mercredi 3 novembre 2021

Première Guerre mondiale : l'importance de la participation militaire et paramilitaire des Arméniens



La Question arménienne devant la Conférence de la paix
(mémoire de Boghos Nubar et Avetis Aharonian), Paris, Imprimerie P. Dupont, 1919, p. 3 :


"Cette Indépendance, les Arméniens ont versé des torrents de sang pour la conquérir, non pas seulement le sang de leurs martyrs massacrés et déportés, mis à mort après d'effroyables tortures, mais le sang versé sur les champs de bataille par leurs volontaires et leurs soldats qui ont lutté aux cotés des Alliés pour la libération de leur patrie. On trouve des Arméniens combattant, spontanément et volontairement, sur tous les fronts. En France, dans la Légion étrangère, ils se sont couverts de gloire par leur bravoure. A peine un dixième des leurs a survécu. On les trouve en Syrie et en Palestine, dans la Légion d'Orient, où ils sont accourus à l'appel de la Délégation Nationale. Cette Légion d'Orient, où ils étaient l'élément de beaucoup prépondérant, a formé, à elle seule, plus de la moitié de tout le contingent français. Ils y ont pris une part considérable à la victoire décisive du Général Allenby, qui a rendu hommage à leur vaillance. On les trouve enfin au Caucase, où sans parler des 150.000 soldats Arméniens qui servaient dans l'armée Russe sur tous les fronts, une armée de 50.000 soldats et des milliers de volontaires, se sont battus sans répit sous le commandement suprême du général Nazarbékian. C'est avec ces troupes qu'après l'écroulement de la Russie et le Traité de Brest-Litovsk, les Arméniens, trompés et abandonnés par les Géorgiens et trahis par les Tartares, qui s'étaient joints aux Turcs, ont défendu le front et, pendant sept mois, retardé l'avance turque."


Aram Turabian, Les volontaires arméniens sous les drapeaux français, Marseille, Imprimerie nouvelle, 1917, p. 38-42 :


"Au début de la guerre, la direction du Comité de « l'Union et Progrès », en sachant que les hostilités ne manqueraient pas à se produire entre la Russie et la Turquie, s'était adressé au Comité Arménien « Tachnaktzoutun » pour lui demander le concours effectif des Arméniens contre la Russie, au moins leur abstention de toute hostilité envers la Turquie ; en échange, on leur promettait une Arménie indépendante aux dépens de la Russie. Aussitôt après le refus catégorique de « Tachnaktzoutun » les deux partis « prenaient leur position dans deux camps adverses ; les Arméniens, bien entendu, attachaient leur sort à celui de la grande Russie, les assassins turco-boches se donnaient la main et le sang arménien leur servait de trait d'union.

Sur l'initiative de « Tachnakzoutun », tous les partis arméniens du Caucase, faisant trêve à leurs dissensions politiques, ne formaient qu'un seul comité sous le nom : « Comité National Arménien », dans l'intention de se préparer à la lutte en formant des corps de volontaires à côté des armées russes ; les membres du Comité sont élus par toute l'Arménie Russe ; soixante villes ont participé à l'élection de ce Comité de salut public dont la présidence a été confiée à M. Khadissian, le Maire de Tiflis. Sa Sainteté le Catholicos de tous les Arméniens à Etchmiazine (le Pape arménien qui habite l'Arménie Russe), en prenant sous sa haute protection le Comité National, par son attitude patriotique, a marqué le sentier du devoir à tous les Arméniens du monde entier ; voilà pourquoi une activité patriotique se manifeste en dehors de la mère-patrie, dans toutes les colonies arméniennes, sans distinction de partis, principalement en Amérique, en Egypte et en Roumanie, ainsi qu'en France et en Angleterre, etc. ; tout Arménien conscient de son devoir verse son impôt de guerre mensuel à la caisse du Comité de secours aux volontaires arméniens du Caucase.

Depuis le début des hostilités, sous la direction des officiers arméniens, le Comité central de Tifilis équipe et instruit à ses frais les volontaires ; environ une dizaine de régiments arméniens se battent actuellement à côté des armées russes contre les Turcs et plusieurs autres régiments sont en formation, sans compter les 159.000 Arméniens sujets russes qui font leur devoir dans l'armée moscovite.

En nous basant sur les renseignements détaillés qui nous parviennent, surtout, sur la déclaration de M. Sazanoff à la Douma à Van, les Arméniens, au nombre de dix mille, sous le commandement d'Aram Manoukian, ont tenu tête pendant un mois aux troupes turques et ont réussi à les mettre en fuite avant l'arrivée des armées russes.

