jeudi 7 octobre 2021

Les malheureux incidents de Maraş, d'Urfa et d'Antep (1920)



Gaston Gaillard, Les Turcs et l'Europe, Paris, Librairie Chapelot, 1920, p. 80-83 :


"Vers la fin de 1919, on relevait d'ailleurs des indices sérieux du développement du mouvement nationaliste en Cilicie, et au mois de janvier 1920 une vive agitation se produisait dans la région de Marache.

En septembre 1919, des bandes armées pourvues d'uniformes kaki de l'armée régulière turque avaient commencé à s'organiser à l'instigation de Mustapha Kemal. Un officier français était envoyé pour la première fois à Marache pour surveiller le district du Djebel Béréket, d'où on commande tous les tunnels du chemin de fer de Bagdad, entre Mamourah et Islahié. En décembre une de ces bandes armées comptant deux cents hommes environ coupait la route d'Islahié à Marache et interceptait le courrier.

A mesure que les conditions qui devaient très probablement être imposées à la Turquie étaient connues l'effervescence augmentait. Le général Dufieux, commandant les forces françaises de Cilicie, décidait d'envoyer un bataillon de renfort à Marache. Ce bataillon se mit en route au début de janvier et arriva à Marache le 10 après avoir eu, en cours de route, un assez vif engagement à El Oglo. Comme les attaques se renouvelaient et que les forces des nationalistes se multipliaient, un nouveau détachement français, plus important que le précédent et pourvu d'artillerie, était acheminé le 12 sur Islahié, où il arrivait le 14. Cette colonne fit le trajet d'Islahié à Marache sans incident notable ; elle arriva à Marache le 17, et, à cette date, on croyait à tort pouvoir annoncer que toute la région d'Ourfa, d'Aïn-Tab et d'Antioche, de Marache et d'Islahié était pacifiée.

On ne tardait pas en effet à apprendre que les chefs de Bazardjik, point situé à mi-chemin entre Marache et Aïn-Tab, s'étaient  rangés du côté des kémalistes et venaient d'adresser au commandant français un ultimatum le sommant d'évacuer le pays.


Le 3 février, les Français établis à Marache étaient attaqués par des Turcs et des Arabes venus de l'Est, qui se proposaient de les repousser pour prendre contact avec le gros des forces arabes.

Une colonne française commandée par le colonel Normand atteignait Marache et après de durs combats dégageait les troupes assiégées par les nationalistes qui étaient bien armés. Mais Marache devait être évacuée.

Deux mois après l'affaire de Marache, le 10 février, les tribus voisines d'Ourfa, que les troupes françaises avaient occupé conformément à l'accord anglo-français de 1916, à la fin de 1919, lors de la relève des Britanniques qui y étaient établis depuis un an environ, attaquaient les stations du chemin de fer de Bagdad passant au sud et isolaient la ville des postes voisins. Le détachement français, qui s'était d'abord trouvé bloqué dans le quartier arménien, y était ensuite attaqué, et, après deux mois de lutte, ayant  épuisé tous ses vivres, devait engager des négociations avec les autorités turques et évacuer la ville le 10 avril. Mais pendant que la colonne française se retirait vers le sud, elle était assaillie par des forces bien supérieures en nombre et devait se rendre ; un certain nombre d'hommes étaient massacrés, tandis que les autres refluaient sur Ourfa ou gagnaient les postes français situés plus au sud d'Arab-Punar ou de Tel-Abiad.

Les Turcs attaquaient le 1er avril, c'est-à-dire presque en même temps, la mission américaine qui se trouvait à Aïn-Tab. La colonne de secours française, envoyée immédiatement après l'appel du consul général américain à Beyrouth, arriva le 17 avril, et, après une résistance de dix-huit jours, les quelques Américains faisant partie des organisations de secours pouvaient se retirer à Alep, où ils retrouvaient les réfugiés américains d'Ourfa, avec la colonne française venue pour les délivrer.

