samedi 3 juillet 2021

Kuşçubaşı Eşref, les Grecs et les Arméniens



Odile Moreau, La Turquie dans la Grande Guerre. De l'Empire ottoman à la République de Turquie, Saint-Cloud, Soteca/14-18, 2016 :


"Eşref Kusçubasızade, également d'origine circassienne [comme Aziz Ali al-Misri], dont la famille émigre dans l'Empire ottoman au XIXe siècle pour fuir la conquête russe du Caucase après la guerre russo-ottomane, est lui aussi un personnage controversé. Sa trajectoire est bien connue grâce aux mémoires qu'il a laissés et aux travaux pionniers de Philipp Stoddard consacrés pour préparer sa thèse de doctorat. Cette source a pris beaucoup d'importance en raison de la disparition ou du manque d'accessibilité des sources officielles de Teşkilat-ı Mahsusa. Eşref Bey fait ses études à l'école militaire d'Istanbul, mais sa carrière est brisée à l'époque hamidienne en raison de son engagement politique dans les rangs de l'opposition Jeune Turque. Il a acquis l'expérience de la guérilla entre 1903 et 1912, au Hedjaz1, en Tripolitaine2 et en Thrace3. Au début de la Première Guerre mondiale, Enver le nomme directeur opérationnel de Teşkilat-ı Mahsusa, en charge des opérations en Arabie, c'est-à-dire dans la péninsule arabique, le Sinaï, la Palestine, le Liban et la Syrie. En même temps, Süleyman Askeri Bey est nommé directeur par Enver et envoyé en Iraq pour lever une armée d'irréguliers. Eşref bey accomplit de nombreuses missions au cours de la guerre, tout d'abord auprès des chefs tribaux de la péninsule arabique, auprès d'Ibn al-Rachid, d'Ibn al-Seoud et du fils du Cherif de La Mecque, l'Emir Ali. Selon Eşref Bey, la plupart des chefs tribaux rejoignent soit le Chérif de La Mecque quand il se révolte contre les Ottomans en 1916, ou, au mieux, restent neutres en attendant de voir l'issue des combats. Il réussit toutefois à enrôler des combattants bédouins dans le Hedjaz pour attaquer le canal de Suez en février 1915, puis pour conduire une expédition au Yémen en 1916. Au cours de cette expédition, au mois de janvier 1917, il est capturé par les troupes de l'Emir Abdullah, puis envoyé par les Britanniques en détention à Malte où il demeure jusqu'en 1920. Quant à son jeune frère, Selim Sami Bey, il dirige les opérations de Teşkilat-ı Mahsusa au Turkestan pendant la Première Guerre mondiale. (...)

1 En 1903, Eşref Bey et son jeune frère Selim Sami organisent au Hedjaz un comité de guérilla nommé Le Comité Révolutionnaire Arabe, opposé à l'armée ottomane au Hedjaz. Eşref Bey essaie de rassembler les chefs tribaux arabes divisés contre un ennemi commun le sultan ottoman. Un an plus tard, alors que le sultan affaiblit le mouvement Jeune Turc en convaincant plusieurs de leurs leaders exilés en Europe de rentrer et d'occuper des postes importants à Istanbul, il propose d'amnistier Eşref Bey et ses collaborateurs en leur offrant de travailler comme protecteurs des lignes de télégraphe construites le long de la ligne de chemin de fer du Hedjaz allant de la Syrie à Médine. Eşref Bey refuse et, avec une nouvelle force de guérilla, il attaque les lignes de chemin de fer et de télégraphe. Puis, pourchassé, il s'enfuit au Sud de l'Iraq où il travaille avec des tribus kurdes et arabes en révolte contre le gouvernement ottoman. Puis il voyage en Iran, en Afghanistan, en Inde et au Turkestan où il noua des relations avec des activistes musulmans et commence à participer à la lutte anti-impérialiste contre les autorités russes et britanniques. Condamné à mort par contumace par une cour martiale ottomane, il est sauvé in extremis par le général Mahmud Şevket Pacha [d'origine tchétchène], qui est le gouverneur et le commandant militaire. Sur son intervention et celle d'officiers de haut rang, ils obtiennent son pardon, en échange de sa promesse de ne plus comploter contre le sultan. Il est alors envoyé en résidence surveillée dans une propriété étatique de la région d'Izmir. Toutefois, il continue ses agissements et est pardonné lors de la révolution Jeune Turque en juillet 1908. Eşref Bey, son frère et ses collègues reçoivent alors des postes de chefs de la police et de la gendarmerie. Toutefois, voyant que le maintien de l'ordre était quasiment impossible à assurer, il devient marchand de chevaux. Cf. Philip Hendrick Stoddard, op. cit., p. 161-168.

