vendredi 5 novembre 2021

L'Anatolie occidentale sous occupation grecque (1919-1922) : les exactions gréco-arméniennes contre les populations musulmanes



Maurice Gehri (délégué du Comité international de la Croix-Rouge), "Mission d'enquête en Anatolie. (12-22 mai 1921)", Revue internationale de la Croix-Rouge, n° 31, 15 juillet 1921 :


"Partie du Bosphore le 12 mai a midi à bord du torpilleur britannique Bryony, la mission est rentrée à Constantinople le 22 mai. En 10 jours, elle a visité, de Ghemlik à Yalova, la plupart des localités du littoral et quelques-unes de l'intérieur.

L'enquête a été menée d'une manière impartiale. Tous les témoignages qui s'offraient, tant grecs et arméniens que turcs, ont été entendus.


La mission est arrivée à la conclusion que des éléments de l'armée grecque d'occupation poursuivaient depuis deux mois l'extermination de la population musulmane de la presqu'île. Les constatations faites — incendies de villages, massacres, terreur des habitants, coïncidences de lieux et de dates — ne laissent place à aucun doute à cet égard. Les atrocités que nous avons vues ou dont nous avons vu les traces, étaient le fait de bandes irrégulières de civils armés (tcheti) et d'unités encadrées de l'armée régulière. Nous n'avons pas eu connaissance de cas ou ces méfaits aient été empêchés ou punis par le commandement militaire. Les bandes, au lieu d'être désarmées et dissipées, étaient secondées dans leur action et collaboraient la main dans la main avec des unités régulières encadrées." (p. 723)

"Presque tous les réfugiés turcs venaient du village de Bazar-Keuï, évacué par ordre un mois auparavant, et brûlé peu après leur départ. Beaucoup se plaignaient d'avoir été volés et maltraités, en cours de route, par des civils arméniens et des soldats grecs. Voici quelques cas que j'ai vus : une réfugiée de Ghedelek, Katcha Hanoum, blessée par des bandits arméniens d'une balle à l'épaule et de trois coups de baïonnette ; un enfant, de Ghedelek, la machoire et la langue emportées par un éclat d'une grenade jetée dans la maison où l'on avait rassemblé les femmes et les enfants du village ; une femme de Bazar Keuï, Hourié Hanoum, 60 ans, dépouillée de son argent, blessée et violée par 5 ou 6 soldats grecs, son mari égorgé à côté d'elle ; tous ses voisins et voisines confirmaient ses dires.

Les Turcs étaient logés beaucoup plus à l'étroit que les autres réfugiés.
Des centaines jonchaient l'intérieur de la petite mosquée, la cour et le cimetière. Dans un autre local, près du konak, 6 mètres sur 5, je comptai plus de 60 femmes et enfants ; et les hommes étaient absents en ce moment, aux corvées. Depuis un mois, les réfugiés turcs n'avaient pas reçu une bouchée de pain de l'administration civile grecque ni de l'intendance militaire et ne vivaient que de ce que leur apportaient leurs coreligionnaires des villages voisins. Le maire de Ghemlik, M. Psinakis, me déclara que le commandant du 3me corps d'armée (Brousse) avait donné deux jours auparavant l'ordre de nourrir aussi ces réfugiés, mais la distribution n'avait pas commencé — ni ne commença plus tard, pendant les dix jours que nous fûmes là.

Le 2me jour de l'enquête, la mission militaire l'employa à entendre chez le maire les dépositions des réfugiés grecs et arméniens. Pour ne pas allonger, je ne relèverai qu'un point de ces dispositions : dix jours auparavant, des armes avaient été distribuées à 300 enrôlés volontaires, grecs et arméniens, et deux jours auparavant, défense avait été faite, par voie d'affiches, aux habitants turcs de détenir aucune arme sous peine de mort.

