vendredi 8 octobre 2021

Cilicie : une évacuation en bon ordre (1921)


"L'exode des chrétiens de Cilicie", L'Illustration, n° 4112, 24 décembre 1921, p. 611 :

"Nous recevons d'Adana et de Mersine, en même temps que les photographies que nous publions, deux lettres relatives à l'exode des chrétiens de Cilicie. Nous leur empruntons les détails suivants :

L'accord, conclu le 20 octobre entre la France et le gouvernement d'Angora, est entré immédiatement en voie d'exécution. Il stipulait, comme on sait, l'évacuation de la Cilicie par nos troupes, et cette mesure heureuse permettra la réduction progressive de notre armée du Levant qui, de 70.000 hommes qu'elle compte actuellement, pourra être ramenée à 35.000 dans le courant de l'année prochaine. Le commencement de mise en vigueur du régime nouveau s'est effectué dans la plus grande tranquillité. Une seule conséquence fâcheuse est à regretter. Les populations chrétiennes de Cilicie, alarmées à tort par une campagne de propagande antifrançaise, ont craint que les garanties que l'accord assure aux minorités religieuses ou ethniques fussent insuffisantes et elles ont préféré abandonner la Cilicie plutôt que de retomber sous la domination turque.

A Adana, capitale de la Cilicie, dès le 20 novembre, le nombre des laissez-passer demandés dépassait 35.000 sur 40.000 chrétiens que comptait la ville. Ce que fut ce spectacle, nos photographies n'en peuvent donner qu'une faible idée. Des foules, calmes et résignées, assiégeaient les bureaux où l'on délivrait le « vessika » libérateur. Des mères, tenant sur les bras leurs enfants en bas-âge, passèrent des nuits à attendre.

Cependant, chacun essayait, avant le départ, de vendre ses pauvres meubles. Adana prit soudain l'aspect d'un immense marché de bric-à-brac sordide... Peu à peu tous les magasins se sont fermés et l'on a brûlé tout ce qu'on ne pouvait vendre ou emporter, afin que les Turcs n'en profitent pas.

La gare s'était transformée en un campement de nomades. Des familles entières s'abritaient sous une misérable couverture, tendue sur des bâtons, ou bien se pressaient, la nuit, autour de grands feux. On s'entassait dans les trains de marchandises et les services d'ordre étaient impuissants à enrayer la poussée de la foule. Las d'attendre un convoi, beaucoup se sont décidés à partir par la route, et, d'Adana à Mersine, le port de Cilicie, ce n'était plus qu'une longue théorie de chariots à buffles, chargés de hardes, de femmes et d'enfants.

En huit jours, toutes les villes se sont vidées. Les autorités françaises ont tenté de réagir. Le général Dufieux, le général Bordeau, le colonel Sarrou, qui participa aux négociations d'Angora avec M. Franklin-Bouillon, ont essayé de faire comprendre aux chrétiens que leurs personnes et leurs biens n'avaient rien à craindre, que leurs droits seraient respectés et qu'après le départ de nos troupes trois consuls, dont M. Laporte, seraient chargés de leur protection. Aucune de ces assurances n'a réussi à les convaincre et il y a, dit-on, près de 200.000 émigrants.

C'est à Mersine qu'ils affluent. Le port est encombré de façon inimaginable. Sans cesse des navires — dont plusieurs envoyés par le gouvernement grecembarquent ces malheureux qu'on pensait d'abord évacuer vers Smyrne, Chypre et le Caire, et dont on rapatrie actuellement un bon nombre en Syrie, par suite du refus du gouvernement britannique de les accueillir en Egypte.

Deux cérémonies avaient lieu dans le même temps qui ont vivement impressionné ceux qui y assistèrent. Ce fut d'abord, le 2 novembre, l'adieu de la première division du Levant aux morts, hélas ! trop nombreux qu'elle a laissés en Cilicie. En termes simples et émouvants, le général Dufieux confia la garde de leurs tombes à la petite colonie française qui demeure à Adana.

L'autre cérémonie fut, le 20 novembre, la consécration de l'église de l'Institution Sainte Jeanne d'Arc qui devait devenir l'église catholique d'Adana. Elle avait été construite au prix des plus grandes difficultés. Il fallait allait chercher les pierres au loin, dans la montagne encore infestée de bandits, et plusieurs conducteurs de chariots payèrent de leur vie leur dévouement. Dans cette nef qui devait assembler des foules, il n'y avait, le jour de la consécration, que les officiers de la garnison et quelques chrétiens qui n'étaient pas encore partis. Cependant on avait tenu à donner à cette cérémonie un grand éclat. L'amiral Grandclément y représentait le général Gouraud, et Mgr Giannini, délégué apostolique, était venu spécialement de Beyrouth remettre au général Dufieux les insignes de l'ordre de Saint-Grégoire-le-Grand."