Dans les montagnes de Sassoun, depuis neuf mois, 30.000 révolutionnaires arméniens se battent désespérément, attendant l'arrivée des armées russes ainsi que des corps de volontaires arméniens.

En Cilicie (la région de la petite Arménie), dans les montagnes de Kessab, des milliers d'Arméniens attendent aussi le secours des Franco-Anglais ; nous espérons que la glorieuse marine des Alliés complétera sa tâche en sauvant ces vaillants combattants des griffes des armées des assassins, suivant l'exemple héroïque de la marine française qui avait réussi à sauver les 5.000 Arméniens réfugiés dans le massif de Djébel-Moussa en septembre 1915.

A part des faits mentionnés ci-dessus, nous sommes en mesure d'affirmer qu'aussi bien dans la Grande Arménie que dans la Petite, sur plusieurs points, des détachements révolutionnaires arméniens vendent chèrement leur existence ; mais l'état de guerre ne nous permet pas, malheureusement, de donner de plus amples détails à ce sujet.

Les Arméniens sont les victimes volontaires de leur sympathie envers les Alliés ; en refusant le pacte des Jeunes-Turcs et connaissant à fond le caractère sanguinaire des janissaires turcs, ils savaient très bien à quoi ils exposaient les habitants inoffensifs des régions de l'Arménie sous la domination turque, mais dans l'histoire d'un peuple, il y a des moments où il est impossible de s'arrêter à mi-chemin, où il devient nécessaire de sacrifier, au besoin, une partie de la génération actuelle pour la sauvegarde de l'avenir même de la race.

Proportionnellement à leur nombre, les Arméniens sont les plus éprouvés de la présente guerre. Dès la première heure, ils ont attaché leur sort à celui des Alliés et dans la mesure de leurs moyens ont donné tout ce qu'ils pouvaient mettre au service de la grande cause et cela sans aucun marchandage, en mettant leur confiance dans la Justice des Alliés, ils sont persuadés qu'au moment du règlement de comptes ils seront récompensés selon leur sacrifice."


Délégation de la République arménienne, L'Arménie et la question arménienne avant, pendant et depuis la guerre, Paris, H. Turabian, 1922, p. 23 :


"D'autre part, le Comité Américain pour l'Indépendance de l'Arménie, présidé par M. James W. Gérard, ancien ambassadeur des Etats-Unis d'Amérique à Berlin, dans un mémoire présenté au Gouvernement Américain à la date du 7 mars 1921, s'exprime ainsi sur le rôle joué par les Arméniens durant la guerre :

« Les Arméniens ont donné 200.000 soldats réguliers et volontaires aux armées alliées et ont perdu 75.000 hommes sur les champs de bataille. En août 1914, ils ont rejeté l'offre d'autonomie des Turcs, garantie par l'Allemagne, offre qui était faite à condition que les Arméniens de Russie et de Turquie fissent cause commune avec les ennemis des Puissances Alliées. En représailles, pour le refus opposé par les Arméniens, les Turcs ont massacré environ 1.000.000 d'Arméniens [chiffre absurde], hommes, femmes et enfants, avec une férocité sans exemple dans l'Histoire. » "


Hans von Wangenheim (ambassadeur allemand à Istanbul), rapport à Theobald von Bethmann Hollweg (chancelier impérial d'Allemagne), 15 avril 1915, DE/PA-AA/R14085 :


"Les nouvelles en provenance de l'Anatolie orientale montrent que les relations auparavant tendues entre la population turco-mahométane et les Arméniens se sont encore détériorées au cours des derniers mois. La méfiance mutuelle s'accroît et domine la population et les milieux officiels, tant à l'intérieur que dans la capitale.

Les plaintes concernant les persécutions alléguées et réelles auxquelles les Arméniens sont exposés à la suite de la guerre se multiplient et s'intensifient ; à l'inverse, ils sont accusés de sympathiser avec les ennemis de l'Empire, d'avoir avec eux des liens de haute trahison et de s'être ouvertement révoltés contre les autorités de l'Etat dans différents endroits. Le ressentiment contre les Arméniens est accru par les informations sur l'attitude des Arméniens à l'étranger ; non seulement depuis le Caucase, mais aussi d'Amérique, de Bulgarie [Etats alors neutres] et d'autres pays, des milliers d'entre eux seraient entrés volontairement dans l'armée russe, et il est allégué que la section russe du parti Dashnakzutiun exige l'anéantissement de la population mahométane dans les zones que doit céder la Turquie, en cas d'issue défavorable de la guerre pour la Turquie. Enfin, les rapports sur la conduite des troupes arméniennes dans l'armée turque pendant la campagne dans le Caucase sont particulièrement graves : elles auraient tourné à plusieurs reprises leurs armes contre les Turcs, ce qui est également confirmé par des officiers allemands qui ont assisté à ces batailles."

