jeudi 24 juin 2021

La politique "pro-arménienne" et "anti-kurde" des Jeunes-Turcs (1908-1914)



"Le Soulèvement des Kurdes et ses causes", Mècheroutiette, n° 55, avril 1914, p. 6-7 :


"Une seconde cause de l'indignation actuelle est que les Jeunes-Turcs n'ont pas eu envers toutes les nationalités de l'Empire l'unité de politique et de conduite qui était nécessaire.

Ils ont témoigné une indulgence toute particulière aux nationalités qu'ils croyaient leur être favorables. En Roumélie, par exemple, ils avaient un faible pour les Bulgares au détriment des Albanais et des Grecs, et agissaient ainsi en Anatolie vis-à-vis des Arméniens et des Kurdes.

C'est pourquoi les députés bulgares et arméniens ont pendant quatre ans, soutenu les Jeunes-Turcs, alors que les députés grecs, albanais et kurdes leur ont toujours été hostiles.


Et cependant il était possible de contenter les Arméniens et les Bulgares, sans mécontenter et surtout sans opprimer les Grecs, les Albanais et les Kurdes.

Le comité n'a pu y réussir, et n'a même pas voulu.

Cette néfaste politique nous a coûté les provinces rouméliotes [la Première Guerre balkanique a été déclenchée alors que le CUP avait été évincé du pouvoir depuis des mois : par contre, Edirne a été reconquise après le retour du CUP au pouvoir], et pousse maintenant les Kurdes à la révolte.

Il est juste, il est nécessaire que les Arméniens, qui ont tant souffert [par la faute de qui ?], même sous le règne du comité Union et Progrès, obtiennent les réformes demandées. Ce peuple mérite d'être traité avec beaucoup de justice et de bonté, mais il faut bien se garder pour cela d'instaurer un régime de sévérité et de tracasseries contre les Kurdes, les plus fidèles sujets du sultan, qui, ne l'oublions pas, sont en majorité écrasante dans l'Anatolie orientale, et de plus, des guerriers très courageux.

Les Jeunes-Turcs ont commis là les mêmes fautes qu'en Roumélie, fautes qui ont plusieurs fois provoqué les Albanais à la révolte et qui ont déterminé les Grecs à entrer dans l'alliance balkanique [l'agression de la coalition balkanique était en préparation depuis 1909]."


"Turquie", Le Temps, 9 mai 1913, p. 2 :

"Les craintes de massacres en Asie-Mineure

La commission présidée par le général français Baumann et chargée de la réforme de la gendarmerie en Anatolie et en Syrie, est partie de Constantinople pour faire une tournée d'inspection à Eski-Chehir, Smyrne, Adana, Mersina, Beyrouth, Alep, Damas et Jérusalem, ensuite dans l'Anatolie orientale.

D'après des nouvelles reçues du patriarchat d'Arménie, trois Arméniens auraient été tués par des Kourdes dans le sandjak de Mousch, et un village arménien aurait été pillé.


Les Arméniens publient continuellement des listes de méfaits commis par les Kourdes.


Au cours de la séance tenue avant-hier par l'assemblée nationale arménienne, il a été donné lecture d'un rapport dans lequel on déclare la situation d'Adana tellement menaçante que l'on redoute même des massacres.

Au sujet des craintes de massacres, nous recevons de notre correspondant de Berlin le télégramme suivant relatif aux appréhensions que l'Allemagne manifeste en ce qui concerne la situation en Arménie :

La presse berlinoise publie depuis quelques jours des télégrammes signalant la gravité de la situation en Asie-Mineure. Selon une dépêche de Constantinople, des massacres seraient à craindre en Arménie, notamment à Adana.


Le correspondant de la Gazette de Voss à Constantinople estime que dans les milieux arméniens on redoute grandement les progrès de l'influence russe :

Dans les nombreuses conversations, écrit-il, que j'ai eues ces derniers jours avec de notables personnalités arméniennes, on m'a toujours demandé si ce serait l'Allemagne ou l'Angleterre qui accepterait de jouer le premier rôle dans la grande œuvre de réformes qu'on entreprendra ici prochainement.
Un Arménien qui eut autrefois une très haute situation insista sur le fait que son peuple était le seul facteur politique sur lequel l'Allemagne puisse s'appuyer pour développer les grands intérêts économiques qu'elle possède en Anatolie. Selon lui, les puissances devraient s'entendre sur le principe des réformes. Chacune d'entre elles serait ensuite chargée de les appliquer dans une certaine portion du territoire asiatique. On éviterait ainsi bien des frictions et des conflits.


Une dépêche de Kiel à la Gazette de Cologne indique l'intérêt tout particulier qu'on attache dans les milieux départementaux allemands aux événements d'Asie-Mineure.

« Il semble, dit ce télégramme, qu'on envisage même dans un délai assez proche l'éventualité d'un débarquement. »


Le croiseur Gœben vient d'atteindre les côtes de Syrie. Le nouveau croiseur Strasbourg et le croiseur du type ancien Gaier se trouvent actuellement avec le Gœben à l'ancre devant Mersina. Les équipages de ces trois navires pourraient aisément fournir un bon corps de débarquement. Le Gœben se rendra prochainement à Alexandrette, Latakié, Caïpha et Jaffa.