"L'exécution de l'accord franco-turc d'Angora", L'Illustration, n° 4115, 14 janvier 1922, p. 49-50 :


"L'accord signé à Angora, le 20 octobre 1921, par M. Franklin-Bouillon pour la France et Youssouf Kémal bey, ministre des Affaires étrangères, pour la grande Assemblée nationale d'Angora, vient de recevoir en Cilicie sa pleine application.  

M. Franklin-Bouillon, accompagné du colonel Mougin et des consuls Laporte, Lépissier et Sandfort, quittait Paris le 13 novembre, s'embarquait le 14 novembre à Toulon à bord de l'Ernest-Renan et débarquait à Mersine en Cilicie, où il retrouvait le colonel Pottelat [Pettelat], président de la commission d'évacuation, et le lieutenant-colonel Sarrou, qui l'avait précédemment accompagné à Angora.

Le premier contact avec les autorités turques eut lieu à Yénidjé, point de bifurcation du chemin de fer d'Adana et de la ligne de Konia, où s'était rendu Haamid bey, nommé gouverneur général d'Adana ; l'entrevue fut à la fois digne et cordiale. Le 1er décembre, les autorités turques s'installaient à Adana et le drapeau turc était arboré sur le konak, bâtiment du gouvernement ; mais le gouverneur général Haamid bey, avec une prévoyance et un tact dignes d'éloges, interdit toute manifestation avant que les derniers détachements français eussent quitté le pays. Seulement après le départ des troupes françaises, à l'arrivée des premières troupes turques, eut lieu la première manifestation populaire : une population en délire manifesta sa joie du retour de la Cilicie à la mère patrie et se rendit devant la demeure de M. Franklin-Bouillon, avec des drapeaux turcs et des drapeaux français, pour acclamer le délégué du gouvernement de la République et lui témoigner sa gratitude.

Le 11 décembre, la mission partit pour Akchéhir, au quartier général d'Ismet pacha, où l'attendait Moustafa Kemal pacha. On causa de l'organisation future, on prononça naturellement des discours.

M. Franklin-Bouillon et le colonel Mougin sont rentrés en France, après avoir touché à Constantinople.

Voici quelques nouvelles précisions sur l'exode des chrétiens de Cilicie, dont L'Illustration a parlé dans son numéro du 24 décembre.


Déjà, à l'arrivée de la mission française en Cilicie, l'exode des chrétiens, préparé on sait par quelles organisations occultes, battait son plein, Grecs, Arméniens catholiques et orthodoxes, méthodiquement apeurés, partaient sur le chemin de l'exil, abandonnant tous leurs biens.

Le choix parfait du gouverneur civil Haamid bey et du commandant militaire Mouhiddin pacha, tous deux connus dans tout l'Orient pour leur tolérance, leur droiture et leur fermeté, les proclamations du général Gouraud, de M. Franklin-Bouillon et de Moustafa Kemal pacha, rien n'y fit. C'est en vain que furent données à toute la population, au cours des tournées faites par la mission, notamment à Mersine et à Tarsous, les assurances et les garanties les plus formelles.

Outre les garanties générales de l'accord d'Angora, M. Franklin-Bouillon, dans l'entrevue d'Akchéhir, réussit à obtenir de Moustafa Kémal pacha, malgré l'état de guerre l'exonération pour les chrétiens du service militaire pendant six mois et un ensemble de mesures assurant la sauvegarde complète de leurs personnes et de leurs biens. Mais le mot d'ordre était donné, l'exemple venait de ceux-là mêmes qui auraient dû arrêter le mouvement et qui partaient les premiers, catholiques, arméniens orthodoxes en tête.

Cependant, M. Franklin-Bouillon, Haamid bey et Mouhiddin pacha prirent les mesures nécessaires et, grâce à elles, tout se passa dans le plus grand calme, dans le plus grand ordre ; pas un incident ne se produisit pendant ces deux mois d'évacuation.

On ne saurait trop répéter que les représentants de la France, comme les représentants du gouvernement d'Angora, firent preuve, dans ces circonstances si difficiles, d'un esprit de méthode et d'organisation, d'un tact et d'un doigté qui peuvent être donnés en exemple. Il est maintenant clairement démontré qu'aucune responsabilité n'incombe à la France ou à la Turquie du fait de l'exode, qu'elles ont tout fait, au contraire, pour l'éviter. Cela d'ailleurs a été publiquement reconnu par les colonies étrangères, les chrétiens restés en Cilicie malgré les menaces de leurs coreligionnaires, ainsi que par la population musulmane tout entière.

On peut affirmer hautement que le geste du gouvernement français qui, par esprit de justice, vient de rendre spontanément à la Turquie la Cilicie, peuplée en très grande majorité de Turcs, a conquis de nouveau à la France tous les cœurs musulmans."