2 Eşref Bey se rend en Tripolitaine lors de l'invasion italienne pour rejoindre les forces ottomanes organisées par Enver Bey. Grâce à l'expérience qu'il a acquise dans la péninsule arabique, Enver Bey le nomme responsable des communications entre les officiers de l'armée ottomane, la garnison ottomane de Tripoli et les forces locales volontaires et sert comme conseiller militaire auprès de nombreuses tribus. Cf. Philip Hendrick Stoddard, op. cit., p. 168-169.

3 Eşref Bey, son frère et ses collègues, après le déclenchement des guerres balkaniques, reçoivent l'ordre de rentrer à Istanbul, puis de se rendre en Thrace pour organiser la population locale turque et mener une guerre de guérilla contre les armées balkaniques. Eşref, Selim Sami et Süleyman Askeri organisent le gouvernement provisoire de Thrace et sont les commandants de son armée de guérilla et continuent à se battre contre la Bulgarie, même après la défaite de l'armée ottomane et la marche des armées bulgare et grecque sur Istanbul [il y a ici une confusion chronologique : le gouvernement provisoire de la Thrace occidentale a été créé après la reprise d'Edirne par l'armée ottomane]. Lors de l'assassinat de Mahmud Şevket Pacha, en juin 1913, Cemal Pacha, le gouverneur militaire d'Istanbul, leur ordonne de rentrer à Istanbul pour traquer les assassins. Ils participent à la Seconde guerre balkanique aux côtés d'Enver Bey qui permet la reconquête d'Edirne et confère un grand prestige aux Unionistes. La même année, Eşref, Selim Sami et Süleyman Askeri Beys sont mobilisés pour créer Teşkilat-ı Mahsusa. Cf. Philip Hendrick Stoddard, op. cit., p. 169-170." (p. 130-132)


Joëlle Dalègre, Populations et territoire en Thrace grecque depuis 1878 (thèse de doctorat), Université de Paris-X Nanterre, 1995, tome 1 :


"Dans les négociations de 1913 les voeux des populations concernées n'ont pas été pris en compte ; d'autres que la délégation d'Andrinople s'étaient pourtant exprimées. Le 7 août 1913 l'archiprêtre de Gumuldjina Papakyriakos et le mufti Mehmet Arif envoient un télégramme aux souverains anglais et italien, aux Empereurs de Russie, d'Allemagne et d'Autriche et au Président Français pour protester contre leur incorporation à la Bulgarie mais... Un rapport du métropolite d'Enos au Patriarcat le 22 août 1913 décrit la consternation des populations grecques lors du départ de leur armée :

"on apprit que Dedeagatch était destinée à retomber sous le joug bulgare. La consternation s'empara de tous, on ne parla plus que d'émigration en masse, d'incendie de la ville et d'autres résolutions désespérées. La douleur des habitants, Grecs et Musulmans, fut au comble quand il fut connu que le 8 août l'armée et la flotte grecque devait s'éloigner. Il se produisit alors un mouvement extraordinaire qu'aucune puissance n'aurait pu enrayer. Toute la population de la ville, comme un seul homme, n'eut qu'un cri : la grande voix de la protestation nationale, la détermination d'abandonner le foyer que prenaient en même temps les villes florissantes de Xanthi, Gumuidjina, Maronia, de Makri, Porto Lagos et leurs environs".52