Source : http://www.armenocide.net/armenocide/armgende.nsf/$$AllDocs-de/1915-04-15-DE-002


Hans von Wangenheim, rapport à Theobald von Bethmann Hollweg, 8 mai 1915, DE/PA-AA/R14085 :


"Malgré les efforts déployés par les milieux arméniens pour atténuer l'importance des troubles qui ont éclaté en divers endroits ces dernières semaines ou pour blâmer les mesures prises par les autorités turques, des signes de plus en plus nombreux montrent que ce mouvement est plus répandu qu'on ne le pensait auparavant, et qu'il est encouragé de l'étranger avec l'aide du Comité révolutionnaire arménien.

Les combats déjà signalés à Van, dans lesquels les insurgés semblent même parfois avoir eu le dessus, indiquent que la population arménienne y était suffisamment équipée d'armes et d'explosifs ; selon les informations des autorités turques, de nombreux individus en tenue russe ont été retrouvés parmi les morts, et les Arméniens ne nient pas non plus qu'un de leurs compatriotes, un certain Pasdirmakdjian, intervenait lourdement dans l'intérêt de la Russie. Ce dangereux agitateur s'était fait connaître dans des cercles plus larges à l'époque par la tentative d'assassinat de la Banque Ottomane locale qu'il dirigeait, puis y est revenu après le rétablissement de la Constitution, est devenu député et plus tard, parce qu'il n'a pas été réélu, est allé en Russie. Aux dernières nouvelles (le 8 du mois), des rebelles arméniens réussirent à plusieurs reprises à s'unir aux Russes depuis Van.

A propos des bombes trouvées à Kaissarie [Kayseri], le Patriarcat arménien déclare qu'un Arménien qui était revenu d'Amérique, qui s'était installé à Everek près de Kaissarie, était occupé à les fabriquer, et après en avoir fait trois, a eu un accident dans la quatrième ; les trois bombes terminées ont été cachées par ses compatriotes, mais découvertes par la police, qui a appris par hasard l'affaire ; une enquête plus approfondie a révélé 24 caisses vides et déchargées sous le toit de tuiles de l'église arménienne là-bas. Cela s'est passé début février. Depuis lors, d'autres bombes semblent avoir été trouvées ; le ministre de l'Intérieur a récemment déclaré le nombre de bombes trouvées à Kaissarie à 400, et elles ont également été déterrées à Diarbekir et envoyées à Van pour y être utilisées dans la lutte contre les insurgés.

Les Arméniens admettent que la population arménienne des provinces orientales possède des armes ; ces armes seraient censées servir à la défense contre les vols à main armée par les Kurdes et d'autres canailles ; on peut supposer qu'elles y ont été principalement collectées par les comités révolutionnaires arméniens il y a longtemps.

Les autorités supposent certainement que les Arméniens de Zeitun ont été incités à la résistance armée contre le gouvernement par des activités étrangères.


On ne peut nier que le mouvement arménien a pris un caractère inquiétant ces dernières semaines, ce qui a conduit le gouvernement à des mesures répressives sévères.


Les arrestations massives ici et ailleurs, comme à Erzerum, où le vali [Tahsin Bey] croit avoir entre les mains des preuves d'un complot arménien, à Aintab, etc., sont dirigées contre les comités ainsi privés de leurs dirigeants, principalement contre le parti Dashnakzutiun.

A Zeitun, une partie de la population a été déplacée, principalement à Konia ; la même mesure a été décidée et est en train d'être mise en œuvre pour Sivas et certaines localités du nord de la Syrie.

Ici, dans la capitale, il y a quelques jours, toute la population a été priée de remettre les armes de toutes sortes en sa possession.

Avec l'excitation qui s'est également emparée de la population musulmane, l'oppression des éléments calmes et les excès de la part des autorités subalternes ne peuvent être évités. Mais malgré les inquiétudes qui prévalent, il n'y a eu aucun massacre jusqu'à présent, ni à Zeitun, ni à Marach, ni à Aintab, ni à Erzerum, et le gouvernement sera probablement en mesure d'empêcher de tels massacres à l'avenir."

