vendredi 1 janvier 2021

Proclamation du général Gouraud (9 novembre 1921)



"Partie non Officielle", Bulletin mensuel des actes administratifs du Haut Commissariat, novembre 1921, p. III-IV :

PROCLAMATION

De S. E. Monsieur le GENERAL GOURAUD


HAUT-COMMISSAIRE DE LA REPUBLIQUE FRANCAISE EN SYRIE & AU LIBAN

Habitants de la Cilicie,
Habitants d'Aïntab et de Killis,


Depuis le 10 Août 1920, vous savez que la France, dans son généreux désir de rendre la paix à la Turquie, a décidé de remettre dans les mains du Gouvernement Ottoman une des vieilles provinces et deux des villes turques de l'Empire, qu'elle occupait en vertu des articles additionnels de l'Armistice de Moudros.

Le télégraphe vous a appris que, persévérant dans ses intentions pacifiques, parce qu'il était sûr de répondre au vœu général de ce pays trop longtemps en proie aux misères et aux deuils de la guerre, le Gouvernement Français, représenté par son éminent négociateur, M. Franklin-Bouillon, ancien ministre pendant la Grande Guerre, a conclu le 20 Octobre, avec son Excellence Mustapha-Kémal Pacha et l'Assemblée Nationale d'Angora l'accord qui met fin à la guerre entre la France et la Turquie.

Cette fin de la guerre qui signifie aussi la fin du brigandage, la fin des troubles, sera accueillie avec soulagement par toutes les populations de l'Asie Mineure que l'accord intéresse et les autres les envieront.

Je sais que les populations chrétiennes et avec elles les Arabes et les Turcs qui, reconnaissants des efforts des Autorités Françaises pour développer la prospérité des régions occupées, ont eu avec elles de bons rapports, sont inquiets du lendemain, et se demandent si le retour des Autorités Ottomanes ne sera pas suivi de représailles.

Je pourrais invoquer la signature du Gouvernement Français ainsi que celle de Son Excellence Mustapha Kémal Pacha qui, en rendant la paix à une grande partie de la Turquie a prouvé qu'il n'était pas seulement un Grand Général, mais aussi un Grand Homme d'Etat.

Mais je fais appel au bon sens de tous.

Une amnistie pleinière est proclamée.

Les droits des minorités sont confirmés sur les mêmes bases que dans les Conventions du même genre conclues en Europe à la fin de la Grande Guerre. Ce qui veut dire, pour s'en tenir aux points les plus essentiels que le Gouvernement d'Angora s'engage à accorder à tous les habitants sans distinction de naissance, de nationalité, de langage, de race ou de religion, pleine et entière protection de leur vie, de leur liberté et de leurs biens.

Tous les habitants auront droit au libre exercice, tant public que privé de leur foi, religions ou croyances dont la pratique ne sera pas incompatible avec l'ordre public et les bonnes mœurs. Ils seront égaux devant la Loi et jouiront des mêmes droits civils et politiques notamment pour l'admission aux emplois publics, fonctions, honneurs ou à l'exercice des différentes professions et industries.

Il ne sera édicté aucune restriction contre l'usage par tout ressortissant ottoman d'une langue quelconque soit dans les relations privées, ou de commerce, soit en matière de religion, de presse, soit dans les réunions publiques.

Une Commission mixte franco-turque réglera les modalités de l'évacuation dans les conditions fixées d'accord par les deux Commandements.

Enfin, je sais déjà que Son Excellence Mustapha Kemal Pacha a désigné pour restaurer l'Autorité Ottomane dans les territoires que lui rend l'accord du 20 Octobre, des hommes qui seront dignes de cette lourde et belle tâche, par leur volonté d'exécuter l'accord dans toutes ses parties aussi bien que par leur fermeté contre tous les agents de désordre, et que ces hommes travailleront en pleine entente avec les Autorités Militaires Françaises pendant la période d'évacuation et avec les autorités consulaires.

D'ici à quelques semaines, par conséquent, l'Autorité Ottomane assumera la responsabilité du maintien de l'ordre. Un homme de bon sens peut-il penser que cette Autorité n'appliquera pas toute son énergie à maintenir le calme, à s'opposer à toute représaille, à empêcher le sang de couler à nouveau.

Il en va non seulement de l'honneur du Gouvernement d'Angora et de son Chef, mais aussi de leur intérêt le plus évident, car l'accord franco-turc n'est que la moitié de la Paix : la Turquie devra un jour négocier la Paix complète. Qui peut donc croire que devant cette éventualité de demain Son Excellence Mustapha Kemal Pacha et l'Assemblée d'Angora auraient la folie, en laissant se commettre des assassinats, des représailles de quelque sorte qu'elles soient, de s'aliéner les sympathies du Gouvernement Français sous la réprobation universelle de l'Europe à l'Amérique, que soulèverait ce retour aux troubles sanglants du passé.

Au nom du Gouvernement Français que j'ai l'honneur de représenter dans ces pays où sa parole est respectée par tradition depuis des siècles, j'adjure tous les bons citoyens à quelque religion qu'ils appartiennent, de m'écouter, de conserver leur calme, de ne pas obéir à un coup de tête qui les rejetterait sur les routes de l'exil et du malheur où ils ne pourraient compter sur une aide efficace. Le Gouvernement Français a fait le nécessaire pour sauvegarder les droits des minorités, ils ne doutent pas qu'elles n'écoutent la voix de la raison qui est en même temps celle de leur intérêt.

Restez donc dans vos foyers, à vos champs, à vos affaires, demeurez unis sous le Gouvernement Ottoman qui prend l'engagement solonnel de vous protéger et assurés que vous êtes toujours de la pleine sollicitude de la France.

Partir, c'est courir la désastreuse aventure à laquelle on ne voit pas d'issue heureuse.

Rester, c'est maintenir le fruit du travail des ancêtres pour faire revivre dans la Paix la prospérité de la Cilicie, de Killis et d'Aïntab.

Beyrouth, le 9 Novembre 1921,

Le Général Haut-Commissaire de la République Française en Syrie et au Liban
Commandant en Chef l'Armée du Levant.


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