Dans une intervention à la Chambre ottomane à l'occasion de la validation des mandats des députés d'Adana, de Mersine, et d'autres districts d'Asie Mineure, le député Réouf bey, ancien ministre de la marine, déclarait que l'occupation de la Cilicie n'étant pas prévue par l'armistice, l'occupation française de cette province en violait les termes.

Au milieu de février le grand vizir [Ali Rıza Paşa] et le ministre des Affaires Etrangères remettaient aux Représentants alliés un mémorandum élaboré par le Gouvernement [du régime de Mehmet VI] pour leur exposer la situation créée par les retards apportés à la signature de la paix et leur demander notamment :

1° Que les territoires où la population turque forme la majorité demeurent sous l'administration turque et que ses droits soient garantis ;

2° que la situation des régions occupées soit modifiée ;


3° que la délégation turque soit entendue avant que des décisions irrévocables soient prises."


"Le sort de la Turquie", Mémorial de la Loire et de la Haute-Loire, 8 mars 1920 :


"L'EXPEDITION DE CILICIE

Le « Matin » affirme que l'expédition du général Normand et du colonel Brémond à Marach a été désastreuse. Après avoir bombardé Marach pendant huit jours, nous avons dû l'évacuer. La retraite aurait été très pénible. Nous avons eu, selon ce journal, près de 700 tués et blessés. Les troupes étaient composées surtout de Sénégalais et tirailleurs algériens ou marocains, avec, en outre, la légion arménienne.

Le « Matin » conclut ainsi cet examen de la question turque.

« Il faut espérer que l'attitude prise à Constantinople intimidera Mustapha Kemal. Nous n'osons cependant y compter, d'abord parce que le cabinet turc est sans autorité dans ces régions, et puis parce qu'il est difficile de faire croire aux nationalistes que nos intentions sont amicales, lorsque nos troupes pénètrent dans les sandjaks turques d'Ourfa, d'Aïntab et de Marach."


Jean Guiscard, "La France et les Turcs : Ce qui se passe en Asie-Mineure", Le Courrier du Puy-de-Dôme, 7 mars 1920, p. 1 :


"On a fait peu d'écho aux combats qui viennent d'avoir lieu en Cilicie, à la fin de janvier et dans la première quinzaine de février. On a eu raison d'être discret, en somme, car il ne sert à rien d'agiter le public tant qu'on ne peut pas lui présenter un bilan complet de la situation. Mais maintenant une accalmie semble arrivée, et il est temps de réfléchir. Car le drapeau français est engagé là-bas, quoique notre corps expéditionnaire du Levant comprenne beaucoup moins de Français que de musulmans algériens ou de troupes noires.

Pourquoi le drapeau est-il engagé ? Parce qu'à la fin du l'année dernière, vous vous en souvenez, les garnisons anglaises ont été relevées par nos unités sur la côte de Syrie, ainsi qu'en Cilicie. C'était l'application partielle et tardive du traité que Edward Grey avait signé avec M. Paul Cambon en mai 1916. En réalité, l'occupation française aurait dû avoir lieu dès le lendemain de l'armistice conclu avec la Turquie, en novembre 1918. Mais les Anglais ne s'y sont pas prêtés et notre gouvernement n'a pas su obtenir d'eux l'exécution du traité Grey-Cambon. L'occupation anglaise s'est donc prolongée indûment pendant une année, favorisant par endroits le développement d'une propagande antifrançaise, distribuant des armes aux Arabes et ne sachant pas désarmer les Turcs. On en paie à présent les conséquences. Mais passons ; l'accalmie actuelle est encore trop précaire pour qu'on épluche ces comptes rétrospectifs.

Nos troupes se sont donc installées en Cilicie sous les ordres du général Dufieux, placé lui-même sous le commandement du général Gouraud, qui réside normalement à Beyrouth. De Beyrouth à Mersine, qui est le port de la Cilicie, il y a quelque trois cent cinquante kilomètres de mer. Par voie de terre, c'est-à-dire en prenant le chemin de fer Damas-Hamah vers le Nord depuis le chemin de fer dit de Bagdad vers l'Ouest, — la route serait bien plus longue, car on parcourrait deux cotés d'un triangle au lieu que le bateau va en ligne droite D'ailleurs nos troupes ne tiennent pas la zone de l'intérieur où passe la voie ferrée Damas-Amah-Alep. J'ajoute que Beyrouth et toute la Syrie sont des pays arabes, tandis que la Cilicie est un pays mixte, peuplé principalement de musulmans turcs ou kurdes et d'Arméniens chrétiens.

