dimanche 31 janvier 2021

Les "massacres de chrétiens" dans l'Empire ottoman tardif


C., "Une opinion sur les massacres de chrétiens en Turquie.",  La Revue critique des idées et des livres, n° 117, 25 février 1913, p. 467-470 :

Lorsque M. Stéphane Lauzanne débarqua à Constantinople, nos protégés chrétiens lui adressèrent une délégation pour lui dire :

— Nous savons que vous êtes un ami de M. Delcassé. Demandez donc au ministre de la marine d'envoyer deux cuirassés dans le Bosphore. Et encore, deux cuirassés, ce serait bien juste ; une escadre serait préférable...

Les mêmes gens lui dépêchèrent, plusieurs fois dans la suite, un émissaire pour le prévenir :

— Un massacre aura lieu à la fin de la semaine, ce sera le tour des Grecs et des juifs.

Un soir, ils causèrent une panique dans un cinéma : parce que la police avait arrêté deux pickpockets, ils se figuraient que tous les chrétiens allaient être passés au fil de l'épée, et déjà ils criaient : « Au secours ! A l'assassin ! »


Il est bien vrai qu'il y a eu des massacres en Turquie. Il y a eu notamment les massacres officiels de 1895, ordonnés par Abd-ul-Hamid. Cela, c'est de l'histoire. Mais autour de ces faits historiques, la légende a accumulé exagérations et inventions. C'est, du moins, l'avis de M. Stéphane Lauzanne qui, tentant d'innocenter les « massacreurs » orientaux, nous apporte de bien curieux témoignages 1, par exemple ceux du général Baumann, inspecteur en chef de la gendarmerie macédonienne, et de la soeur Jeanne, directrice de l'hôpital français de Constantinople.

La soeur Jeanne a dit à M. Lauzanne : « Jamais une de nos soeurs n'a été molestée ou inquiétée. Il y en eut qui s'en furent exercer leur ministère jusqu'au fond des montagnes d'Arménie ; pas une seule n'a été outragée ou malmenée. » Quant au général Baumann, il a fait lire à notre confrère les rapports que onze officiers français avaient rédigés depuis des mois sur les événements de Macédoine. Ces rapports sont extraordinaires. En voici un :


Au fond, les massacres de Macédoine ont toujours été d'avance arrêtés dans tous leurs détails par des terroristes des comitadjis bulgares, et ont toujours eu, à leur base, un calcul. Ce calcul est simple, et, à première vue, fort judicieux. Il faut prouver à l'Europe que la Turquie est sauvage et incorrigible, qu'elle est en état permanent d'anarchie, qu'elle est absolument incapable d'assurer à ses populations chrétiennes les conditions élémentaires d'ordre et d'existence humaine. Il faut donc, avant tout, frapper l'imagination de l'Europe. Il faut soulever sa réprobation unanime et son indignation.

D'où tant d'attentats sur les voies ferrées internationales et dans les bureaux de poste étrangers. Le 10 août dernier, par qui étaient saisies à la frontière turco-bulgare quarante bombes dirigées sur la Macédoine ? Par les autorités turques.


— Le Ier août, des bombes étaient lancées sur les deux marchés de Rotchana ; et dans la panique qui s'ensuivit, des soldats turcs tirèrent dans la foule et provoquèrent une bagarre sanglante qui devait servir de prétexte à la guerre ; or, le rapport d'un officier français donne le détail des victimes : sur 47 tués, il y avait 20 musulmans, 25 bulgares, 2 juifs ; sur 49 blessés, il y avait 30 musulmans et 19 bulgares. — Une bombe éclatant un jour à la porte de telle église de village, comment se fait-il que tous les chrétiens aient quitté le village dès la veille ? Ailleurs, les bulgares réclamant le secours de la gendarmerie dans un bourg où l'on s'entre-tue, pourquoi s'arrangent-ils pour que la demande ne parvienne pas à temps ? — De pareils renseignements font réfléchir.

Dans son rapport officiel, notre consul à Sivas, M. Carlier, rapportait en 1895 un fait qui est significatif. C'était au temps de la tragédie arménienne. Tout ce qu'il y avait d'Arméniens et de chrétiens dans le pays s'était réfugié au consulat qui, pendant trois mois, soutint un véritable siège. Matin et soir, ce consul montait le garde du haut des toitures de sa résidence ; et quand la fatigue l'obligeait au repos, sa femme veillait pour lui. Un matin, M. Carlier entend une balle siffler à ses oreilles. Elle a été tirée derrière lui, presque à bout portant. Il se retourne : c'est un Arménien qui a tiré, un Arménien qu'il hospitalise depuis trois jours à son foyer et auquel il a sûrement sauvé la vie. L'Arménien lui dit : « C'est vrai, j'ai voulu vous tuer parce que je me suis dit que si on apprenait que le consul de France a été assassiné, des marins et des soldats français entreraient immédiatement ici. Et c'en serait fait de l'occupation turque... »

De semblables faits ne cadrent guère, on l'avouera, avec la conception que nous nous sommes faite des événements d'Orient. Faut-il ajouter que l'archevêché de Paris est turcophile ? Il y a donc bien là des préjugés à dissiper, une question à étudier. M. Stéphane Lauzanne a brillamment esquissé une thèse vraisemblable dans ce livre où l'on trouve bien d'autres sujets d'étonnement et de réflexion.

C.

1. Dans un livre vivant, précis, instructif : Au chevet de la Turquie (Fayard), recueil de notes, d'aperçus et de documents sur la guerre balkanique.


Voir également : Un aperçu de la diversité humaine dans l'Empire ottoman tardif : moeurs, mentalités, perceptions, tensions

Le modèle des fedai arméniens : le terrorisme des komitacı chrétiens-orthodoxes de Macédoine

Le contexte de l'émergence du nationalisme et du terrorisme arméniens

Istanbul, 1890-1896 : les provocations des comités terroristes arméniens  

Le Blue Book (1897) : une source d'information sur les provocations insurrectionnelles des comités arméniens en Anatolie    

Les troubles sanglants provoqués par les comités arméniens sous Abdülhamit II

Les échecs sanglants du nationalisme révolutionnaire arménien
 
Empire ottoman : la lutte à mort des nationalistes arméniens contre les Arméniens loyalistes

Le terrorisme interne arménien
 
Le vaste réseau paramilitaire de la FRA-Dachnak dans l'Anatolie ottomane
 
Les sources documentaires ottomanes et russes démentent les mensonges de Taner Akçam

Les atrocités des insurgés arméniens en Anatolie orientale (avant les déportations de 1915)

Le contexte des exactions dans l'Empire ottoman tardif : insuffisances de l'administration, difficultés des réformes et du maintien de l'ordre

XIXe siècle : les défaillances de l'Etat ottoman et le problème de l'affirmation du pouvoir parallèle des féodaux kurdes

XIXe siècle : problème agraire et question arménienne dans l'Empire ottoman

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Les prétendus "massacres hamidiens" de l'automne 1895

Le prétendu "massacre jeune-turc" d'Adana en avril 1909

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"Génocide arménien" : les télégrammes secrets (authentiques) de Talat Paşa (Talat Pacha)