La Turquie renonce à la Thrace occidentale, mais ne se prive pas d'y faire intervenir des tchetté (çete), des irréguliers qui s'organisent plus ou moins spontanément pour protéger les populations musulmanes contre les Bulgares. Une bande de 116 irréguliers, avec l'accord de Hursit Pacha, sur les instructions d'Enver est envoyée fin août 1913 dans la région d'Ortakeuy. Son chef Esref Kusçubasi porte le titre de Commandant Unique des Tchetté ; son groupe comprend quinze officiers et une centaine de jeunes recrues triées ; ils sont rejoints par d'ex-militaires en retraite, des vétérans de la guerre de Libye, de jeunes étudiants de Galata Saray. D'autres bandes se forment dans la seconde quinzaine du mois d'août à Kirk Kilisse et dans le Rhodope, à Kosukavak, Kirdjali et Mastanli ; leurs chefs rencontrent Enver le 22 août pour lui demander des renforts, d'autres officiers obtiennent la permission de se joindre à eux. Des combats ont lieu entre ces détachements et des forces bulgares dans le Rhodope, près d'Ortakeuy et également entre Soufli et Ferès les 22 et 23 septembre. Auparavant les 31 août et 1 septembre les révoltés ont occupé Gumuldjina et Xanthi sans opposition de la part des Grecs des deux villes.

Cet effort exceptionnel, premier signe après les prémices de 1878 et 1886, d'un éveil national des populations musulmanes de Thrace, est né, comme précédemment, par réaction contre la présence étrangère. Pendant ce même mois d'août 1913 s'organise en Thrace occidentale un "Gouvernement Provisoire" dirigé à Gumuldjina par Salih Hodja rejoint par les anciens administrateurs turcs de Dedeagatch. Ils organisent un embryon d'Etat avec une gendarmerie qui tient les passes importantes de la montagne (un centre important est celui de Hemitli-Organi au nord de Gumuldjina), une armée, des fonctionnaires municipaux et des tribunaux hérités du système ottoman ; leur seul but affirmé est le maintien d'une région à majorité musulmane dans le sein de l'Empire. A l'annonce du traité bulgaro-turc, les insurgés ripostent en proclamant l'indépendance du Gouvernement Provisoire de Thrace occidentale acceptée de fait par les Grecs (le texte du 25 septembre est signé d'Esref, Hadji Sami et Suleyman Pacha de Gumuldjina). Pour faire passer cette indépendance dans les faits, il leur faut Dedeagatch qu'ils espèrent obtenir avec l'aide des Grecs avant l'installation des Bulgares dans la ville ; des contacts ont été pris dans ce sens par l'intermédiaire de Ali Bey molla, un turcocrétois de Drama et du métropolite de Gumuldjina ; Anastas Efendi, un Grec de la mairie de Dedeagatch se rend même à Salonique pour plaider la cause turque auprès des Grecs, Kourtidis représente ce pouvoir nouveau à Soufli. Le gouvernement s'organise : un drapeau, une "Agence Officielle de Thrace occidentale" confiée au juif Samuel Karaso pour diffuser des nouvelles, un journal " L'Indépendant " rédigé en français et en turc. Suleyman Pacha depuis Gumuldjina s'occupe de la défense, il réunit l'essentiel de ses troupes dans le Rhodope et ne laisse dans la plaine que des forces limitées de maintien de l'ordre. En septembre 1913 il obtient de Constantinople 3 000 fusils et 500 caisses de munitions, puis 2 000 nouveaux fusils parviennent à Demotica : en octobre il dispose donc de 8 à 10 000 fusils. Au milieu du mois d'octobre le Gouvernement de Thrace occidentale rédige un projet de budget avec salaires pour les fonctionnaires, estimations des rentrées fiscales annuelles... pour les kazas de Gumuldjina et de Kirdjali. Il annonce également une armée pouvant atteindre cent mille hommes ! alors qu'en réalité, d'après les documents disponibles, il aurait disposé de 29 170 personnes. Selon le traité turco-bulgare, les Turcs devaient avoir évacué la Thrace occidentale au plus tard le 25 octobre 1915 ; pour éviter de nouveaux conflits avec les Grandes Puissances (qui ne souhaitent pas la création d'un Etat nouveau dans la région) Muhafiz Albay Djemal, l'un des négociateurs du traité, se rend en octobre à Dedeagatch, Gumuldjina et Xanthi, parvient à persuader les insurgés de laisser les Bulgares occuper la province sans combat ; les officiers turcs repassent l'Evros, les paysans turcs cachent les armes, les forces bulgares s'installent entre le 15 et le 30 octobre. Le Gouvernement de Thrace occidentale a donc vécu de la mi-août à la fin du mois d'octobre 1913 ; la région devient une nouvelle province bulgare, la Thrace du sud ou égéenne. (...)

