mercredi 28 avril 2021

La minimisation du génocide juif par Raphael Lemkin



Anson Rabinbach, "Raphael Lemkin et le concept de génocide", Revue d'histoire de la Shoah, n° 189, juillet-décembre 2008, p. 546-549 :


"En 1949, Lemkin avait mis au point ce que son biographe William Korey (pourtant bienveillant à son égard) appelle « une obsession frisant la paranoïa » et il prônait l'impératif « tactique » de couper tout lien entre génocide et droits de l'homme ou droits civiques. Il souligna que la définition du génocide en tant qu'acte perpétré dans l'intention « de détruire totalement ou partiellement » un groupe « racial, ethnique ou religieux » n'ouvrait pas la porte à une assimilation du lynchage à une forme de génocide. En 1950, il écrivit à la commission sénatoriale des Affaires étrangères que « la destruction partielle devait être suffisamment importante pour affecter la totalité [du groupe] ». Reconnaissant que les accusations de génocide racial en Amérique risquaient de porter le coup ultime à la ratification par les Etats-Unis, Lemkin tenta fébrilement de séparer la « discrimination » de la « destruction ». Il exerça des pressions sur Erwin M. Cahnham, rédacteur en chef du New York Times, pour qu'il martèle dans son journal la distinction entre discrimination et destruction ; et il fut à l'origine de la publication d'un éditorial du Christian Science Monitor intitulé « A Needed Distinction » (« Une distinction impérative »), précisant : « L'anéantissement est très différent de la discrimination. Il implique meurtres, déportations en masse et autres violences. »

Le 18 décembre 1951, le New York Times fit état de la réaction de Lemkin quant à l'utilisation du mot génocide pour décrire la situation des Noirs américains : « Ces accusations constituent une manoeuvre de diversion destinée à détourner l'attention des crimes de génocide perpétrés contre les Estoniens, les Lettons, les Lituaniens, les Polonais et autres peuples soumis par les Soviétiques. » Patterson rappela : « Dans une très abondante correspondance avec moi, [Lemkin] soutint avec véhémence que les clauses de la convention sur le génocide n'avaient rien à voir avec le gouvernement des Etats-Unis ou sa position à l'égard de ses citoyens noirs. Lemkin, ainsi que d'autres professeurs de droit et des avocats en exercice, redoutait de toute évidence de critiquer un gouvernement dont la conduite à l'égard de ses citoyens noirs était une honte pour l'humanité civilisée. »

La guerre de Corée, le procès Slansky et l'affaire d'espionnage des Rosenberg faisant les gros titres, l'Union soviétique continua, aux Nations unies, à accuser les Etats-Unis de génocide. Lors de la séance du 9 mai 1952 de l'Assemblée générale, une déclaration soviétique proposa d'inclure un texte dans le projet de convention sur les droits de l'homme, texte soumettant le lynchage au contrôle de l'ONU. Comme le précisa Lemkin, « en de telles circonstances, il sera impossible d'accuser l'Union soviétique des crimes qu'elle a commis à l'égard de millions de personnes, parce qu'elle ripostera par des accusations de discrimination et de lynchage ». En janvier 1953, Lemkin contre-attaqua avec ses propres accusations de génocide. A propos du « procès [antisémite] Slansky de treize communistes à Prague » (onze étaient juifs), il écrivit : « La nature antijuive de l'inculpation et la technique du procès mené pour créer la panique parmi tous les Juifs tchécoslovaques et les Juifs de Russie font partie intégrante du crime de génocide. » Bref, le génocide, loin d'être un concept apolitique, faisait l'objet pendant la guerre froide de diffamation mutuelle : les exilés ukrainiens accusèrent les Soviétiques de « la destruction totale des Allemands de la Volga, des Tatars de Crimée et des peuples du Caucase, ainsi que de la destruction partielle des Estoniens, Lettons et Lituaniens ». Les Français, impliqués dans leur propre guerre en Algérie, déclarèrent les colons français exempts de responsabilité pour les crimes commis contre les Algériens parce que « les individus ne sont coupables que lorsqu'ils agissent à l'instigation d'autorités étatiques ».

Plutôt que d'ouvrir au débat et à l'arbitrage ce qui demeurait une souffrance humaine constitutive d'une mémoire historique, l'accusation de génocide devenait un obstacle psychologique dressé par les deux parties pendant la guerre froide. Lemkin minimisa la Shoah pour s'intéresser presque exclusivement à la destruction culturelle des minorités par l'Union soviétique. Selon son biographe William Korey, « on trouve bien peu de choses chez Lemkin qui puissent remettre en cause l'idée que sa principale préoccupation en matière de génocide culturel portait presque entièrement sur les groupes ethniques non-juifs d'Europe orientale ». En fin de compte, le sort de la convention sur le génocide ne fut guère fondamentalement différent de celui de la Déclaration universelle des droits de l'homme, à laquelle Lemkin s'opposa si obstinément." 

Sur Raphael Lemkin : Raphael Lemkin et la persécution des chrétiens de l'Empire romain

L'inanité du concept de génocide tel que défini par Raphaël Lemkin (un juriste souvent cité par les activistes arméniens, comme s'il s'agissait d'un historien compétent)

La liste des génocides établie par le juriste Raphaël Lemkin    

"Génocide arménien" : le chercheur Tal Buenos démolit définitivement la "caution Lemkin"
 
Le discours "lemkinien" du pape François

Voir également : L'arménophilie de Paul Rohrbach
 
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