Un officier supérieur français [le colonel Brémond], qui aime beaucoup les Arméniens, et qui faisait déjà de l'administration en Cilicie au temps de l'occupation anglaise, a constitué des détachements arméniens pour aider nos propres unités. C'est un système qui paraît excellent, là où la population est en grande majorité chrétienne ; mais il occasionne des déboires dans les régions où les musulmans sont les plus nombreux. Si je suis bien renseigné, on s'est servi des détachements arméniens à Marache, ville située à 70 kilomètres environ du chemin de fer de Bagdad, dans la direction du Nord. Les musulmans se sont insurgés. Du reste les nationalistes ne veulent pas que des Européens s'emparent de la Cilicie. Mettant en oeuvre une organisation militaire dont nous parlerons dans un instant, ils ont envoyé contre les Français des bandes nombreuses armées de mitrailleuses et même de canons.

Je ne me flatte pas de connaître tout le détail des opération, et je me hâte d'arriver aux résultats. Une colonne française est parvenue à atteindre Marache, non sans peine, mais on n'a pas jugé prudent de l'y maintenir. Elle est revenue vers le Sud, laissant une cinquantaine de blessés non transportables à la garde d'une mission américaine. Par mesure de prudence également, nos détachements ont évacué la ville d'Ourfa, et l'endroit où la ligne de Bagdad coupe l'Euphrate, et même l'embranchement où elle se raccorde à la ligne d'Alep et de Damas. Désormais, notre occupation se borne, semble-t-il, à protéger la partie de la ligne de Bagdad qui est située plus à l'Orient, ainsi que la contrée comprise entre ce tronçon de chemin de fer et la mer. C'est déjà fort important car nous tenons les tunnels de l'Amanus et nous empêchons par conséquent les nationalistes turcs de communiquer par voie ferrée avec les Arabes de Syrie ou de Mésopotamie. Mais notre position n'en est pas moins désagréable, d'autant plus qu'on annonce une offensive turque pour le printemps."


Charles Saglio, "Une nouvelle Algérie : Si nous voulons posséder la Syrie il faut la conquérir", L'Œuvre, 30 mars 1920, p. 1 :

"Dès le 24 octobre 1918, le maréchal Allenby promulgua que « les territoires ennemis occupés » seraient divisés en trois zones : la zone sud (Syrie méridionale et Palestine) qui dépendrait des Anglais ; la zone nord (Syrie maritime, de Sour à Alexandrette) qui dépendrait des Français, mais où pourtant une division britannique garda son quartier général, à Tripoli ; et la zone orientale, comprenant tous les pays situés au delà du Liban, avec les villes de Damas, Homs, Hama et Alep, qui seraient soumises aux autorités chérifiennes. C'était livrer les capitales et les provinces nourricières de la Syrie à nos adversaires déclarés.

Ils y organisèrent aussitôt une intense propagande antifrançaise, qui avait pour foyer la Société de l'Indépendance arabe (Nadi el Arab) installée à Damas sous la présidence d'Ali Riza pacha Rekabi, et ayant pour filiale le Club arabe d'Alep. De ces centres et par l'entremise de nombreux comités locaux furent distribués à foison, non seulement des journaux et des manifestes pleins de calomnies à l'égard des Français et des appels à la révolte, mais encore des armes provenant en partie du pillage du dépôt turc de Rayak et en partie aussi — il faut bien le dire — de l'imprudente générosité des Anglais. Le résultat de cette haineuse propagande ne tarda pas à se produire : la grande vallée médiane de la Bekaa (où se trouve Baalbek) et la lisière montagneuse de l'étroite zone française furent bientôt jalonnées de camps de soldats plus qu'à demi brigands qui terrorisèrent les populations fidèles à notre alliance tutélaire.

