jeudi 17 juin 2021

Le général Jean-François Pachabeyian : "Ahmed Djemal Pacha, (...) homme plutôt tolérant envers les Arméniens"



Jean-François Pachabeyian, "Réponse du Général Jean-François Pachabeyian", in Recueil de l'Académie (sciences, belles-lettres, arts, encouragement au bien) de Montauban, nouvelle série, tome IX, Montauban, Imprimerie Graphic'2000, 2008, p. 39-40 :


"Sous la domination de l'Empire ottoman, la minorité arménienne avait connu pendant six siècles une relative liberté. Mais la situation s'était détériorée dans la deuxième moitié du XIXe siècle, quand les Arméniens commencèrent à revendiquer une certaine autonomie, aidés en cela par les puissances occidentales qui cherchaient à démembrer l'Empire ottoman. Des insurrections arméniennes furent écrasées en 1859, 1875, 1890. Le premier massacre de grande ampleur se produisit en juillet 1895 dans la région de Van et d'Ourfa où l'on compta près de 200 000 victimes [chiffre très exagéré]. En avril 1909, 15 à 20 000 chrétiens furent massacrés à Adana [le nombre de morts était en fait de l'ordre de quelques milliers], majoritairement mais pas uniquement des Arméniens [des musulmans furent simultanément massacrés par des Arméniens, même si en plus faible nombre]. Paradoxalement, soixante kilomètres plus au nord, la ville de Sis resta calme.

En 1914, la 1re guerre mondiale éclatait ; la Turquie, alliée aux empires Centraux, s'opposait au nord à la Russie, au sud aux Britanniques agissant à partir de l'Egypte. Rapidement, les Arméniens furent suspectés de semer l'insécurité en Anatolie et d'attaquer les arrières de l'armée turque. En janvier 1915, les soldats arméniens servant dans l'armée turque furent désarmés et beaucoup furent exécutés [certains soldats arméniens furent massacrés (surtout dans la zone de la IIIe armée), et les meurtriers (tout du moins une partie d'entre eux) ont été condamnés par la justice ottomane pendant la guerre]. Le gouvernement turc décida, alors, de déporter les Arméniens vers la Syrie. A Sis, comme dans toutes les villes de l'empire ottoman, des affiches furent placardées, donnant l'ordre à tous les ressortissants arméniens de rejoindre la région d'Alep. Cependant quelques citoyens arméniens furent autorisés à rester : ceux dont la présence était indispensable à la bonne marche de la cité. Mon arrière-grand-père Toros, compte tenu de son âge et peut-être de son argent, ainsi que deux de ses neveux, l'un au tribunal et l'autre unique pharmacien de la ville, furent ainsi dispensés du voyage. Les familles arméniennes chargèrent les « arrabas », de lourds chariots tirés par des bœufs, et se mirent en route vers Alep en suivant la route qu'empruntera quelques années plus tard le chemin de fer alors en construction. Le convoi, qui devait ressembler à ceux qui avaient quelques années plus tôt traversé le continent américain, mettra environ trois semaines pour effectuer les 300 kilomètres séparant Sis d'Alep. Alors que les massacres [perpétrés par des bandes kurdes et arabes] les plus importants du génocide de 1915 eurent lieu sur ces routes convergeant vers Alep à travers toute l'Anatolie, le convoi dans lequel se trouvait mon père fut, certes, pillé par des paysans turcs et kurdes, rançonné par des gendarmes turcs, n'eut à déplorer que des morts par maladie ou par épuisement parmi les vieillards ou les très jeunes enfants [les massacres de convois de déportés arméniens ne furent ni systématiques ni généralisés]. Autour d'Alep, c'était l'enfer, des dizaines de milliers de réfugiés campaient dans des conditions d'hygiène effroyables qui, alliées à la famine, entraînèrent très vite des épidémies. Par chance, deux membres de la famille Pachabeyian, médecins mobilisés dans l'armée ottomane, mais contraints au même exode que les autres Arméniens [les autorités locales du vilayet d'Adana se sont souvent entêtées à désobéir aux ordres du gouvernement central sur les exemptions catégorielles (notamment pour les employés du Bagdadbahn) : ce qui ne veut pas dire pour autant que les déportés (expédiés en Syrie occidentale) furent "exterminés"], purent grâce à leur uniforme d'officier turc [ce qui signifie qu'ils n'ont pas été renvoyés de l'armée, cette décision relevant du ministère de la Guerre] pénétrer dans la ville et louer, chez des arabes chrétiens, un petit logement où l'ensemble de la famille s'installa, échappant pour un temps aux dangers des campements de réfugiés. La situation des Arméniens se dégradait de plus en plus : impossibilité de travailler, rafles et déportations dans le désert, épidémies. Mon grand-père apprit que, par chance, le général commandant les troupes turques de la région d'Alep était Ahmed Djemal Pacha, ancien gouverneur du « vilayet » d'Adana, homme plutôt tolérant envers les Arméniens, qui, après les massacres de 1909, avait fait créer un orphelinat pour les enfants arméniens [et musulmans] survivants. Il obtint une entrevue avec cet important personnage qui, ayant sans doute gardé un bon souvenir de ses anciens collecteurs d'impôts de Sis, délivra à la famille un laisser-passer pour Hama, ville située 150 kilomètres plus au sud, qui, n'étant pas un centre de regroupement de déportés, offrait plus de possibilités de survie. Après un voyage assez homérique en train, avec quatre billets pour une douzaine de passagers, ils atteignirent Hama où ils furent accueillis par un membre de la famille qui les installa. Alors qu'ils avaient réussi jusqu'ici à échapper aux épidémies, à peine étaient-ils installés que le typhus frappa tour à tour les membres de la famille. Les seuls remèdes à leur disposition, du papier d'Arménie pour assainir l'atmosphère et des tisanes difficilement buvables compte tenu de leur amertume, finirent à la longue par faire de l'effet et ils se retrouvèrent tous sur pieds. Recevant quelques subsides de ses cousins restés à Sis, mon grand-père réussit à fonder une mini-entreprise de confection de capotes militaires au profit de l'armée turque, honni soit qui mal y pense ; pour sa part mon père, alors âgé d'une dizaine d'années, se fit marchand ambulant, vendant à la sauvette allumettes et savonnettes dans les rues d'Hama. C'est à cette époque, qu'ayant lié connaissance avec un prêtre maronite qui donnait bénévolement des cours de français, il commença l'étude de cette langue à travers la lecture des Misérables de Victor Hugo. En 1917, des troupes allemandes traversèrent Hama en direction du sud pour aller soutenir leurs alliés turcs en difficulté face aux Anglais et aux tribus arabes insurgées. Mais au printemps 1918, les Turcs capitulèrent, les Allemands en déroute remontèrent vers le nord, fuyant devant l'armée britannique dont l'avant-garde atteignit Hama, d'abord avec des guerriers Sikhs de l'armée des Indes, puis avec des soldats australiens. Ce fut une nouvelle occasion pour le jeune Guiragos de diversifier son activité commerciale, en allant échanger des œufs et des fruits contre des boîtes de « singe » et des confitures de l'armée britannique. En octobre 1918, mon grand-père rentra à Sis en éclaireur, puis vers Noël, il invita le reste de la famille à l'y rejoindre : les Turcs étaient vaincus, l'armée française occupait la Cilicie, tout allait redevenir comme avant. Le voyage en train d'Hama à Adana, dut leur paraître bien plus court et sans doute plus joyeux que l'exode à pied effectué trois ans plus tôt."
 
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