J'appris d'autre part que la région voisine de Koumla (Koumla le Grand et le Petit, Echelle de Koumla, Haïdérié, Karadja-Ali) était cernée et parcourue par des bandes armées.
Personne ne pouvait y aller de Ghemlik. Les autorités grecques ne permettant à personne d'en sortir, « la population de cette région, me disait mon informateur, sera rapidement anéantie ». Le jour de notre arrivée à Ghemlik, 12 mai, le témoin était à la Ferme de Touzla, sur la côte sud du golfe. Il entendit une fusillade. Vers le soir, trois personnes passèrent le golfe sur une planche, de Karadja-Ali à Touzla. Ils avaient essuyé des coups de feu et vu une bande cerner le village de Koutchouk-Koumla. J'envoyai chercher ces 3 hommes, qui depuis avaient gagné Ghemlik : le mouktar (maire) de Koumla, un habitant de ce village et le gendarme Hussein Tchaouch. Le messager revint me dire qu'ils étaient introuvables. Plus tard, j'appris que le commandant de place les avait fait arrêter, mais je ne pus communiquer avec eux." (p. 725-726)

"Il avait été entendu au départ de Constantinople que nous emmènerions tous les Turcs de la région de Yalova, habitants et réfugiés. Le capitaine Papagrigoriou, après avoir commencé par prétendre qu'il n'y avait aucun réfugié turc dans la région, déclara avoir reçu comme instruction formelle, de la division, de ne laisser embarquer que les réfugiés. Nous demandâmes confirmation par télégramme au général Leonardopoulos, à Ghemlik. Le capitaine reçut une réponse confirmative. Le lendemain, les instructions se restreignirent encore en ce sens qu'il ne nous était plus permis d'emmener que les réfugiés des villages brûlés, au nombre de 6 seulement. Le capitaine grec, après avoir longtemps nié obstinément qu'il y eut d'autres villages brûlés — malgré les témoignages des gens de ces villages réfugiés à Yalova — finit par reconnaître le fait, mais se refusa absolument à laisser partir les femmes et les enfants de Yortan, de Kirazli et de Ghiadjik, sous prétexte que les hommes avaient franchi les lignes grecques pour rallier les forces kémalistes dans le secteur de Karamoussal. Le tri des réfugiés, sur la plage, au milieu des soldats indisciplinés, de nombreux bandits et chefs de bandes, et d'une foule de civils grecs et arméniens que chauffait un prêtre grec envoyé de Constantinople, fut une vraie lutte, longue et pénible. Nous dûmes à la lettre arracher les réfugiés un à un. Sur les 200 que nous dûmes abandonner sur la plage, nous ne pûmes noter les noms que de 140.

Le Gul-Nihal quitta Yalova le mercredi soir 25 mai à 20 heures, avec 333 réfugiés à bord, ce qui portait le total des réfugiés évacués sur Constantinople à 2,935, dont 1,250 enfants." (p. 734-735)


Reports on atrocities in the districts of Yalova and Guemlek and in the Ismid Peninsula, Londres, H.M.S.O., 1921 :


"Le 15 mai, la commission [d'enquête interalliée], ayant observé depuis son navire l'incendie des villages de la rive nord du golfe de Mudania, s'est rendue, les 15, 16 et 17 mai, dans les localités turques connues sous le nom de Narli, Karaja Ali, Kumlar, Kapakli , et Fistikli, et à celle d'Armudli, habitée par des Grecs et des musulmans.

Elle a établi le fait du passage récent de bandes armées grecques et arméniennes, et a noté que Kapakli, Narli et Karaja Ali brûlaient toujours. Dans ces villages, comme aussi dans les environs de celui de Kumlar, la commission trouva vingt-huit corps de vieillards et de femmes récemment abattus ou frappés à la tête. Un nourrisson a également été retrouvé vivant à Kapakli." (p. 2-3)

"(j.) L'incendie et le pillage de villages turcs dans cette région ont eu lieu il y a moins de deux mois. Cette destruction semble systématique, étant effectuée par des bandes grecques et arméniennes. Il semble prouvé que des détachements de l'armée régulière grecque y participent. (...)

Les membres de la commission considèrent que, dans la partie des kazas de Yalova et de Guemlek occupée par l'armée grecque, il existe un plan systématique de destruction des villages turcs et d'extinction de la population musulmane. Ce plan est exécuté par des bandes grecques et arméniennes, qui semblent opérer sous les instructions grecques et parfois même avec l'aide de détachements de troupes régulières.