Source : http://www.armenocide.net/armenocide/armgende.nsf/$$AllDocs-de/1915-05-08-DE-001


Hans von Wangenheim, télégramme au ministère des Affaires étrangères allemand, 10 mai 1915, DE/PA-AA/R14085 :


"Le consulat de Mossoul a télégraphié le 8 mai sur la base des informations du vali local du même jour.

La population chrétienne de la province de Van en effervescence depuis plusieurs jours. Les Arméniens ont attaqué les villages mahométans près de Van, puis ont attaqué la citadelle de Van en vain. Une faible garnison turque a perdu 300 hommes en se défendant contre l'attaque. La ville elle-même, dans laquelle des combats de rue ont lieu tous les jours, principalement aux mains des rebelles. Particulièrement violent dans le quartier de Schatach à proximité de l'insurrection de Van. En même temps que la tribu nestorienne des Tiari se soulevait dans le district de Bashkale, 2 000 Tiari bien armés attaquaient les villages mahométans et se retranchaient au nord de Djulamerik. Des renforts de troupes seraient en route pour Van et Bashkale.

En raison du sort de l'orphelinat allemand de Van, l'ambassade a télégraphié directement au prédicateur Spoerri à Van."

Source : http://www.armenocide.net/armenocide/armgende.nsf/$$AllDocs/1915-05-10-DE-001


Henry Morgenthau Sr. (ambassadeur américain à Istanbul), rapport à William Jennings Bryan (secrétaire d'Etat américain), 25 mai 1915, source : Ara Sarafian (dir.), United States Official Records on the Armenian Genocide, 1915-1917, Princeton-Londres, Gomidas Institute, 2004, p. 33 :

"Dans les régions orientales de l'Empire, bien que les nouvelles soient extrêmement rares et peu fiables, il semblerait qu'une insurrection arménienne pour aider les Russes ait éclaté à Van. Ainsi, un ancien député ici, un Pastormadjian qui avait aidé nos propositions de concessions ferroviaires il y a quelques années, est maintenant censé combattre les Turcs avec une légion de volontaires arméniens. Ces insurgés seraient en possession d'une partie de Van et mèneraient une guérilla dans un pays où les opérations militaires régulières sont extrêmement difficiles. Dans quelle mesure ils sont organisés ou quels succès ils ont remportés, il m'est impossible de le dire ; leur nombre a été diversement estimé mais personne ne les met à moins de dix mille et vingt-cinq mille est probablement plus proche de la vérité. Quoi qu'il en soit, ces agissements ont naturellement jeté la suspicion sur les communautés arméniennes pacifiques ailleurs et notamment dans la capitale. En partie à cause du soupçon que ceux-ci sont de connivence avec les insurgés, en partie à cause de la politique visant à détruire tous les vestiges d'une organisation autre que la sienne, le gouvernement, comme je vous l'ai télégraphié dernièrement, a procédé à l'arrestation et à l'exil de plusieurs centaines d'Arméniens en cette ville. Dans les villes de l'intérieur, des mesures répressives similaires ont été entreprises, tandis que les mêmes mesures prises dans les villages arméniens par des subordonnés brutaux ont sans doute donné lieu à des excès. Je ne crois pas qu'il y ait eu jusqu'à présent de massacres à grande échelle, mais la répression et les mesures coercitives employées ont sans aucun doute été responsables de quelques pertes en vies humaines. Elles ont été assez brutales pour alarmer une population nerveuse et énervée qui est en outre encline à donner foi à des informations déconcertantes. Il est très difficile, en raison de circonstances que le Département comprendra, d'enquêter sur la véracité des rumeurs de massacres réels ou éventuels qui parviennent constamment à nos oreilles."


Hans von Wangenheim, réponse à Max Erwin von Scheubner-Richter (consul allemand à Erzurum), 6 juin 1915, DE/PA-AA/BoKon/169 :


"Sur les rapports n° 12 et 13 des 21 et 23 mai.