52. Sans auteur, Les cruautés bulgares en Macédoine orientale et Thrace, 1912-1913, Athènes Sakellarios, 1914, p. 301." (p. 153-155)


Stéphane Yerasimos, "Balkans : frontières d'aujourd'hui, d'hier et de demain ?", Hérodote, n° 63, 4e trimestre 1991 :


"Quand, suite au désaccord sur le partage des dépouilles ottomanes, Serbes, Grecs et Roumains s'opposent aux Bulgares pendant la seconde guerre balkanique (juin-juillet 1913), les Turcs en profitent pour récupérer la Thrace orientale et faire réoccuper par des forces irrégulières la Thrace occidentale. Ainsi, trois jours après la cession de la Thrace occidentale à la Bulgarie, par le traité de Constantinople du 29 septembre 1913, les Turcs de cette région proclament le « gouvernement indépendant de la Thrace occidentale », avec une certaine complicité de la Grèce, qui leur livre le port thrace de Dedeagatch (l'actuelle Alexandroupolis), ville nouvelle, fondée quelques années auparavant. Ce « gouvernement » qui aura le temps d'imprimer des timbres-poste et un journal en français, L'Indépendant, disparaît un mois plus tard, et les Bulgares prennent possession de ce territoire." (p. 84)


"Le discours du roi Constantin et l'opinion grecque : Les Turcs et les Bulgares s'acheminent vers l'accord", L'Homme libre, 11 septembre 1913 :


"DANS LA THRACE OCCIDENTALE

Constantinople, 10 septembre. — On sait que la Thrace occidentale (région de Gumuldjina de Dédéagatch et de Xanthi) s'est proclamée indépendante.

L'uléma Hafiz Salik
[Hafız Salih Mehmetoğlu], chef du gouvernement provisoire, qui a été installé, accompagné de huit membres de ce gouvernement, parmi lesquels se trouve un Grec, est arrivé ici.

Le gouvernement provisoire de la Thrace occidentale dispose, dit-on, d'une milice bien organisée, forte de 30.000 hommes." (p. 3)


C. V., "Hors de France : La Situation en Thrace", La Dépêche (Toulouse), 3 octobre 1913 :


"Paris, 2 octobre. — Le gouvernement grec se montre inquiet du rassemblement de troupes ottomanes qui se fait dans la région de Xanthi, de Ghioumouldjina et de Dedeagatch. Il craint que ce ne soit là que le premier acte d'une tentative d'invasion turque dans la région de Cavalla, invasion qui amènerait inévitablement la reprise des hostilités entre les deux pays.

Ce qui donne une certaine base à ces craintes, c'est que le gouvernement ottoman semble nourrir, en effet, des arrière-pensées à l'égard de la Grèce, soit par des atermoiements dans les pourparlers diplomatiques, soit par des menaces plus directes du côté de Samos et de Chio.

Toutefois, il faut bien reconnaître que, jusqu'à présent, tout au moins, le mouvement qui s'accomplit en Thrace n'est pas dirigé contre la Grèce, mais contre la Bulgarie.


Le président du gouvernement provisoire de la Thrace occidentale, Hafous Salih Effendi, jouit, au contraire, d'une grande confiance parmi les Grecs de cette région. Les armées qu'il a organisées pour repousser la domination bulgare comptent de nombreuses recrues hellènes. Les milices urbaines de Ghioumouldjina et de Xanthi sont grecques autant que musulmanes. Les femmes musulmanes et grecques s'exercent ensemble au maniement des armes. Enfin, c'est un Grec, M. Apostolos, de Xanthi, qui faisait récemment aux journaux de Constantinople les déclarations que voici, au nom de toutes les populations de la Thrace occidentale :

Nous serons peut-être vaincus à la longue si l'Europe reste sourde à notre appel et au cri du sang versé. Mais, mourir pour mourir, nous préférons la mort les armes le main, en face de l'ennemi, à la mort ignominieuse dans un cachot bulgare devant nos filles violées et nos femmes éventrées. Nous ne voulons pas être sujets bulgares et tous, Turcs, Grecs, Arméniens, Israélites, nous avons décidé de mourir plutôt que de tomber sous le joug bulgare abhorré.