De la Syrie proprement dite, le soulèvement des soi-disant nationalistes arabes gagna la Cilicie où il trouva tout naturellement la complicité des nationalistes turcs. L'extrême imprudence que nos généraux commirent en équipant d'uniformes bleu-horizon et en armant une légion arménienne sur le territoire turc, alors qu'aucun traité n'a encore émancipé les Arméniens du joug ottoman, provoqua le fanatisme musulman : les déplorables événements d'Aïntab et de Marach en furent le résultat.

Tandis que se développait en Syrie le soulèvement des Musulmans contre la France, l'auteur, l'organisateur de cette insurrection était à Paris, où le gouvernement britannique, lui avait ménagé, par une combinaison de dernière heure, une place à la table de la Conférence de la paix. Grand, mince, silencieux, énigmatique sous son voile et son burnous noirs, l'émir Fayçal, escorté d'un jeune colonel anglais déguisé en guerrier du désert, fut l'objet de mille flatteries officielles ou mondaines qu'il accueillait avec une condescendante courtoisie.

Quel est ce personnage qui a si bien joué parmi nous au prince des Mille et une Nuits ? Beaucoup moins qu'on ne pense. Il est un des fils du chérif de La Mecque, de qui le gouvernement britannique a jugé utile, de faire le roi du Hedjaz, un roi, d'ailleurs, dont l'autorité ne s'exerce avec peine que sur quelques villes de l'Arabie. Dans l'automne de 1914, les Anglais s'assurèrent l'alliance spirituelle et militaire du chérif Hussein en lui donnant le titre de souverain et en lui promettant, pour lui et pour ses fils, l'empire de tous les pays arabes, le gouvernement de Damas étant spécialement dévolu à Fayçal. Mais les termes de cette promesse ne furent pas communiqués à la France et se trouvèrent contredire l'accord franco-britannique conclu le 9 juin 1916. Toutes les prétentions de l'émir Fayçal et tous nos embarras en Syrie résultent de cette contradiction.

Des négociations laborieuses furent entreprises par M. Clemenceau pour amener le prince de Damas à concilier ses droits avec les nôtres. Quoiqu'elles aient été entravées par les agissements de fonctionnaires coloniaux anglais trop zélés, désavoués ensuite à Londres, ces négociations aboutirent, au commencement de janvier 1920, à un semblant d'accord. L'émir partit pour l'Orient en promettant d'amener ses compatriotes à accepter la collaboration tutélaire de la France. Mais à peine fut-il à Damas que le fanatisme musulman se réveilla, plus agressif que jamais, et, le 11 mars — il y a moins de trois semaines — un congrès prétendu national, réuni dans cette ville, proclama l'émir roi, non seulement de la Syrie, mais encore de la Palestine.

Les troubles de Cilicie ont sans aucun doute encouragé cette manifestation, qui ressemble fort à un défi. Nationalistes syriens et turcs déclarent ouvertement qu'ils ne redoutent point les troupes françaises et les jetteront à la mer. Pour les contraindre sinon à l'obéissance, du moins au respect, il semble que les moyens diplomatiques seront vains. Il faudra donc recourir à la force.

Telle est la situation qui fait dire à certains journaux anglais, tels que le Glasgow Herald, que la France, « par amour-propre, va entreprendre une nouvelle campagne d'Algérie, alors que la tâche de sa reconstruction devrait entièrement l'absorber »."


Le général Henri Gouraud (haut-commissaire de la République française en Syrie), exposé verbal au Comité de l'Asie française, 11 décembre 1920, source : L'Asie française, janvier 1921, n° 188, p. 9 :

"En somme, Fayçal nous avait attaqués [en Syrie] sans oser prendre les grands moyens. La formule de son action a été donnée par un de ses officiers, le colonel Kuchdi bey Saffadi, commandant la Division arabe qui siégeait à Alep. Dans une réunion, le 13 avril, il disait à ses officiers : « Puisque nous ne pouvons pas déclarer la guerre à la France, votre devoir, Messieurs, est de vous engager dans les bandes, de faire aux Français le plus de mal possible, de les dégoûter de ce pays et de les amener à s'embarquer sans que cependant on puisse s'en prendre à notre souverain. »