Le croiseur Dresde reste jusqu'à nouvel ordre devant Constantinople. Le stationnaier Loreley est allé à Constantza procéder à la relève de son équipage. Le Breslau est depuis le 3 avril mouillé devant Antivari, où il participe à la démonstration navale internationale.

Rappelons, à titre d'indication complémentaire, que le Gœben a 1,013 hommes d'équipage, le Strasbourg 370, et le Gaier 160."


Michael A. Reynolds, Shattering Empires : The Clash and Collapse of the Ottoman and Russian Empires 1908-1918, New York, Cambridge University Press, 2011, p. 63-65 :


"Les efforts des Ottomans pour maintenir le contrôle de leurs provinces orientales ont été compromis par le programme de la Russie visant à étendre son influence. En 1912, les Russes acheminaient des quantités importantes d'armes et d'argent pour les tribus kurdes. Le réseau de soutien secret s'étendait des responsables russes locaux dans la région jusqu'à Saint-Pétersbourg, et comprenait des officiers de l'armée, des diplomates, des universitaires et des agents commerciaux. Les Russes ont utilisé leurs consulats à Istanbul et dans les villes anatoliennes et iraniennes de Bayezid, Bitlis, Erzurum, Khoy, Maku et Van, comme refuges pour tenir des réunions avec des dirigeants kurdes. Ils ont infiltré des saboteurs à travers la Géorgie. En octobre, au moins quatre officiers de l'armée russe habillés et déguisés en Kurdes ont traversé les terres ottomanes afin d'inciter les Kurdes. Les missions commerciales envoyées par le gouverneur général russe du Caucase avaient parmi leurs objectifs l'établissement de contacts avec les dirigeants kurdes et la conduite de l'espionnage. La Banque commerciale russe a été utilisée en partie pour gérer les opérations de renseignement russes en Anatolie. Un correspondant du journal de Saint-Pétersbourg Birzhevyia Vedomosti voyageant en Anatolie, au printemps 1913, répandait des rumeurs selon lesquelles les Kurdes des environs de Diyar-ı Bekir et Bitlis avaient "déclaré l'indépendance" et demandaient la protection d'une grande puissance. Les Ottomans ont reconnu que la collaboration des chefs kurdes équivalait à "une victoire pour le gouvernement russe" et à un "désastre" et "un grand danger" pour "notre Etat". Mais l'incapacité d'Istanbul à entreprendre des réformes structurelles n'a laissé qu'une série de mesures tactiques pour garder l'Anatolie orientale sous contrôle. La plus évidente était de réprimer purement et simplement les révoltes, ce que les forces armées ottomanes ont fait à plusieurs reprises. A l'occasion, les forces ottomanes, dans un renversement de la tactique d'Abdülhamid II, se joignaient aux Arméniens pour combattre les Kurdes, comme en juin 1913 lorsqu'une force de 500 dachnaks, dirigée par Aram Pacha, c'est-à-dire Aram Manoukian [futur meneur de l'insurrection de Van (1915), il a eu de bonnes relations avec Halil (oncle d'Enver)], combattit aux côtés des réguliers ottomans contre les Kurdes de la tribu Gravi, entre Van et Başkale. La répression a parfois obtenu des résultats notables, comme lorsque les autorités ottomanes ont tué Berazi et fait prisonniers plusieurs membres d'İrşad lors d'un échange de tirs en 1913, étouffant ainsi efficacement cette organisation. Une tactique connexe consistait à envoyer des agents infiltrés pour capturer ou assassiner des personnalités telles qu'Abdürrezzak et Simko, ou pour mettre leur tête à prix. Pourtant, de telles mesures ne pouvaient assurer que des victoires momentanées. La pression diplomatique sur la Russie et l'Iran pour maintenir Abdürrezzak, Simko, Cheikh Taha et d'autres à l'écart de la frontière ottomane, n'a été, au mieux, efficace que temporairement."


Voir également : La place des Arméniens dans les révolutions jeune-turque et kémaliste

Le prétendu "massacre jeune-turc" d'Adana en avril 1909

Contre-révolution de 1909 : le rôle des "libéraux" anti-unionistes dans les violences anti-arméniennes

Ernst Jäckh et les Arméniens

Le général Mahmut Şevket Paşa et les Arméniens

Le gouvernorat de Cemal Bey (futur Cemal Paşa) à Adana (1909-1911)

Le projet ottomaniste d'admission des Arméniens dans l'armée ottomane : des Tanzimat à la révolution jeune-turque 

Second régime constitutionnel ottoman : les frondes (féodales, réactionnaires et séparatistes) parmi les musulmans non-turcs

 

Le général Halil Paşa (oncle d'Enver) et les Arméniens

Cevdet Bey (beau-frère d'Enver) à Van : un gouverneur jeune-turc dans la tempête insurrectionnelle

La politique arménienne des Jeunes-Turcs et des kémalistes

Le vaste réseau paramilitaire de la FRA-Dachnak dans l'Anatolie ottomane

Les sources documentaires ottomanes et russes démentent les mensonges de Taner Akçam