vendredi 30 avril 2021

L'augmentation de la population arménienne d'Istanbul entre 1914 et 1922



Stéphane Yerasimos, "Istanbul : la naissance d'une mégapole", Anatoli, 7 | 2016 :


"De 1923 à la fin des années quarante, Istanbul cesse d'être une capitale et ne commence pas encore à entamer sa montée quantitative en tant que mégapole. Les soubresauts de la fin de l'Empire entraînent pourtant des bouleversements et des blessures qui vont laisser des traces. Le premier choc résulte de la migration consécutive aux guerres des Balkans. La population qui est de 857 069 personnes en 1912 passe à 977 662 en 1914, parmi laquelle on trouve près de 300 000 non‑résidents à côté d'environ 130 000 étrangers. Ce chiffre de non‑résidents concerne en partie les migrants saisonniers et en partie les réfugiés des Balkans, lesquels transitent le plus souvent par Istanbul, en route vers l'Anatolie. La Première Guerre mondiale apporte son lot de misères avec le front proche des Dardanelles, les problèmes d'approvisionnement entraînant marché noir et disettes, les épidémies et le fléau local : les incendies. Ainsi le 31 mai 1918 le dernier des grands feux, dits « de la mer à la mer » commence à Cibali sur la Corne d'Or et se termine à Altımermer, mer près de la mer de Marmara, en brûlant sur sa route tout le quartier de Fatih (fig. 1 et fig. 4). Avec l'incendie du quartier proche de Vefa le 1er août suivant, ce sont 8 000 immeubles qui disparaîtront, laissant un vide qui ne sera comblé qu'à partir des années 1950, favorisant le processus de modernisation de l'espace urbain.

L'armistice de 1918 amène les forces d'occupation alliées, mais aussi les réfugiés russes, tandis que la bureaucratie turque déménage déjà vers Ankara et qu'une partie de la population grecque négocie son départ après les défaites militaires grecques d'été 1921. Un dénombrement mené par la police et achevé en juillet 1922 donne 710 826 habitants, dont 373 124 musulmans, 158 219 Grecs, 87 919 Arméniens et 40 018 juifs. Par rapport à 1914, le nombre de musulmans a diminué de 187 310 et celui des Grecs de 47 544. En revanche, les Arméniens marquent une légère hausse, sans doute parce qu'il n'y a pas eu de déportations significatives de cette ville pendant la guerre [une autre raison : des déportés arméniens (anatoliens) se sont installés à Istanbul après l'autorisation des "retours" (mars 1918)]. Quelques mois plus tard, la défaite d'Asie mineure fera fuir un nombre supplémentaire de Grecs, tandis que l'année suivante, l'échange forcé des populations entre la Grèce et la Turquie touchera l'ensemble des Grecs résidant en dehors des limites municipales de la ville ainsi que ceux qui y sont établis après 1914. Seront exemptés de l'échange les Grecs habitant la ville intra-muros, ceux de l'arrondissement de Beyoğlu occupant les anciens faubourgs de Galata et Pera ainsi que leur extension nord, et ceux des parties urbaines des arrondissements suivants : Beşiktaş et Sarıyer le long de la rive européenne du Bosphore, Üsküdar et Beykoz sur la rive asiatique, Kadıköy sur la rive asiatique de la mer de Marmara, Makriköy (Bakırköy) sur la rive européenne, Eyüp, au fond de la Corne d'or et les Îles (Adalar). Ce qui sera désormais la minorité grecque d'Istanbul sera amputé de la périphérie rurale de la ville, majoritairement grecque. Enfin le transfert de la capitale à Ankara en octobre 1923, suivi de l'expulsion de la famille impériale en février 1924, privera la ville des derniers restes de la bureaucratie ottomane. Ainsi, le recensement de 1927 donnera 699 607 habitants pour la ville à l'intérieur de ses limites municipales et 742 763 y compris sa banlieue. Au recensement suivant, de 1935, la population stagne à 741 148 habitants.

Un bon tiers de cette population habite à cette date la ville intra-muros et un autre tiers l'arrondissement de Beyoğlu. La vieille ville est divisée depuis 1928 en deux arrondissements séparés par le Boulevard Atatürk en construction, reliant le pont d'Unkapanı à la mer de Marmara. L'arrondissement d'Eminönü occupe avec 5 km2 la partie intérieure, et celui de Fatih avec 10 km2 la partie extérieure. Fatih, qui porte toujours la plaie béante de l'incendie de 1918, reste un quartier résidentiel de 150 hab./km2, ce qui correspond à la densité d'un tissu pavillonnaire dense et Eminönü, quartier d'affaires et d'administration, où les bâtiments publics occupent une superficie importante, atteint la densité de 20 hab./km2.

Deux chiffres encore à retenir sur l'ensemble de la ville. En 1935, 43 % de ses habitants sont nés ailleurs. Même si ce chiffre atteindra 63 % en 1990, il infirme l'idée reçue d'une société de Stambouliotes de souche mise à mal par l'immigration à partir des années 1950. En revanche les non‑musulmans constituent toujours près d'un tiers de la population (217 142 personnes) et 40 % des commerçants de la ville, ce qui indique la persistance entre les deux guerres du caractère multiculturel, sinon cosmopolite de la ville.

Pour le reste, Istanbul entre les deux guerres semble prolonger les habitudes du siècle précédent. Les classes sociales montantes de toute confession traversent la Corne d'Or pour s'installer à Péra (Beyoğlu) et, au‑delà, vers le Nord. L'artisanat persiste au centre‑ville tandis que les quelques industries s'alignent toujours au fond de la Corne d'Or et la ville continue à conserver la primauté dans les domaines de l'économie, des finances, mais aussi de la culture." 

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