vendredi 19 novembre 2021

La mort des triumvirs jeunes-turcs : l'interprétation de Berthe Georges-Gaulis



Berthe Georges-Gaulis, La Question turque. Une page d'histoire turque et d'erreurs européennes, 1919-1931, Paris, Berger-Levrault, 1931 :


"Enver continuait son œuvre au Turkestan, tenant tête ouvertement aux Soviets, cette fois, ayant soulevé contre eux le Fergana, pour le donner ensuite à la Turquie nationaliste, dernier rêve d'une ambition que détruirait bientôt le poignard russe dans une échauffourée obscure. Enver tué ainsi au Turkestan par les Soviets, comme le serait ensuite Talaat à Berlin et Djemal pacha à Tiflis, tel allait être le sort du triumvirat de l'Union et Progrès qui, en 1914, s'était rangé aux côtés de l'Allemagne.

En attendant, l'Angleterre et Moustapha Kémal s'affrontaient avec une violence encore accrue." (p. 32-33)

"Alors, il sembla que la propagande soviétique serait dorénavant à l'aise en Asie turque. Constantinople devenait l'un de ses foyers les plus actifs ; le plan oriental de Lénine, celui de l'Allemagne en 1912 : la marche sur les Indes par l'Anatolie, le Caucase, le Turkestan et l'Afghanistan reprenait, en sens inverse, la route des invasions touraniennes, l'Europe était hors d'état de s'y opposer. Ce qui la sauva alors d'une Asie soviétisée par surprise, avant que les ferments nationalistes aient eu le temps d'y pénétrer, ce fut cette petite Anatolie turque, aux populations solides, moralement et physiquement, menée par des chefs militaires dont le premier soin fut de conclure deux alliances : l'une avec la Russie des Soviets, canalisant leur action, l'autre avec l'Afghanistan, se chargeant de lui reconstituer une armée réorganisée « à la turque », encadrée par des instructeurs turcs qui lui permettrait, en un temps extrêmement rapide, de se défendre également contre ses deux ennemis séculaires : le Russe, l'Anglais, l'ours et la baleine.

Au point de vue politique et diplomatique, ce fut un coup de maître qui démontra, mieux encore que la lutte anatolienne, le sens asiatique des hommes d'Angora. S'ils s'étaient bornés à se défendre, le cercle de l'invasion se serait refermé sur eux, mais ils attaquaient au loin ; sur chaque point vulnérable, ils utilisaient jusqu'aux éléments suspects, gênants en Anatolie, incomparables ailleurs : Djémal en Afganistan, Enver au Turkestan, Talaat à Berlin, Ali-Fouad à Moscou [confusion entre Ali Fuat Cebesoy et quelqu'un d'autre], tous travaillaient pour la cause anatolienne, tous périraient de la même façon : abattus par le revolver d'un agent russe ; il fallait vraiment que leur œuvre fut de toute importance pour que Moscou se découvrit de telle sorte." (p. 99-100)


Bien qu'il se faisait une piètre opinion du régime intérieur bolcheviste, Talat était hostile à l'embrigadement éventuel de la Turquie dans une croisade anti-soviétique (cf. son entretien privé avec Aubrey Herbert, peu avant sa mort). Il a été victime de l'opération terroriste Némésis, organisée par les réseaux dachnaks, précisément dans un contexte de conflit entre dachnaks et bolcheviks (achèvement de la soviétisation du Caucase). On notera également que le propagandiste et falsificateur Johannes Lepsius, qui influença le cours du procès Tehlirian, était loin d'être un bolchevik...

Le sort de Cemal est plus complexe : il a été assassiné à un moment où les relations entre les réseaux unionistes et la Russie soviétique devenaient plus difficiles. Cemal n'a pas approuvé le "retournement" d'Enver au Turkestan, mais il jugeait qu'une partie au moins des aspirations des Basmatchis devaient être prises en compte par le régime soviétique, et il semble avoir voulu récupérer ceux-ci pour la lutte contre le colonialisme britannique en Asie. En outre, l'Afghanistan d'Amanullah Khan cherchait à échapper à la dépendance soviétique en rééquilibrant ses relations avec l'extérieur (d'où le voyage de Cemal en Europe de l'Ouest) : et surtout, le régime afghan appuyait discrètement Enver (via l'ambassade à Boukhara). Tout ceci a pu rendre Cemal suspect aux yeux de Moscou, redoutant une tentative de réconciliation entre Kemal et Enver sur une stratégie anticommuniste. La presse française avait relayé les rumeurs sur un piège bolcheviste (piège qui se serait refermé quelques mois après la visite de Cemal en France). Toutefois, Karl Radek (figure importante du Komintern et responsable des Izvestia) a publiquement déploré et condamné les assassinats de Talat et Cemal, et a incriminé les dachnaks (ce qui s'est avéré totalement exact pour ce qui est du premier cas). Il n'est pas impossible que la faction (essentiellement arméno-géorgienne) de Staline ait délibérément laissé faire les dachnaks lors du dernier passage de Cemal sur le territoire soviétique : c'est à Tbilissi qu'il a été abattu, et "Dro" Kanayan collaborait alors avec Staline. Une hypothèse à creuser...