Comme la Porte l'a rapporté à une autre occasion, il a été établi que le mouvement insurrectionnel des Arméniens dans les provinces frontalières anatoliennes, qui a finalement conduit aux incidents bien connus à Van, est l'œuvre des partis révolutionnaires arméniens, qui sont actuellement basés à Paris, Londres et Tiflis et sont particulièrement soutenus par la Russie. Entre autres choses, ce qui suit est indiqué :

Après le déclenchement de la guerre, l'ancien député turc Karekin Pasdirmadjian a pris la direction d'une bande formée par les chefs du parti arménien, Tro
[Dro] et Hetscho [possiblement Njdeh], et approvisionnée en armes par les Russes. Après avoir pris Bajazid, il a détruit tous les villages mahométans qu'il a traversés au cours de sa marche et a massacré leurs habitants. Lorsque les Russes se retirèrent de ces régions, il fut blessé et un certain Suren, député du Tachnak d'Erzerum, tomba à ses côtés ; à présent, lui et sa bande sont à la frontière du Caucase. Le journal Asbaretz, organe du Tachnak en Amérique, a publié sa photographie, qui le montre avec Tro et Hetscho en train de prêter un serment solennel avant de partir en guerre.

Ces incidents et d'autres, tels que les bombes et les armes trouvées parmi les Arméniens à Everek (près de Kaisarié [Kayseri]), Diarbekir, Egin et ailleurs, justifient les mesures sévères prises par les autorités contre les Arméniens, en particulier à Erzerum, et excusent les excès occasionnels de la population civile mahométane.

J'ajoute que les deux députés Vartges (Erzerum) et Zohrab Efendi (Stambul) ont été arrêtés ici récemment ; ils sont fortement soupçonnés d'être liés au soulèvement de Van.

Les rapports susmentionnés sont uniquement pour votre information personnelle. Je demande à Votre Honneur de constater à partir de là que l'attitude des Arméniens nous rend de plus en plus difficile la tâche de les défendre, malgré notre intérêt pour eux et malgré notre sympathie pour ceux d'entre eux qui souffrent en tant que victimes innocentes."

Source : http://www.armenocide.net/armenocide/armgende.nsf/$$AllDocs-de/1915-05-22-DE-001


Documents diplomatiques français
, série : "1915", tome III : "15 septembre-31 décembre", Bruxelles, Peter Lang, 2004, p. 95-99 :


"94

M. DEFRANCE, MINISTRE DE FRANCE AU CAIRE,
A M. DELCASSE, MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES.


D. n° 298.
Le Caire, 29 septembre 1915.


M. Malézian, Arménien, avocat au Caire et secrétaire général de l'Union générale arménienne et du Comité de la Défense nationale arménienne, est venu dernièrement me voir pour m'entretenir de diverses questions relatives aux Arméniens du Djebel Moussa actuellement réfugiés à Port-Saïd.


Il m'a notamment parlé du désir de ceux de ses compatriotes qui sont en état de porter les armes d'être renvoyés en Cilicie pour y combattre les Turcs conformément à un projet déjà formé depuis quelque temps et soumis à l'Autorité militaire britannique.

Sur ma demande, M. Malézian m'a fait parvenir la copie des deux notes ci-jointes adressées à ce propos au général Maxwell.

Ces deux notes sont des 20 et 24 juillet : elles datent, par conséquent, de plus de deux mois et la première se réfère à une note antérieure ; la dernière mentionne qu'elle a été rééditée sur la demande du général Maxwell. Ceci démontre que, bien avant le sauvetage par nos croiseurs des Arméniens du Djebel Moussa, les autorités militaires anglaises envisageaient l'opportunité d'encourager et d'appuyer un mouvement insurrectionnel arménien dans la région d'Alexandrette.

Il est, en outre, intéressant de remarquer que l'opération indiquée dans le plan du Comité arménien, comme devant être effectuée en premier lieu, est l'occupation et la mise en état de résistance de Suédia avec le Moussadagh et de Kessab avec le Djebel Akhran : or, la région de Suédia est celle dont sont originaires les Arméniens réfugiés à Port-Saïd et le Moussadagh est le Djebel Moussa, montagne sur laquelle les Arméniens ont résisté pendant quarante jours aux Turcs et qu'ils n'ont évacuée, étant à bout de munitions, que pour se réfugier à bord de nos croiseurs.

Cette première opération s'est donc déclenchée spontanément, mais sans l'aide extérieure qui, seule, aurait pu la faire réussir.
La longue résistance opposée par les 500 Arméniens du Djebel Moussa malgré leur manque de ressources en armes (260 fusils seulement) et en munitions, et l'isolement dans lequel ils se trouvaient, prouve cependant que le plan du Comité de Défense arménienne était bien conçu et qu'il eût été facile aux Alliés, s'ils l'avaient estimé opportun, de créer aux Turcs des difficultés considérables en Cilicie et dans le nord de la Syrie.