Les troupes bulgares ne trouveront pas devant elles des masses armées, mais dans chaque buisson, derrière chaque rocher, dans toute anfractuosité, se trouveront des nôtres par très petits groupes, le fusil en main, la sacoche pleine de balles. Nous userons de la dynamite que nous jetterons du haut de nos montagnes au milieu des troupes bulgares, et au moment où elles s'y attendront le moins.
" (p. 1-2)


Benjamin C. Fortna, The Circassian : A Life of Eşref Bey, Late Ottoman Insurgent and Special Agent, New York, Oxford University Press, 2016 :


"Comme la paix qui a suivi les guerres des Balkans, l'idylle rurale d'Eşref et de Pervin [sa jeune épouse circassienne] a été de courte durée [en 1914]. D'une part, les jeunes dirigeants de l'empire nourrissaient un profond désir de vengeance qui n'avait pu qu'être enflammé par les massacres de musulmans, alors qu'ils étaient chassés hors de leurs foyers, dans ce qui allait devenir des parties du Monténégro, de la Bulgarie, de la Serbie et de la Grèce élargis. L'impulsion pour une action militaire ottomane décisive était profondément ancrée dans la société ottomane. D'autre part, Eşref était fortement lié à Enver, la figure de proue de l'esprit revanchard ottoman [Enver était disposé à récupérer les îles et la Thrace occidentale (des territoires stratégiques) au moyen de combinaisons diplomatiques avec des Etats balkaniques], dont l'étoile montait rapidement. Eşref croyait en Enver avec une constance et une profondeur de sentiment qui ont fusionné dans leurs expériences de guerre, d'abord en Afrique du Nord, puis dans les Balkans." (p. 126)

"Et ici, il faut considérer la question de savoir si Eşref a été impliqué dans le génocide arménien. Un certain nombre d'écrivains ont supposé qu'en tant que membre de l'Organisation spéciale, il était coupable soit par acte, soit par association. L'organisation était une vaste organisation avec des opérations à la fois à l'intérieur et à l'extérieur des frontières de l'empire, par exemple en Iran, en Asie centrale, en Asie du Sud et en Afrique du Nord, et il n'était pas nécessairement vrai que la totalité ou probablement même la plupart de ses membres étaient impliqués dans les déportations. Les activités de guerre d'Eşref se sont concentrées sur les terres arabes, mais lorsqu'il a voyagé entre Istanbul et le front, il est possible qu'il ait peut-être joué un rôle dans les déportations et les meurtres qui ont eu lieu en Anatolie orientale en 1915 et 1916. Il y a un certain nombre de sources qui sembleraient à première vue indiquer qu'Eşref pourrait avoir été impliqué. Après un examen plus approfondi, cependant, les connections semblent moins probables ou du moins restent non confirmées. Un certain nombre de documents dans les archives ottomanes relient un homme nommé Eşref à des caravanes d'Arméniens déportés en Syrie. Mais ces documents s'avèrent faire référence à un fonctionnaire civil de Bagdad (Bağdad Mülkiye Kuşçubaşı müfettişi Eşref Bey) qui partageait le même prénom que Kuşçubaşı Eşref. Plus près de l'os se trouvent des récits qui localisent la milice d'Eşref (çete) dans la région de Diyarbakır, de Harran et d'Urfa à la fin juin et en juillet 1915. On dit qu'ils attaquaient et pillaient des villages et même des villes de la région. Selon Hilmar Kaiser, il s'agissait de villages musulmans qui étaient attaqués. Enver a envoyé une dépêche urgente à Urfa demandant qu'on lui envoie immédiatement les "détails pénibles" sur les animaux que l'unité d'Eşref avait pris de force et tout ce qu'ils avaient provoqué. Lors de tels incidents, les autorités semblent prises en tenaille entre la tentative de maintenir intactes les communications militaires (elles étaient particulièrement inquiètes des attaques bédouines sur la ligne de chemin de fer dans cette région, par exemple) et de maintenir l'ordre. Fait intéressant, selon la correspondance du ministère de l'Intérieur, Eşref n'était pas avec son unité à ce moment-là. Un groupe de 200 hommes, sous le commandement d'un homme du nom de Rifat Eşref, en l'absence de la milice d'Eşref, opérait. Bien que le ministère de l'Intérieur ait eu l'intention de punir les hommes d'Eşref pour ces infractions [des faits de pillage sans lien, de près ou de loin, avec le "génocide arménien"] après leur détention à Diyarbakır, les recherches de Kaiser indiquent qu'ils ont finalement réussi à échapper à toute action punitive." (p. 167-168)

