mercredi 6 octobre 2021

L'occupation alliée d'Istanbul : la myopie politique des organisations socialistes arméniennes



Paul Dumont, Du socialisme ottoman à l'internationalisme anatolien, Istanbul, Isis, 2011,
p. 335-337 :

"Autre milieu à surveiller [après les émigrés russes], les Juifs. Il y avait sans doute dans les nombreuses accusations de bolchevisme lancées contre les Juifs par les agents du deuxième bureau et, surtout, par ceux du secret intelligence service une part non négligeable d'antisémitisme. Mais il ne fait aucun doute cependant que certains éléments de la communauté juive d'Istanbul furent réellement sensibles à l'idéologie communiste. Les Juifs de Bulgarie semblent avoir largement contribué à propager les idées révolutionnaires parmi leurs coreligionnaires de Turquie. Vers la fin de l'année 1919, le gouverneur d'Andrinople dut même interdire aux Israélites de sa province de se rendre à Istanbul, car il les soupçonnait d'être d'intelligence avec les "bolchevistes bulgares". L'implantation du communisme parmi les Juifs constantinopolitains fut également liée, selon toute vraisemblance, à l'évolution interne du mouvement sioniste dont certains éléments tendaient à se rapprocher du Komintern. A partir de 1920, la police inter-alliée interceptera à plusieurs reprises des documents émanant de la fraction extrémiste du "Poale Sion" russe, le Jiddische Kommunistische Partei. Il est difficile de se faire une idée précise de l'influence exercée par ce groupement sur les sionistes d'Istanbul, mais il y a tout lieu de penser qu'il comptait un nombre relativement important de sympathisants.

D'après un correspondant de l'Alliance Israélite Universelle, les éléments sionistes radicaux semblaient même, au printemps 1920, sur le point d'obtenir la majorité aux élections pour le renouvellement de "l'Assemblée nationale" et du "Conseil laïque" de la communauté juive :

"La Fédération sioniste d'Orient, qui a des ramifications dans tous les quartiers de la ville, travaille fièvreusement à faire triompher ses candidats. Elle a lancé à la population un manifeste que signeraient des deux mains les bandes bolchevistes de Lénine et de Trotsky. C'est du communisme pur, on y fait appel à la haine des riches, on y montre que le peuple a été exploité jusqu'ici par une catégorie de notables, tous hypocrites, qui l'ont humilié en lui servant des aumônes. On fait miroiter à ses yeux la création de coopératives, des asiles pour les vieillards, des hôpitaux, la vie à bon marché (...) Malheureusement, les élections qui ont eu lieu à Balat, Ortakeuy, Sirkedji et deux autres quartiers ont donné les résultats escomptés par ces pêcheurs en eau trouble..."

Les inquiétudes manifestées par l'auteur de cette lettre n'étaient guère fondées. Les candidats modérés n'eurent en réalité aucun mal à conserver la majorité au sein des instances dirigeantes de la communauté juive. Mais, à la lumière d'un tel témoignage, on ne peut manquer d'être frappé néanmoins par l'évidente efficacité de la propagande des sionistes de gauche parmi les Juifs d'Istanbul.

A l'inverse des Juifs, les Arméniens se trouvaient quasiment à l'abri de tout soupçon. De fait, les militants constantinopolitains des organisations socialistes arméniennes, qui n'avaient aucune raison de se montrer insatisfaits de la mainmise occidentale sur Istanbul, firent preuve durant les années d'occupation d'une inertie remarquable, se contentant de participer aux manifestations du Premier Mai1. Les rapports des Alliés avec les Grecs furent un peu moins sereins. Très vite, une fraction de l'intelligentsia grecque, pressentant le drame qui se préparait en Anatolie, commença à en vouloir aux Anglais d'avoir encouragé la politique de conquête de Vénizelos. Parallèlement, une certaine agitation se fit jour parmi les travailleurs. En août 1920, les "extrémistes" grecs disposeront d'un organe, O Neos Anthropos, et vers la fin de la même année, Serafim Maximos, un communiste convaincu, parviendra à créer une importante "Union Internationale des Travailleurs". Mais, singulièrement, ces remous ne semblent pas avoir véritablement inquiété les représentants de l'Entente. Ceux-ci accueillirent la parution du Neos Anthropos avec placidité. Quant à l'Union Internationale des Travailleurs, qui regroupait pourtant, à en croire les sources soviétiques, plusieurs milliers d'adhérents, c'est à peine si le deuxième bureau et le secret intelligence service remarquèrent son existence2. (...)

1 SHAT 20 N 1105, lettre de Şakir Rasim au Général Charpy en date du 16.V.1922. Nous savons également que le Parti social-démocrate arménien (Hentchak) collabora, par intervalles, avec le Parti socialiste des ouvriers et agriculteurs, mais il ne semble pas que cette collaboration ait été fructueuse.

2 C'est le SR marine qui signale la parution du Neos Anthropos en août 1920 (SHAT, 20 N 168, dossier 7, pièce 10, en date du 4.VIII. 1920). L'Union Internationale des Travailleurs ne sera mentionnée par la suite que très épisodiquement. Les sources soviétiques sont plus loquaces. Cf. en particulier l'ouvrage de R. P. Kornienko, op. cit., p. 35, qui se base sur les rapports adressés par l'organisation de Serafim Maximos au Profintern. D'après ces rapports, l'Union Internationale des Travailleurs regroupait 8 000 adhérents (chiffre peu vraisemblable) et avait pour principal objectif de gagner au bolchevisme les autres organisations ouvrières d'Istanbul. Elle diffusait à cet effet diverses brochures subversives et organisait, deux fois par semaine, des réunions publiques dans les locaux dont elle disposait à Péra." 

Voir également : Istanbul, 1890-1896 : les provocations des comités terroristes arméniens

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