette, étonnante définition de la dictature kémaliste : « La République turque est la plus laïque et la plus démocratique des démocraties ! » Nous ne nous prononcerons pas ici sur ce témoignage, non plus que sur les qualités du régime turc actuel. Nous constaterons seulement que jamais nos écoles religieuses françaises ne furent plus prospères en Turquie, et que jamais ce pays ne fut soumis à une autorité aussi directe, aussi unique, aussi efficace et, il faut le dire, aussi exigeante que celle de Mustapha Kémal, dictateur." (p. 12)

Sur Philippe de Zara : Les Grecs à Izmir : le témoignage de Philippe de Zara (1922)

Voir également : Kemal Atatürk et les Arméniens

İsmet İnönü et les Arméniens

Le maréchal Fevzi Çakmak et les Arméniens

Le général Refet Bele et les Arméniens

Le général Kâzım Karabekir et les Arméniens

Bekir Sami Kunduh : entre racisme anti-arménien et pragmatisme

Les Arméniens de Konya pendant la Première Guerre mondiale et après l'armistice de Moudros

Les Arméniens d'Ankara pendant la Première Guerre mondiale et après l'armistice de Moudros

Les populations musulmanes et chrétiennes de Kars, au gré des fluctuations militaires et géopolitiques

Les Arméniens de Cilicie (dont les volontaires de la Légion arménienne), d'après les officiers français

L'émigration des Arméniens de Cilicie (1921)

Aristide Briand : "On a essayé d'exciter contre nous les Arméniens de Cilicie"

Le lieutenant-colonel Sarrou : "Les chrétiens de Cilicie, Arméniens et Grecs, ont abandonné malgré nos conseils, leur pays."

Le témoignage de Lord Saint-Davids sur la politique de la terre brûlée accomplie par l'armée grecque en Anatolie

Un choix du nationalisme kémaliste : conserver les populations arméniennes encore présentes sur le territoire turc

La place des Arméniens dans les révolutions jeune-turque et kémaliste

L'Eglise apostolique arménienne sous le régime kémaliste

Les Arméniens et la question du Hatay

Papa Eftim, le patriarche des Karamanlides (Turcs chrétiens-orthodoxes)

Les naturalisations de Russes blancs sous le régime kémaliste

Juifs et Arméniens : les "oublis" de Stefan Ihrig