Du côté du Nord, la guerre était beaucoup plus dure.
En Cilicie, voici ce qui s'est passé : Nous étions en Cilicie par un article de l'armistice passé avec les Turcs, qui autorisait les Alliés à occuper les points stratégiques importants. Les Alliés ont jugé que la Cilicie était un point important et elle a été occupée dès 1919 par les troupes anglaises et les troupes françaises ainsi qu'une autre région qui n'est pas la Cilicie, mais qu'on confond encore avec, elle ; c'est la région de l'Euphrate, marquée par les grands points d'Aïn-Tab et Ourfa, au nord du chemin de fer, et que le Traité de Sèvres reconnaît à la France.

Pendant les premiers mois de 1919, notre occupation de la Cilicie a été laissée tout à fait tranquille. Mais, en mai 1919, les Grecs ont débarqué à Smyrne. C'est ce débarquement des Grecs à Smyrne qui a permis à Moustapha Kemal de provoquer l'explosion du nationalisme turc qu'on appelle « kemalisme », pour cette raison que les Turcs n'aiment pas les Grecs (permettez-moi un mot que je ne voudrais pas voir répéter à un pays qui est devenu un ami) parce qu'ils ont peu d'estime pour eux ; et enfin, ils savaient très bien que les Grecs n'avaient pas pris part à la guerre. Les bataillons français et anglais débarquant à Smyrne n'auraient pas produit la commotion qu'a produite le débarquement des Grecs.

Cependant, le mouvement kemaliste ne s'est pas porté sur les Grecs ; il s'est porté sur la Cilicie. La première raison, c'est que les Grecs ont débarqué au nombre d'une centaine de mille et que nous avions six bataillons, ou plutôt qu'il restait six bataillons quand les troupes anglaises sont parties. La deuxième raison, c'est qu'on avait fait en Cilicie, en 1919, une politique arménienne. Vous vous souvenez qu'au lendemain de la guerre on avait donné des encouragements aux Arméniens. Ceux-ci sont accourus en grand nombre en Cilicie, et ils ont tendu à faire de la Cilicie turque une province arménienne.

Tant, je le répète, que les bataillons français qui s'y trouvaient ont été flanqués des trois divisions anglaises, la force de cette occupation a maintenu tout le monde dans la tranquillité. Mais au moment où j'ai été envoyé là-bas, le Gouvernement anglais, qui avait demandé la relève, a imposé le 1er novembre pour date de cette relève, guidé par des raisons de terrain, des raisons de routes. Les bonnes routes sont rares, les pistes nombreuses, le terrain marécageux. Les Anglais ne voulaient pas voir leurs troupes pérégriner sur les mauvaises routes pendant l'hiver.

Quoi qu'il en soit, il n'a pas été facile de transporter en Orient les troupes composant l'armée du Levant, et quand mon prédécesseur, le général Hamelin, a dû relever les troupes anglaises, il a relevé ces troupes depuis Adana jusqu'à Ourfa avec six bataillons. Les officiers anglais témoins de cette relève disaient : « Mais, vous allez à une catastrophe ! Vous relevez avec une poussière d'hommes. » D'autre part, sur les six bataillons, il y avait trois bataillons arméniens et il n'est pas douteux que c'est la présence de ces bataillons arméniens, qui arrivaient animés, d'un esprit de représailles inévitable en raison de la haine profonde qui divise Turcs et Arméniens, qui a été la cause de l'insurrection qui a éclaté le 21 janvier à Marache.

Lorsque l'insurrection a éclaté, les bataillons existants avaient été renforcés de quelques autres bataillons, mais ils étaient loin de composer les effectifs suffisants pour maintenir dans le calme un pays aussi vaste ; et alors, en attendant que le gouvernement, mieux éclairé sur le poids de la charge qui pesait sur l'armée du Levant, ait pu lui donner les renforts nécessaires, je suis resté en Cilicie avec quatre bataillons. Il a donc été long de faire venir des renforts et, en attendant la période où ils ont pu arriver en Orient, les deux divisions ont eu une tâche écrasante. Elle a été illustrée par la chute de Marache, que nos troupes ont évacué le 11 février, retraite atroce par une tempête de neige épouvantable qui a mis en lumière la vigueur des troupes, leur endurance, la générosité de nos officiers, puisque plusieurs parmi ceux-ci ont été signalés ayant transporté sur leur dos dans la neige des femmes et des enfants.

