samedi 10 avril 2021

Le comte Johann Heinrich von Bernstorff et les Arméniens



Johann Heinrich von Bernstorff (ambassadeur allemand à Istanbul, de 1917 à 1918), rapport à Georg von Hertling (chancelier impérial d'Allemagne), 16 novembre 1917, DE/PA-AA/R14098 :


"Le gouvernement turc a récemment augmenté la documentation officielle sur la question arménienne en publiant une vaste collection de documents sous le titre „Les buts et activités révolutionnaires des comités arméniens avant et après la Constitution“. La première partie de l'ouvrage (p. 1 - 41) décrit brièvement la mise en place et les activités des divers comités jusqu'à ce que la Constitution soit rétablie ; dans la seconde partie (p. 42 - 323), la propagande nationaliste des comités dans la presse et la littérature, dans les écoles et parmi le clergé depuis 1908 et la préparation du soulèvement armé sont traitées en premier lieu ; ceci est suivi par des rapports détaillés sur les événements dans les parties arméniennes du pays pendant la guerre mondiale. La dernière partie est composée de 122 fac-similés sur 73 feuilles.

Malgré sa conception unilatérale et son caractère tendancieux, l'œuvre exige de l'attention ; dans quelle mesure les documents et les justifications doivent être considérés comme des éléments de preuve authentiques, cela reste à examiner dans chaque cas individuel. En tout cas, en parcourant ces documents, on ne peut échapper à l'idée que les intrigues des comités arméniens ont, depuis longtemps, extrêmement irrité le gouvernement turc et étaient de nature à justifier les mesures répressives prises à leur encontre pendant la guerre. Dans quelle mesure le gouvernement a dépassé les limites de la légitime défense et/ou dans quelle mesure il a été guidé par d'autres motifs, c'est une autre question.

L'ouvrage en question n'est jusqu'ici paru qu'en turc, une édition française est en préparation ; en outre, l'éditeur de la revue Dadschar (cf. le rapport n° 453 du 4 septembre de cette année) a publié un extrait en langue arménienne.

Une copie de l'édition turque est fournie en pièce jointe."

Source : http://www.armenocide.net/armenocide/armgende.nsf/$$AllDocs-de/1917-11-16-DE-001


Johann Heinrich von Bernstorff, rapport au ministère des Affaires étrangères allemand, 11 décembre 1917, DE/PA-AA/R14098 :


"Réponse au télégramme n° 1513.

Talaat Pacha demande de démentir catégoriquement l'histoire de la nouvelle déportation des Arméniens.

Le Grand Vizir a ajouté de manière confidentielle qu'il avait l'intention de publier un décret général de grâce et d'amnistie pour l'Arménie, avec l'octroi d'argent, en cas de paix séparée avec la Russie. Chaque Arménien déporté ou capturé devrait pouvoir aller où bon lui semble et être soutenu financièrement. Il - Talaat Pacha - avait déjà discuté de la question financière avec Djavid Bey."

Source : http://www.armenocide.net/armenocide/armgende.nsf/$$AllDocs/1917-12-11-DE-001


Johann Heinrich von Bernstorff, rapport au ministère des Affaires étrangères allemand, 10 février 1918, DuA Dok. 368 (re. gk.) :


"Réponse au télégramme n° 194

J'ai déjà émis à plusieurs reprises des instructions dans l'esprit de Votre Excellence, le général v. Seeckt a demandé en particulier de s'assurer qu'Enver Pacha n'ordonne pas de représailles [militaires] à un moment sans surveillance [cette appréhension allemande est à remettre dans le contexte de la nouvelle vague d'exactions arméniennes sur les populations musulmanes en Anatolie orientale (à l'occasion de la chute du tsarisme et de la décomposition de l'armée russe) : une réalité bien connue de la Wilhelmstrasse]. J'attirerai également et vigoureusement l'attention de Halil sur les conséquences possibles. Cependant, je considère que dans ce pays, un seul homme a une réelle autorité, à savoir Talaat Pacha, et qu'il convient donc, en conséquence, de traiter avec lui, avant qu'il ne quitte Brest ou Berlin.

Incidemment, la nouvelle de l'occupation turque d'Ersindjan était prématurée. On dit que des bandes arméniennes puissamment armées sont là, tandis que les Turcs n'ont jusqu'à présent occupé que Kelkit."

Source : http://www.armenocide.net/armenocide/ArmGenDE.nsf/0/F78E95D10967DE07C1256AD70039C446


Johann Heinrich von Bernstorff, rapport au ministère des Affaires étrangères allemand, 16 mars 1918, DE/PA-AA/R14099 :

"La maladresse et la lenteur des Turcs dans toutes les questions relatives à l'opinion publique se sont récemment manifestées, de nouveau, dans les affaires arméniennes. Malgré toutes les remontrances, la censure n'est intervenue que maintenant et contraint la presse soit à garder le silence, soit à écrire des articles rassurants.