Quant à Enver, il a trouvé la mort lors d'un combat avec une brigade de l'Armée rouge commandée par un Arménien d'Azerbaïdjan (Yakov Melkumov). Mais ce n'est pas une "ironie de l'histoire", contrairement à ce qui est souvent répété : outre que les soldats et officiers arméniens de l'armée ottomane n'ont jamais fait l'objet d'une politique d'extermination sous son ministère, les supplétifs arméniens (notamment dachnaks) jouaient un rôle important dans la répression bolchevique contre les opposants musulmans (turciques ou non) en Asie centrale, depuis l'écrasement des autonomistes de Kokand en 1918 (avant même le massacre de Bakou). Les Géorgiens Ordjonikidze et Eliava (envoyés à Tachkent) ont préconisé de tuer Enver (rapport à Staline en mai 1922), alors que des bolcheviks plus modérés (Tchitchérine et Narimanov) auraient été disposés à un compromis avec lui. C'est Staline qui a suggéré de lancer une campagne politique pour décrédibiliser l'image d'Enver (mai 1922).

Sur la piste "rouge", l'interprétation de Berthe Georges-Gaulis était donc assez erronée. Mais, à l'instar de l'officier et journaliste Henry Rollin, elle ne s'est pas laissé impressionner par la posture victimaire de Soghomon Tehlirian. Loin d'être une "victime", Tehlirian avait été notamment un volontaire de l'armée impériale russe (dès 1914), il avait été donc inévitablement le témoin sinon le participant des nombreuses atrocités arméniennes contre les populations musulmanes d'Anatolie orientale. Elle a eu raison de voir dans les assassinats de Talat et Cemal des actions planifiées aux motifs politiques. 

Sur Berthe Georges-Gaulis (qui a notamment constaté la persistance d'une présence arménienne à Konya et Ankara sous les autorités kémalistes) : Sauver l'Empire ottoman : les négociations multilatérales des Jeunes-Turcs, en vue du maintien de la neutralité ou d'une alliance défensive

La cause de l'indépendance turque (1919-1923) : entre le marteau britannique et l'enclume bolchevique

Le général Refet Bele et les Arméniens

Les Arméniens d'Ankara pendant la Première Guerre mondiale et après l'armistice de Moudros

Berthe Georges-Gaulis et les Grecs

Voir également : Les "procès d'Istanbul" (1919-1920) : un point de vue hintchakiste

La présence arménienne au sein des réseaux unionistes après 1918

Le dachnak Hratch Papazian : de l'opération "Némésis" aux intrigues hitlérienne

Le cas Soghomon Tehlirian : peut-on "lutter" pour la "justice" et la "vérité"... par le terrorisme et le mensonge ?

Les relations des Jeunes-Turcs avec les libéraux allemands

Après tout, qui se souvient de l'amitié indéfectible entre Talat Paşa (Talat Pacha) et Ernst Jäckh ?

Le capitaine Hans Humann et les Arméniens

Karl Radek et les Jeunes-Turcs

Le contexte de l'acquittement de Soghomon Tehlirian (1921) : conflit germano-polonais et volonté de rapprochement avec l'Angleterre de Lloyd George

Le grand-vizir Sait Halim Paşa et les Arméniens

La mission de Cemal Paşa (Djemal Pacha) en Afghanistan (1920-1922)

La France face au "génocidaire" (sic) Cemal Paşa (1922)

1922 : l'ultime visite de Cemal Paşa (Djemal Pacha) en France

Les racines de la révolte des Basmatchis

La rivalité entre Enver et Kemal : une réinterprétation communiste

L'opération terroriste "Némésis" : des crimes de la haine

L'amitié entre Georges Rémond et Cemal Paşa (Djemal Pacha)

L'officier français Auguste Sarrou : un témoin de premier plan de la révolution jeune-turque