Au mois d'avril, c'est le poste d'Ourfa qui a succombé à son tour parce qu'il n'y avait pas de colonne permettant d'aller le secourir et le dégager. En mai, le poste de Bozanti dans le Taurus, succombait pour les mêmes raisons ; il n'a pu être formé qu'une colonne de quatre bataillons, chiffre insuffisant dans la montagne, et le poste a succombé.
Ce n'est qu'après le mois d'août que l'arrivée des renforts nous a permis, non pas d'infliger à Moustapha Kemal un échec, loin de là, mais, enfin, de tenir le coup, c'est-à-dire que, depuis le mois de septembre, les combats contre les kemalistes se sont tous terminés en notre faveur, et ces combats se sont réglés par des pertes de quatre ou cinq tués, pertes que l'on peut qualifier de raisonnables."


Ahmed Riza, Echos de Turquie, Paris, Imprimerie Billard & Baillard, 1920, p. 36-40 :


"LA SITUATION EN TURQUIE D'ASIE
d'après une correspondance de Constantinople (Avril 1920)


« L'horrible massacre » de Cilicie dont parlent les journaux anglais se réduit en réalité à des pertes humaines survenues au cours de combats provoqués par de fâcheux événements extérieurs.

La Sublime Porte et les habitants de Constantinople ne peuvent, en aucune façon, en être tenus pour responsables. Au contraire, à différentes reprises, le Gouvernement ottoman n'a pas manqué d'attirer la sérieuse attention du Conseil Suprême des Alliés sur les conséquences funestes que le retard apporté à la conclusion définitive de la paix occasionnerait en Orient.

Au moment où l'on s'attend à la signature de la paix, on se propose, en Orient, de recommencer la guerre ; la Grèce offre 50 à 80.000 soldats pour participer à la reprise éventuelle des hostilités.

C'est ainsi que la terrible guerre qui vient de plonger toute l'humanité dans les souffrances les plus cruelles, qui a fauché par millions des vies humaines, et qui a causé partout des ravages et des dévastations, est sur le point de renaître en Orient, à l'instigation de la diplomatie grecque dont le but évident est de satisfaire ses ambitions et ses convoitises politiques. On excite donc le monde à un nouveau carnage, à de nouvelles horreurs !

Après la signature de l'armistice et pendant de longs mois, la population turque de l'Empire tout entier a vécu, dans l'attente de la paix, calme, patiente, résignée. La tranquillité régnait partout. Il a fallu l'occupation de Smyrne par les Grecs pour réveiller la colère des Turcs.

L'armée nationale, qui n'existait pas encore, s'est alors formée dans la seule intention défensive et pour faire face à l'envahisseur.

Néanmoins, cette armée n'a jamais franchi les lignes tracées par le traité d'armistice.

Comme si l'effervescence déjà provoquée ne suffisait pas, on a procédé à l'occupation de Marache et d'Aïntab, pays exclusivement turcs. Toutes ces excitations, qui devaient exaspérer facilement les Musulmans, proviennent, comme on peut s'en rendre compte, de l'extérieur.


Le massacre en question a eu lieu dans une zone de surveillance étrangère où l'autorité de la Sublime Porte est amoindrie et même annulée. On y avait même remplacé le gouverneur Turc par un gouverneur Arménien. On a tiré sur un muezzin et déchiré le drapeau Ottoman.


Il est connu de tous que l'armée française chargée de rétablir l'ordre en Cilicie était précédée dans sa marche sur Marache par une légion composée d'Arméniens.


Cette légion assaillante fut attaquée par des nomades Kurdes, Turcs et Arabes, venus de l'intérieur pour défendre leur sol natal et leurs foyers, elle dut battre en retraite, et subit, de ce chef, des pertes sensibles.