Cette destruction de villages et la disparition de la population musulmane qui s'ensuit a sans doute pour but de protéger les flancs et les arrières de l'armée grecque contre toute attaque éventuelle de la population en cas d'offensive précoce, et peut-être même de créer dans cette région une situation politique favorable au gouvernement grec." (p. 4-5)


Documents diplomatiques français, série : "1922", tome I : "1er janvier-30 juin", Bruxelles, Peter Lang, 2007 :

"364

M. POINCARE [Raymond Poincaré], MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES,
A SIR MILNE CHEETHAM, CHARGE D'AFFAIRES DE GRANDE-BRETAGNE A PARIS.


L. s.n.
Paris, 20 mai 1922.

Monsieur le chargé d'Affaires,

Par une lettre en date du 13 mai, vous avez bien voulu me communiquer deux télégrammes du haut-commissaire britannique à Constantinople, relatant, d'après des informations du Dr Ward, membre de la commission de secours américaine, les actes de cruauté commis par les Turcs sur des internés grecs dans la région de Trébizonde. Vous indiquiez que le gouvernement britannique qui a assumé, en vue de la paix prochaine, la pleine responsabilité de la future protection des minorités chrétiennes en Asie Mineure, ne pouvait admettre que pareils faits pussent continuer ni échapper à une enquête. Vous ajoutiez que lord Curzon, en informant les ambassadeurs des Etats-Unis, de France et d'Italie de ce qu'il pensait de ces violences, les avait priés de demander à leur gouvernement de prescrire à leur haut-commissaire à Constantinople d'agir de concert avec le haut-commissaire britannique.

Lord Curzon proposait que chacun de ces gouvernements chargeât immédiatement un officier, choisi avec soin, de se rendre dans les régions de l'intérieur de l'Anatolie d'où il pourrait procéder, dans les meilleures conditions, aux enquêtes nécessaires. Toutes facilités devraient être obtenues des autorités turques auxquelles seraient demandées les raisons de ces violences envers les internés grecs. Vous indiquiez qu'il serait difficile à ces autorités de se refuser à ces demandes puisqu'elles affirment ou que ces déportations et ces massacres n'ont pas eu lieu ou qu'ils ont été provoqués par la conduite des Grecs ou d'autres membres des minorités. Si ces demandes n'étaient pas accueillies, le gouvernement de Sa Majesté examinerait à nouveau quelle devrait être son attitude à l'égard des conditions de paix. Vous ajoutiez qu'il n'était pas admissible que l'Europe consentît à replacer sous le joug turc, sans les plus sérieuses garanties, des communautés exposées à être traitées de la manière décrite par les témoins américains dont les témoignages étaient, en outre, confirmés par d'autres informations en possession des autorités anglaises.

Vous exprimiez enfin l'espoir que le gouvernement français voulût bien accepter la proposition, ci-dessus indiquée, du gouvernement britannique.

J'ai l'honneur de vous faire savoir que, dès que j'ai été avisé par l'ambassadeur de la République à Londres de cette proposition, je l'ai prié de faire savoir à lord Gurzon que j'invitais le haut-commissaire français à Constantinople à se concerter avec ses collègues américain, anglais et italien pour effectuer à Constantinople la démarche en question. Mais j'ajoutais que j'estimais que dans un esprit de justice, pour faire accepter l'envoi d'une commission d'enquête en Turquie et se conformer au principe de symétrie, admis au cours de la réunion de Paris pour la protection des minorités, il y avait lieu d'adopter une attitude identique en ce qui concerne les violences commises par les Grecs à l'égard des Turcs1.

J'ai prié, à la date du 20 avril, M. de Saint-Aulaire d'attirer l'attention du gouvernement britannique sur l'incendie systématique par les forces helléniques du village turc de Oumeur, aux environs de Ghemlik. Le 27 avril, je lui signalais également l'incendie par des gendarmes grecs de trois mosquées à Karatepe, dans lesquelles 150 musulmans qui y étaient enfermés, avaient péri, information confirmée du reste par les hauts-commissaires français et italien.