"La controverse est à plusieurs niveaux. Un article de Vahakn Dadrian intitulé "Ottoman Archives and Denial of the Armenian Genocide", dans Richard G. Hovannisian, éd., The Armenian Genocide (pp. 300–01), a affirmé qu'Eşref, à tort désigné par toutes les parties comme le chef de l'Organisation spéciale, avait effectivement admis avoir été impliqué dans le meurtre d'Arméniens pendant la guerre dans des passages qui lui sont attribués dans le livre de Cemal Kutay sur l'Organisation spéciale pendant la Première Guerre mondiale (Birinci Dünya Harbinde Teşkilat-i Mahsusa ve Hayber'de Türk Cengi (Istanbul : Tarih Yayınları, 1962)). L'écrivain Guenter Lewy a par la suite publié un livre intitulé Armenian Massacres in Ottoman Turkey : A Disputed Genocide (Salt Lake City : University of Utah Press, 2007), dans lequel il a critiqué l'interprétation par Dadrian de certains des commentaires d'Eşref, indiquant que, à son avis, Dadrian avait manipulé les commentaires (en partie en interpolant des phrases entre parenthèses) pour mettre dans la bouche d'Eşref des mots qu'il n'aurait jamais dit. Lorsque ce livre a reçu une critique favorable dans IJMES 38 (2006 : 598–601), ses collègues Keith Watenpaugh et Joseph Kéchichian ont écrit des réponses très critiques dans lesquelles ils ont contesté la pertinence de la critique et ont remis en question ses références universitaires. Dans son article, Kéchichian qualifie la déclaration d'Eşref d'"aveu de son implication dans l'élimination totale des Arméniens" (IJMES 39 :3 (2007 : 510)). En regardant le texte original, il est clair que les paroles d'Eşref ont été manipulées pour donner l'impression qu'il a admis avoir été impliqué dans des crimes contre les Arméniens alors qu'en réalité il parlait de Sait Halim Paşa, le grand vizir durant la guerre, assassiné par la suite par un agent arménien pour son rôle présumé dans le génocide. Sans vouloir approfondir la stratigraphie de ce différend, il semble important de préciser qu'Eşref n'était pas le chef de l'Organisation spéciale (comme l'ont clairement démontré les travaux de Polat Safi) et que ce qu'il aurait dit, du moins dans la reconstitution plutôt créative de Dadrian, est peut-être en contradiction avec ce qu'il a lui-même écrit à propos d'un échange qu'il a eu avec des responsables britanniques en Egypte avant son envoi à Malte, comme nous le verrons au chapitre 6. Il est cependant également possible que la déclaration d'Eşref était conçue comme une sorte de rationalisation du traitement des Arméniens." (p. 275-276, note 8)

"Un autre incident reflétait les tensions ethniques plus larges de l'empire lui-même [lors de la détention d'Eşref à Malte]. Cet événement s'est produit pendant les premiers jours d'Eşref sur l'île. Eşref était devenu ami avec un Grec ottoman d'Alaşehir nommé Yanko. Comme Alaşehir était très proche de Salihli, Yanko considérait que lui et Eşref partageaient un lieu d'origine, un lien important dans le monde ottoman. Lorsque Yanko est décédé subitement d'une crise cardiaque, Eşref a aidé à planifier les funérailles, à faire en sorte que son corps soit embaumé et à payer le cercueil. Il a assisté aux funérailles, à la tête d'un groupe d'une dizaine de prisonniers musulmans, rejoints par une grande partie de la trentaine de détenus grecs et membres de la communauté grecque maltaise locale. Le prêtre faisait partie de ce dernier groupe. Eşref mentionne qu'il y avait des tensions entre les Grecs, séparant ceux qui étaient fidèles au gouvernement ottoman et ceux qui penchaient pour le camp nationaliste vénizéliste et donc pro-britannique. Les prisonniers autorisés à assister aux funérailles avaient reçu l'ordre strict de ne pas fréquenter les membres de la communauté grecque locale, une restriction qui a mis le prêtre en colère." (p. 216)