Dans sa poursuite, il y a eu également des morts de froid et d'inanition. Voilà les massacres dont on parle. Si regrettables que soient ces morts au point de vue humanitaire, on ne peut en tous cas les comparer à des actes de tueries délibérées et provoquées par des passions politiques ou religieuses. Il y a eu plus de morts parmi les Musulmans que parmi les Arméniens. Tous les quartiers musulmans ont été bombardés et dévastés.

D'ailleurs, lord Curzon, abordant la question arménienne à la Chambre des Communes ne croit pas que les Arméniens courent de danger, et d'autre part, il reconnaît que ces derniers, au cours de ces récentes semaines, ne se sont pas toujours comportés avec douceur, ainsi que certains se l'imaginent ; en réalité ils se sont livrés à toute une série d'attaques où ils se sont montrés d'une grande férocité.

Il présume aussi qu'ils ont été poussés par de grandes provocations. Ajoutons que l'armée nationale est restée jusqu'ici insensible, dans un sentiment de prudence politique très louable, aux appels des Musulmans assaillis, les exhortant au calme, à la patience et à la résignation.

Mais lui sera-t-il toujours possible de garder cette héroïque impassibilité ?


Il est déplorable que les massacres se renouvellent systématiquement chaque fois que l'intégrité territoriale de l'empire ottoman est mise en jeu par les ambitions de grandes ou de petites Puissances.

Il est même douloureux que nos compatriotes arméniens soient exposés et deviennent les victimes de mortels dangers pour l'exécution des desseins inavouables d'expansion politique et économique.

C'est au Gouvernement ottoman à se plaindre des désordres provoqués par des étrangers venus chez nous sous prétexte d'y rétablir tordre.

Il serait juste de déléguer sur les lieux une mission pour y effectuer une enquête équitable et impartiale afin de rétablir les faits.


Dans ces tristes événements, il ne peut être question ni de Jeunes-Turcs, ni de nationalisme ottoman, ni d'effervescence de l'Islam. Il n'y a là que des pays injustement envahis qui se défendent légitimement.


L'enquête nous éclairera sur les prétendus crimes dont on blesse la conscience du peuple Turc.


Il serait injuste de chercher à se faire une opinion avant les conclusions qui ne tarderont pas à être connues. Le peuple turc a perdu la guerre, mais son amour-propre est intact, ainsi que sa dignité nationale. Dans l'intérêt de la paix, il serait imprudent d'y toucher.

NOTE RESPONSIVE
de la Sublime-Porte aux Hauts Commissaires Alliés au sujet de l'occupation de Constantinople en date du 17 mars 1920


J'ai eu l'honneur de recevoir, avec son annexe, la note collective que V. Exc. a bien voulu m'adresser, conjointement avec ses collègues de ..... et de ....., en date du 16 mars, pour m'informer qu'à partir de cette date, à dix heures, la ville de Constantinople serait placée sous l'occupation militaire des Puissances alliées.

Je me permets, à ce propos, de relever que rien, dans la situation à Constantinople, n'est de nature à menacer la sécurité des Alliés. Il ne s'y est produit aucun désordre et rien ne pouvait faire présumer l'éventualité d'une perturbation. D'ailleurs, les puissances alliées disposaient de forces suffisantes pour parer à toute éventualité.

Dans ces conditions, le Gouvernement Impérial ne s'explique pas la nécessité d'une telle mesure et croit de son devoir de protester contre cette atteinte à ses droits les plus essentiels.

Quant au mouvement en Asie Mineure, V. Excellence n'ignore pas que la cause principale qui y a donné naissance est l'occupation absolument injustifiée du Vilayet d'Aïdin par les troupes helléniques et les horreurs et atrocités inouïes qui y ont y été commises par celles-ci de connivence avec les grecs indigènes.

La crainte et la surexcitation causées par les bruits persistants mis alors en circulation relativement à la création d'une grande Arménie et d'un Etat grec du Pont, ainsi que d'autres rumeurs et publications alarmantes, ont contribué à l'extension de ce mouvement sur une plus grande étendue de l'Asie Mineure.