Dans l'un et l'autre cas, j'avais proposé au gouvernement britannique une intervention collective des trois gouvernements alliés, auprès du gouvernement d'Athènes, pour protester contre de pareils actes de cruauté.


Des faits de même nature ayant été relevés aussi bien à la charge du gouvernement turc que du gouvernement grec, le gouvernement de la République estime nécessaire d'effectuer, auprès du gouvernement hellénique, une démarche collective comportant des mesures en tous points semblables à celles qui sont demandées au gouvernement d'Angora.

J'attacherai du prix à savoir que le gouvernement britannique partage, en ce qui concerne cette proposition le sentiment du gouvernement de la République.

Veuillez agréer, Monsieur le chargé d'Affaires, les assurances de ma considération la plus distinguée.

1 Poincaré était informé par Pellé [le général Maurice Pellé] des exactions grecques contre les Turcs, en particulier par le télégramme n° 135 du 24 avril citant la conclusion d'un rapport italien sur l'incendie des trois mosquées de Karatepé : « Le fait semble correspondre à un plan systématique de destruction des villages et des populations turques à l'intérieur du vilayet ». Et, le 10 mai, Pellé avait transmis une protestation du gouvernement d'Angora contre les atrocités commises par des bandes grecques ou arméniennes contre les populations musulmanes de la région de Smyrne (T. n° 153)." (p. 637-638)


Sur le contexte préalable : Rahmi Bey et les Grecs

Rahmi Bey et les Arméniens

La côte égéenne et la Syrie sous les Jeunes-Turcs : les Arméniens comme rempart démographique contre les nationalismes grec et arabe

"Génocide arménien" : les élites arméniennes d'Istanbul (après la descente de police du 24 avril) et les Arméniens d'Anatolie exemptés de déportation    

Faik Ali et les Arméniens

Le contenu des "carnets" de Talat Paşa (Talat Pacha)

La déportation des Arméniens : une mesure conjoncturelle et temporaire

"Frères de mémoire", frères ennemis : les relations ombrageuses entre Grecs et Arméniens "génocidés"

Sur la guerre gréco-turque (1919-1922) : Le rapport de la Commission interalliée d'enquête sur l'occupation grecque de Smyrne et des territoires adjacents (1919)

Les crimes de guerre massifs des forces armées grecques en Anatolie occidentale : le rapport du Comité international de la Croix-Rouge (1921)

L'amiral Mark L. Bristol et les Grecs

Horace Rumbold et les Grecs

Le général Harington : entre Grecs et Turcs

Le contexte de l'acquittement de Soghomon Tehlirian (1921) : conflit germano-polonais et volonté de rapprochement avec l'Angleterre de Lloyd George

Leland Buxton : "le désir insatiable de conquête des Grecs sera leur ruine tôt ou tard"

La guerre gréco-turque de 1919-1922 : le témoignage capital d'Arnold J. Toynbee sur le nettoyage ethnique commis par les Grecs en Anatolie occidentale

Les crimes de l'armée grecque contre les Juifs d'Izmit (1921)

Le témoignage de Lord Saint-Davids sur la politique de la terre brûlée accomplie par l'armée grecque en Anatolie

Les Grecs en Asie mineure (1919-1922) : une défaite annoncée

Berthe Georges-Gaulis et les Grecs

Les Grecs à Izmir : le témoignage de Philippe de Zara (1922)

Lothrop Stoddard : "Une puissante armée grecque (...) a commis des atrocités massives contre les habitants turcs"

L'incendie d'Izmir (1922) : la piste gréco-arménienne

Voir également : Kemal Atatürk et les Arméniens

Kemal Atatürk dans l'imaginaire de Philippe de Zara

Le général Refet Bele et les Arméniens

İsmet İnönü et les Arméniens

Le régime kémaliste et le problème humanitaire des réfugiés arméniens et grecs

Un choix du nationalisme kémaliste : conserver les populations arméniennes encore présentes sur le territoire turc