"Selon Hüsameddin Ertürk, un officier clé de l'Organisation spéciale, la décision d'envoyer Eşref à Adapazarı a été prise par nul autre qu'Enver Pasa [Eşref est retourné en Anatolie au début de l'année 1920, après avoir été relâché par les Britanniques dans le cadre d'un échange de prisonniers]. Bien qu'absent de la scène après son départ d'Istanbul, Enver a toujours conservé l'allégeance de ses principaux partisans, en particulier avec ceux de l'aile gauche du mouvement national. Eşref était, comme nous l'avons vu, personnellement dévoué à Enver, un facteur qui explique au moins en partie les tensions qui allaient se développer entre lui et Ankara. Le frère d'Eşref, Sami, a continué à lutter avec Enver jusqu'à sa mort, début août 1922, aux mains des bolcheviks dans ce qui est aujourd'hui le Tadjikistan. En fait, la dernière lettre connue d'Enver à son épouse, la princesse Naciye, indique qu'il avait demandé à Hacı Sami de venir à son positionnement dans les montagnes du Pamir. Les connections enveristes continueraient, comme nous le verrons, à hanter les nationalistes d'Ankara qui se sont donné beaucoup de mal pour exclure Enver, qui avait un rang plus élevé que tous les officiers nationalistes, du mouvement qu'ils formaient en Anatolie.

Que l'idée provienne de Mustafa Kemal, d'Enver ou d'Eşref lui-même, il est clair qu'Eşref s'est vu confier cette importante mission peu de temps après son retour de Malte. Ses relations et son appétit pour les missions difficiles étaient toujours intacts, malgré ses années de retrait de la circulation. Le fait qu'il relevait désormais de Mustafa Kemal et non d'Enver serait cependant une différence importante, et qui aurait des conséquences dramatiques.

Il est également évident que la stratégie derrière l'envoi d'Eşref à Adapazarı avait une dimension ethnique claire, même si la manière dont ces affinités fonctionnaient dans la pratique était confuse (et déroutante). Le mouvement nationaliste semble avoir utilisé des officiers de diverses origines ethniques pour recruter des membres et gagner l'allégeance des zones dont les habitants correspondaient à leur propre ethnie. L'envoi d'Eşref à Adapazarı avec son importante population nord-caucasienne, peut-être mal comprise, faisait partie d'une telle stratégie. Un facteur de complication a peut-être été qu'Eşref avait des liens dans la région avec ceux qui étaient considérés comme serviles (köle) dans la hiérarchie sociale circassienne et avec certains de ses anciens esclaves à Izmit." (p. 234)