Tous les Arméniens ont eu une peur bleue. Presque tous les jours, ils envoyaient des patriarches, le délégué papal ou d'autres émissaires demander de l'aide. Cette fois, le gouvernement turc s'efforce véritablement, depuis le sommet, d'empêcher les actes de violence. Tout au plus peut-on dire que les atrocités commises par les bandes arméniennes lui apparaissent comme une justification opportune et tardive de ses propres péchés passés.

L'absence du Grand Vizir est à déplorer, car lui seul pourrait prendre fermement les choses en main et faire des déclarations sur la politique arménienne. Tous les autres cercles dirigeants ici sont en ce moment, - malgré la faim des pauvres -, avec un sentiment frénétique de victoire, de nationalisme et de panislamisme. Ils semblent vraiment croire que tous les mahométans d'Asie - comme les Tartares [Azéris], les Géorgiens ou les Perses, etc. - attendent seulement de tendre la main aux Turcs et de fonder une confédération islamique. D'après le télégramme 379 de Votre Excellence, le Grand Vizir a toujours la même position, à savoir qu'il ne veut pas forcément garder Batoum (cf. mon télégramme 360). Avec ce point de vue, il sera en difficulté parmi ses compatriotes ici, à moins que les Caucasiens ne soient disposés à ouvrir aux Turcs la voie vers Bakou. Pour le moment, du moins, l'ambition turque se dirige plus vers Bakou que vers Batoum."

Source : http://www.armenocide.net/armenocide/ArmGenDE.nsf/$$AllDocs-de/1918-03-16-DE-001


Johann Heinrich von Bernstorff, télégramme au ministère des Affaires étrangères allemand, 25 juillet 1918, DuA Dok. 414 (re. gk.) :


"La délégation arménienne locale m'a harcelé chaque jour avec la demande d'envoyer des troupes allemandes ou autrichiennes en Arménie. Si nous ne venions pas en aide aux Arméniens de cette manière, il serait impossible de supprimer l'anarchie en Arménie. Les réfugiés arméniens perdraient tout espoir, se regrouperaient et formeraient des bandes pour combattre les Turcs et les Tatars [Azéris].

Il y a un danger imminent. Même si la conférence du Caucase devait se réunir prochainement et adopter des résolutions, elles ne seraient pas respectées en Arménie si leur mise en œuvre n'était pas supervisée par les troupes allemandes ou autrichiennes. Le délégué arménien Aharonian a remis à Talaat Pacha un mémorandum sur la situation en Arménie. Le Grand Vizir fit les promesses habituelles à Aharonian. Celles-ci ne seront bien sûr pas satisfaites, car les autorités civiles et militaires turques sur place, comme on le sait, ne suivent pas les instructions de Constantinople, surtout si elles sont conscientes que ces instructions n'ont été émises que sous la pression des autorités allemandes."

Source : http://www.armenocide.net/armenocide/ArmGenDE.nsf/c203453a30188dfac1256ad7003e16fa/1a8ba7c517fa675fc1256ad7003a90e8


Johann Heinrich von Bernstorff, The Memoirs of Count Bernstorff, Londres-Toronto, Heinemann, 1936, p. 144-149 :


"A Constantinople, après une longue absence, je n'ai trouvé que peu de changement. Les années de guerre, en effet, pesaient lourdement sur un pays déjà accablé, le gouvernement jeune-turc avait certainement amélioré le revêtement des routes et construit des trains, qui ne semblaient alors pas à leur place dans cette ville romantique. Mais pris dans son ensemble, le caractère de la ville, du pays et des gens était resté inchangé, même si je sentais souvent que le régime secret du palais d'Abdul Hamid était une bien meilleure expression de l'esprit de l'Orient que la tentative malheureuse des Jeunes-Turcs d'imiter les méthodes de gouvernement européennes. Dans tous les pays du monde, le désir de pouvoir joue un rôle tout aussi important dans les conflits politiques que le désir de servir la patrie. Mais ce serait injuste envers les Jeunes-Turcs de supposer — comme cela a souvent été le cas en Allemagne depuis l'effondrement — qu'ils ont été exclusivement inspirés par la première impulsion. Certains au moins de leurs dirigeants étaient des hommes de bonne volonté, mais même eux — pour employer un vulgarisme — ne pouvaient sortir de leur peau, ni en eux-mêmes, ni dans leur environnement, ils ne pouvaient surmonter les contradictions de l'esprit de l'Orient et du caractère national turc historique.