René Grousset (ami du ramkavar Archag Tchobanian), Le Réveil de l'Asie. L'impérialisme britannique et la révolte des peuples, Paris, Plon, 1924, p. 25-28 :


"Par un malheureux concours de circonstances, les Français et les Turcs se trouvaient alors en guerre. La France, qui avait reçu mandat sur la Syrie, avait été chargée par les Alliés d'occuper également la Cilicie et la région d'Orfa (Mésopotamie occidentale). Dès le début de cette occupation, elle s'était heurtée à l'hostilité des Kémalistes. En février 1920, le commandement français jugeant trop avancée la position de Marach, en ordonna l'évacuation. L'effort des Kémalistes se porta alors sur Aïntab que le colonel Normand réussit à dégager (17 avril). Moins heureuse et coupée de tout secours, la petite garnison française d'Orfa dut, après une héroïque résistance, abandonner la place et fut traîtreusement massacrée pendant sa retraite (8 avril). Cependant, après les surprises du début, les colonnes françaises reprirent partout l'avantage. Le 27 juillet, la colonne Gracy enleva Yénidjé ; le 28, elle dégagea Tarse ; le 31, elle débloqua Mersina. Le 9 février 1921, le colonel Andréa, envoyé par le général de Lamotte, enleva définitivement aux Kémalistes la forte place d'Aïntab.

La guerre qui se poursuivait ainsi entre Français et Turcs ne correspondait chez aucun des deux belligérants à un but politique défini. La France, dont toute l'ambition se bornait à l'organisation du mandat syrien, n'avait aucun intérêt à se maintenir en Cilicie, province en grande majorité turque et que le traité de Sèvres avait promise aux Turcs. Les Turcs, de leur côté, avaient fait leur deuil de la Syrie. Sans doute la France avait signé le traité de Sèvres contre lequel luttaient les Kémalistes, mais elle l'avait subi plutôt qu'inspiré. Par un singulier paradoxe, le cabinet britannique, inspirateur de la politique de Sèvres, évitait d'en soutenir l'application par les armes, mais il exigeait que la France continuât à verser son sang sur les champs de bataille de Cilicie. Bien mieux : les Grecs, dont le débarquement à Smyrne avait provoqué le mouvement kémaliste, venaient de rappeler sur le trône l'homme du Zappeion, le roi Constantin. Les Français en Orient se battaient déjà pour le seul profit de la politique britannique, politique qui avait tenté de les éliminer de Syrie comme elle les avait écartés des Lieux Saints et qui continuait à soutenir contre eux l'intrigue hedjâzienne. Ils se trouvèrent désormais combattre pour conserver à une Grèce d'affinités germaniques, des provinces ethnographiquement turques.

Une telle situation apparaissait si paradoxale que le rapprochement d'Angora avec la France en fut accéléré. Un premier accord fut signé à Paris le 9 mars 1921 par M. Aristide Briand et Békir Samy bey, ministre des Affaires étrangères d'Angora. Cet accord, il est vrai, ne fut pas ratifié par la Grande Assemblée d'Angora qui y voyait à tort une mainmise française sur l'économie anatolienne. Le cabinet de Paris envoya alors en Anatolie M. Franklin-Bouillon qui signa à Angora avec Youssouf Kémal, successeur de Békir Samy, un nouveau traité respectant les susceptibilités turques (20 octobre 1921). Par ce traité la France remettait la Cilicie aux mains des Turcs. La frontière entre cette province et les territoires à mandat français de Syrie partait du golfe d'Alexandrette en laissant la ville à la Syrie ; elle s'infléchissait vers le sud-est en laissant aux Turcs le massif de l'Amanos avec Aïntab et Killis, puis longeait le chemin de fer de Bagdad en laissant Djéraboulos à la Syrie, Biredjik et Orfa à la Turquie.

Le traité d'Angora suscita une vertueuse indignation dans les cercles officiels britanniques. La France fut accusée de trahison envers la chrétienté : elle livrait au bourreau les Arméniens de Cilicie ! La campagne entreprise en ce sens par la presse anglo-saxonne n'eut d'autre résultat que de semer la panique parmi les Arméniens, qui abandonnèrent en masse la Cilicie pour s'établir dans la Syrie du nord. Leur évacuation, assurée par le colonel Pettelat, s'effectua du moins dans le plus grand ordre et la réoccupation de la Cilicie par les autorités turques ne donna lieu à aucun des massacres annoncés. Le soldat français lui faisant défaut, la politique britannique se rabattit sur le soldat grec."


Sur Henri Gouraud : Henri Gouraud

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Sur l'occupation et l'évacuation de l'armée française : Les Arméniens de Cilicie (dont les volontaires de la Légion arménienne), d'après les officiers français

Cilicie : pourquoi les Français ont-ils dissous la Légion arménienne (1921) ? Eléments de réponse
  
La Légion arménienne, une force supplétive encombrante pour la politique française en Méditerranée orientale

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Aristide Briand : "On a essayé d'exciter contre nous les Arméniens de Cilicie" 

L'émigration des Arméniens de Cilicie (1921)

Voir également : Kemal Atatürk et les Arméniens

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