"Début février [1921], les informateurs d'Ankara du côté grec ont rapporté qu'Eşref était arrivé à Izmir. Avec certains de ses proches de Manyas, Eşref avait traversé de nuit le territoire occupé par la Grèce et s'était échappé à Izmir. Depuis l'époque de la révolte d'Edhem [Çerkez Ethem, autre cadre circassien de l'Organisation Spéciale], Eşref avait apparemment secrètement fortifié ses propriétés avec des clôtures en fil de fer barbelé et des installations de mitrailleuses. Il rassemblait également une force de combat à partir des hommes d'Edhem. Curieusement, le même rapport indique également qu'Eşref s'était engagé dans des négociations avec les autorités chrétiennes à Izmir. Une semaine plus tard, un autre rapport confirmait les grandes lignes des activités d'Eşref, mais ajoutait quelques autres détails intéressants. Utilisant un langage fortement partisan, Refet (Bele) a décrit "le rebelle" Edhem et son frère Reşid en train de "se rendre" aux Grecs et a affirmé que les documents qu'ils avaient acquis montraient qu'Eşref s'était livré à une "trahison" avec Edhem depuis septembre 1920. Il a également affirmé que les trois hommes s'étaient "enfuis" dans la zone grecque et qu'Eşref avait été secrètement invité à s'engager dans cette direction à la suite de négociations (soi-disant facilitées par un Anglais non identifié) entre Eşref et Chrisostomos, le métropolite grec orthodoxe d'Izmir et un individu qui apparaît à plusieurs reprises dans les écrits d'Eşref. (Chrisostomos était le principal adversaire du haut-commissaire grec Stergiadis, et le prélat a peut-être tenté de se rapprocher des forces anti-kémalistes afin de renforcer sa position vis-à-vis de Stergiadis, surtout après la défaite de son soutien Venizelos aux élections grecques de 1920, mais sans recourir aux sources grecques, il est difficile d'en dire plus. Il est mort d'une mort horrible après la capture d'Izmir par les forces d'Ankara.) Enfin, le rapport a affirmé qu'Eşref était récemment arrivé à Söke." (p. 261)


"Nouvelles en trois lignes : Etranger", Le Matin, 5 mars 1921 :


"—  Athènes : On mande de Smyrne que Ebhref bey [Eşref], imitant l'exemple d'Edhem bey [Çerkez Ethem], dissout ses bandes kemalistes et se rend aux Grecs. (Havas.)" (p. 3)


C. C., "La Turquie et les Puissances : Un démenti — Préparatifs turcs — Déclarations de Rafet pacha et de Mustapha Kemal", Le Gaulois, 15 février 1923 :


"A propos de faux racontars lancés de Sofia et publiés par les journaux de Constantinople et autres journaux étrangers, au sujet de la présence en Thrace occidentale d'une légion arménienne de vingt-cinq mille hommes, sous le commandement du général Torcom, et de différents corps circassiens, le quartier général hellénique de Thrace déclare que l'armée grecque n'utilise pas de corps irréguliers, ni grecs ni étrangers, sauf un petit contingent circassien ayant combattu en Micrasie, régi par les règlements militaires grecs et commandé par les officiers et sous-officiers helléniques. Edhem, Rechid et Tevfik beys, cités comme commandants de corps circassiens, et le général Torcom ne se trouvent ni en Thrace, ni en Macédoine." (p. 3)


Figurant sur la liste des 150 indésirables, Kuşçubaşı Eşref a vécu, de longues années durant, en Grèce, puis en Egypte. Il aurait pu retourner en Turquie dès la fin des années 30 (loi d'amnistie du 29 juin 1938, mort de Kemal Atatürk) : ce que firent Halide Edip et Adnan Adıvar, Rıza Nur ou encore Vehip Paşa (ce dernier ayant été également déchu de la citoyenneté). Il a choisi finalement de revenir à la suite d'une loi d'amnistie à l'initiative du DP (1950).

Il n'a jamais été poursuivi par les autorités grecques pour un quelconque crime.

Sur Enver Paşa et sa faction : Enver Paşa (Enver Pacha) et les Arméniens

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Cevdet Bey (beau-frère d'Enver) à Van : un gouverneur jeune-turc dans la tempête insurrectionnelle       

Les relations entre Vehip Paşa et Enver Paşa
  
 
Le général Vehip Paşa (Vehib Pacha) et les Arméniens

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Sur les minorités grecques sous le régime jeune-turc : Le général Mahmut Şevket Paşa et les Grecs

Enver Paşa (Enver Pacha) et les Grecs

Cemal Paşa (Djemal Pacha) et les Grecs

1914 : l'émigration des Grecs de Thrace orientale et d'Anatolie occidentale

Le capitaine Hans Humann et les Grecs

Dimítrios Goúnaris et la Turquie

La question grecque-pontique

Chrysanthos Filippidhis : un pilier de la communauté grecque de Trabzon face aux Turcs, aux Russes et aux Arméniens

Sur l'Organisation Spéciale : Le rôle de l'Organisation Spéciale/Teşkilat-ı Mahsusa (dirigée par l'immigré tunisien Ali Bach-Hamba) pendant la Première Guerre mondiale