Le Gouvernement Impérial a été étranger à ce mouvement qui a échappé d'autant plus facilement à son contrôle que son autorité a été considérablement amoindrie du fait de la longue durée de l'armistice et des conditions dans lesquelles il a été appliqué.

Il ne peut que désapprouver et désavouer les excès qui ont pu être commis par des dirigeants ou adeptes du mouvement dont il s'agit.

A cette occasion, la Sublime Porte tient à déclarer une nouvelle fois que depuis l'armistice, des massacres n'ont eu lieu nulle part en Asie Mineure.


Quant aux événements de Marache, elle en a déjà expliqué les causes. Il ne s'agissait là que de collisions entre des Musulmans et des détachements arméniens armés, collisions auxquelles ces derniers ont eux-mêmes donné lieu.

La Sublime Porte regrette que d'aucuns aient voulu représenter ces collisions comme un massacre d'Arméniens. Elle a déjà demandé aux Hauts Commissariats l'ouverture d'une enquête mixte sur ces événements et ne peut que persister dans cette demande.

Votre Excellence ajoute dans la note précitée qu'en cas de renouvellement de semblables événements ou d'excès analogues, les conditions envisagées pour la paix avec la Turquie deviendraient plus rigoureuses et que les concessions déjà faites seraient retirées.

Je me plais à exprimer l'espoir que des faits de nature à troubler la sécurité dans le pays ne se produiront pas. Je suis convaincu, d'autre part, que les Puissances alliées voudront bien reconnaître qu'il ne serait pas juste de faire retomber sur la nation ottomane entière les conséquences des gestes ou paroles irréfléchies de quelques personnes et de faire dépendre son sort d'incidents fortuits indépendants de sa volonté. Je ne doute pas que le Conseil Suprême allié ne s'inspire, dans ses décisions à l'égard de la Turquie, de considérations et de sentiments d'un ordre plus élevé.

Veuillez agréer, etc."
 

Sur l'occupation et l'évacuation de l'armée française : Les Arméniens de Cilicie (dont les volontaires de la Légion arménienne), d'après les officiers français

Cilicie : pourquoi les Français ont-ils dissous la Légion arménienne (1921) ? Eléments de réponse
  
La Légion arménienne, une force supplétive encombrante pour la politique française en Méditerranée orientale

Les constatations d'Adrien Léger sur les Arméniens en Cilicie

La défection des Arméniens à Urfa (1920)

Le général Gouraud face au problème des crimes arméniens en Cilicie

Proclamation du général Gouraud (9 novembre 1921)

Le lieutenant-colonel Sarrou : "Les chrétiens de Cilicie, Arméniens et Grecs, ont abandonné malgré nos conseils, leur pays."

Aristide Briand : "On a essayé d'exciter contre nous les Arméniens de Cilicie" 

L'émigration des Arméniens de Cilicie (1921)

Voir également : "Les" Arabes ont-ils vraiment "sauvé" les Arméniens ? Les exactions des bandes tribales arabes contre les Arméniens durant la Première Guerre mondiale et peu après

Ihsan al-Djabri et les Arméniens

Kemal Atatürk et les Arméniens

Kemal Atatürk dans l'imaginaire de Philippe de Zara

İsmet İnönü et les Arméniens

Le général Refet Bele et les Arméniens

Le général Kâzım Karabekir et les Arméniens

Le maréchal Fevzi Çakmak et les Arméniens

Bekir Sami Kunduh : entre racisme anti-arménien et pragmatisme

Les Arméniens de Konya pendant la Première Guerre mondiale et après l'armistice de Moudros

Les Arméniens d'Ankara pendant la Première Guerre mondiale et après l'armistice de Moudros

Les populations musulmanes et chrétiennes de Kars, au gré des fluctuations militaires et géopolitiques

L'incendie d'Izmir (1922) : la piste gréco-arménienne

Le régime kémaliste et le problème humanitaire des réfugiés arméniens et grecs

Un choix du nationalisme kémaliste : conserver les populations arméniennes encore présentes sur le territoire turc