A cet égard, un excellent exemple est le grand vizir Talaat Pacha, assassiné par la suite par un Arménien à Berlin, que j'ai appris à respecter et à aimer pendant mon service à Constantinople ["aimer" pour "like" en anglais et "lieben" dans la version originale, en allemand, de ses mémoires]. Homme d'une intégrité absolue, il possédait des dons inhabituels qui lui permettaient de gravir la montée raide, allant du poste de fonctionnaire télégraphique à celui d'homme d'Etat, et il était un homme d'Etat dans le vrai sens du terme. Il n'y avait aucune marque du parvenu [en français dans le texte] dans son comportement ou ses idées. Comme Grand Vizir, Talaat Pacha a toujours donné l'impression d'un grand seigneur [en français dans le texte], et ses conceptions politiques n'ont pas été entravées par la mesquinerie. Je n'ai jamais connu de Turc qui lui était comparable. Il m'a en effet souvent promis plus qu'il ne pouvait. Peut-être savait-il, quand il faisait la promesse, que le Comité Union et Progrès, dont le pouvoir était aussi secret que celui d'Abdul Hamid, en empêcherait l'accomplissement ; peut-être espérait-il arriver à ses fins, ce qui n'arrivait pas aussi souvent qu'on aurait pu le souhaiter pour nos intérêts et pour ceux de la Turquie. Quoi qu'il en soit, Talaat Pacha a généralement reconnu la bonne voie, et avec le temps, et surtout après chaque visite en Europe, il est devenu davantage à la hauteur de sa lourde tâche. Si un homme d'Etat avait pu réussir à réformer l'ancien Empire ottoman, cela aurait été Talaat Pacha, à condition de pouvoir consolider son pouvoir et son influence. Comme je l'ai mentionné ci-dessus, je ne parle pas de la République turque d'aujourd'hui, au sujet de laquelle je n'ai malheureusement aucune connaissance.

Ce contraste constant et considérable entre la volonté et la concrétisation induisit chez le Grand Vizir un délicieux mélange de scepticisme et de léger cynisme ["léger" pour "gentle" en anglais et "leichtem" en allemand], qui accrut le charme de cette séduisante personnalité. Alors que je n'arrêtais pas de le harceler sur la question arménienne, il déclara une fois, avec un sourire : "Que diable voulez-vous donc ? La question est réglée, il n'y a plus d'Arméniens", une réponse qui, tout en admettant sa propre complicité dans le crime, laissait entendre que les comptes rendus des Européens pourraient être exagérés. Une autre fois où l'on attendait beaucoup pour la cause de la paix lors du prochain congrès socialiste de Stockholm, Talaat Pacha désigna, aucun véritable socialiste n'étant disponible, trois membres du parlement turc comme socialistes ad hoc, afin qu'ils puissent représenter la Turquie au congrès, après quoi le Grand Vizir m'a toujours décrit ces trois messieurs comme ses "socialistes synthétiques". (...)

Je me souviens particulièrement de la visite de Talaat chez moi après sa démission. Nous avons tous les deux déploré l'échec militaire, mais sans aucun reproche mutuel.
Talaat observa alors tranquillement : "Ce n'était pas la faute de l'Allemagne si elle avait des alliés si faibles."

Mais l'homme d'Etat le plus éminent reste un produit de son temps et de sa nation, et il est évidemment injuste de lui reprocher ce fait. Avec cette réserve, je me souviens de mes relations constantes et cordiales avec Talaat, avec un plaisir sans mélange. J'ai réglé toutes les affaires importantes avec lui en personne, car lui seul avait une influence suffisante auprès du Comité pour que ses engagements soient remplis. Son ministre des Affaires étrangères, Nessimy Bey, était un homme agréable mais inefficace, qui devait sa position principalement au fait qu'il parlait bien le français. Dans les négociations diplomatiques, il avait tendance à devenir prolixe et à rendre ses collègues très nerveux.

Après l'effondrement, je n'ai rencontré Talaat qu'une seule fois à Berlin, chez un ami commun. C'était le moment où une commission d'enquête de l'Assemblée nationale a été évoquée pour la première fois, et il était caractéristique de l'ancien Grand Vizir qu'il me dise de le citer comme témoin en mon nom, si j'étais censuré de quelque manière que ce soit sur la question arménienne. Il témoignerait volontiers que je l'avais averti à plusieurs reprises de traiter les Arméniens avec plus de clémence. (...)

Quel que soit le jugement de l'histoire mondiale concernant la politique allemande et turque pendant la guerre, un fait doit rester incontestable : Talaat était un véritable ami de l'Allemagne à une époque difficile. Sa complicité dans le crime arménien, il l'a expiée par sa mort. Sur cette question, il était un produit de sa nation. Les hommes d'Etat d'autres pays ont souvent été également coupables de ne pas s'opposer aux préjugés de leurs concitoyens et de ne pas les réprimander, et il serait injuste d'appliquer les normes européennes à un homme d'Etat turc, même à un homme du calibre de Talaat Pacha."


Après avoir pris connaissance de ce qu'écrivait Bernstorff, plusieurs commentaires s'imposent :

1) Bernstorff n'était ni un raciste anti-turc (à la Lepsius), ni un raciste anti-arménien : il avait toutefois une vision très arméno-centrée des souffrances humaines dans l'Empire ottoman (ce qui est du reste banal pour un Occidental, hier comme aujourd'hui) ;

2) il y a une certaine concordance entre sa correspondance diplomatique pendant la guerre et son témoignage postérieur ;

3) il ne considérait pas Talat comme l'"organisateur" ou l'"architecte" d'une "extermination", ou comme un "meurtrier", mais comme un "complice" (ce qui, en droit, est bien différent) : il est arrivé à cette conclusion après toutes les informations (plus ou moins exactes) accumulées sous ses prédécesseurs à l'ambassade, et ce alors que Talat a accédé aux plus hautes fonctions gouvernementales ;

4) il précise ce qu'il entend derrière cette notion de "complicité" : une passivité face aux exactions dont ont été victimes les Arméniens (Talat avait, de son côté, reconnu que les procédures judiciaires contre les coupables de ces crimes ont été insuffisantes, en raison du contexte difficile de violences intercommunautaires et de guerre) ;

5) il précise également que cette "complicité" n'avait rien d'exceptionnel pour un homme d'Etat dans le monde contemporain : il ne cite pas d'exemples, mais on peut penser qu'il faisait allusion aux exactions des forces armées russes (Europe de l'Est) et britanniques (Irlande) contre les civils ;

6) la phrase que Bernstorff rapporte ("il n'y a plus d'Arméniens") a été fréquemment instrumentalisée et détournée de son sens, mais elle était en fait, comme on s'en aperçoit, une remarque ironique sur les outrances de la propagande arménophile : non seulement la majorité des Arméniens ottomans étaient en vie (ce qui était admis même par le suprémaciste arménien Boghos Nubar Pacha), mais des centaines de milliers d'Arméniens résidaient toujours en Anatolie, à Istanbul et à Edirne (cf. notamment les "Carnets" de Talat) ;

7) tout ceci explique pourquoi le ministère des Affaires étrangères allemand ne considérait pas Talat et Enver comme des auteurs de crimes (cf. la thèse d'Alp Yenen : The Young Turk Aftermath), d'où leur accueil en Allemagne après la guerre ;

8) Bernstorff conservait une haute estime et sympathie pour Talat, en tant que personne, et en tant qu'homme d'Etat, loin de l'image d'un "monstre".


Johann Heinrich von Bernstorff a été membre du DDP (parti libéral de Friedrich Naumann et Walther Rathenau) sous Weimar. Il a émigré en Suisse dès 1933. Décédé en 1939, il ne revit jamais sa patrie.

Son neveu Albrecht von Bernstorff (également diplomate et membre du DDP) a assisté aux funérailles de
Talat Paşa (1921). Incarcéré en raison de son engagement dans la résistance allemande anti-nazie (cercle Solf), il fut assassiné par la SS (1945).

Sur le comte
Johann Heinrich von Bernstorff : Les Jeunes-Turcs et le sionisme

Sur d'autres témoignages au sujet de Talat Paşa : Talat Paşa (Talat Pacha), d'après diverses personnes

Talat Paşa (Talat Pacha) dans les souvenirs de Hüseyin Cahit Yalçın

Les témoignages américains sur la tragédie arménienne de 1915

Après tout, qui se souvient de l'amitié indéfectible entre Talat Paşa (Talat Pacha) et Ernst Jäckh ? 

Le général Friedrich Bronsart von Schellendorf et les Arméniens

Karl Radek et les Jeunes-Turcs 

Sur Talat Paşa et sa faction : Talat Paşa (Talat Pacha) et les Arméniens

"Génocide arménien" : les télégrammes secrets (authentiques) de Talat Paşa (Talat Pacha)

Les assassinats de Talat Paşa (Talat Pacha) et de Simon Petlioura : la question de leur responsabilité personnelle dans les massacres dont ils ont été accusés
 


Le contenu des "carnets" de Talat Paşa (Talat Pacha)

Le gouvernement de Talat Paşa (Talat Pacha) et la reconnaissance de la République d'Arménie (1918)

Bedros Haladjian, un cadre dirigeant du Comité Union et Progrès