Etant donné la saison avancée, les massacres et les déportations en masse des Arméniens, un mouvement de cette nature rencontrerait sans doute actuellement, sur ce point spécial, des conditions moins favorables.

J'ai en tout cas répondu à M. Malézian, qui m'interrogeait sur l'utilisation immédiate des 500 Arméniens valides, que débarquer ces hommes sur la côte en les abandonnant à eux-mêmes serait vraisemblablement les vouer à l'écrasement et à la mort, qu'ils me paraissaient ne pouvoir entreprendre aucune action utile sans être soutenus par des forces régulières, mais qu'une opération particulière de ce genre dépendait nécessairement des opérations générales et qu'il me semblait impossible, en ce moment, pour les Alliés, de rien entreprendre de nouveau en dehors du théâtre actuel de la guerre1.

ANNEXE 1

Note du Comité de la Défense nationale arménienne sur la Cilicie


Nous référant à notre précédente note sur l'éventualité d'une opération militaire en Cilicie, nous avons l'honneur de soumettre à Son Excellence le général commandant en chef les forces de Sa Majesté britannique en Egypte nos vues nationales sur cette question.

Comme nous estimons qu'à la suite de l'expédition aux Dardanelles, notre première demande d'un débarquement effectif des Alliés sur les côtes de la Cilicie ne présente pas à l'heure qu'il est la chance d'être favorablement accueillie ; mais comme, d'autre part, les Arméniens résidant à l'étranger ne sauraient plus longtemps rester indifférents et inactifs devant l'horrible situation créée à leurs malheureux compatriotes de cette contrée, notre comité se permet de préciser et en quelque sorte de modifier le programme qu'il avait déjà eu l'honneur de soumettre à l'approbation de Votre Excellence.

En effet, nous recevons quotidiennement les nouvelles les plus alarmantes au sujet des massacres des Arméniens en Cilicie [en réalité, il n'y a pas eu de massacre de civils arméniens en Cilicie proprement dite, pendant la Première Guerre mondiale (en raison de la présence plus forte de l'Etat et de l'implantation plus faible des Kurdes)] et de leur persécution sous différentes formes, notamment par leur déportation en masses, qui finiraient par exterminer toute la population arménienne de cette région si une défense sérieuse n'était pas organisée sans plus de retard.

Un mouvement de volontaires arméniens vient déjà de se produire dans ce but en Amérique, en Bulgarie, en Roumanie, et dans d'autres colonies arméniennes. Notre Comité a pris la décision d'en assumer la direction. Mais avant de mettre à exécution notre projet de défense nationale, nous croyons de notre premier devoir d'obtenir l'autorisation du gouvernement de Sa Majesté britannique. Nous n'avons aucun doute que Votre Excellence voudra bien nous appuyer dans cette voie, appréciant à sa juste valeur cette initiative patriotique d'un petit peuple écrasé par les Turcs, mais inébranlable dans sa foi pour la liberté et résolu de faire son devoir en défendant ses frères en détresse dans la mesure de ses très modestes moyens.

Afin de pouvoir réussir dans notre tâche, nous ne saurions assez vivement implorer aussi l'assistance du gouvernement britannique. Cette assistance pourrait consister, à notre avis, dans certaines facilités que les autorités militaires accorderaient à nos volontaires, soit en leur permettant de se consacrer à Chypre, qui leur servirait de base d'opérations pour la Cilicie, soit en leur fournissant des moyens de transport aux endroits visés pour le débarquement, soit enfin en disposant des munitions et un petit contingent allié, pour assurer le succès de ce mouvement, lequel appuyé par les populations chrétiennes de la Cilicie, qui se sont déjà livrées désespérément à des guérillas, serait en mesure de défendre les Arméniens contre les atrocités des Turcs [outre que ces atrocités ont essentiellement concerné les Arméniens d'Anatolie orientale, elles ont été principalement le fait de musulmans non-turcs et dans un contexte de violences de masse contre les populations musulmanes (de la part des forces arméno-assyro-cosaques)] et même d'occuper des positions stratégiques assez importantes.

Il serait même inutile d'ajouter que tout ce mouvement serait conduit sous la direction ou le contrôle des autorités militaires britanniques.

Dans un moment extrêmement critique que les Arméniens de Cilicie traversent à la grande désolation de notre nation, nous sommes convaincus que le gouvernement de Sa Majesté britannique, fidèle à ses traditions libérales, ne laissera pas cette malheureuse population à son triste sort, sans défense aucune dans les mains de ses bourreaux germano-turcs, d'autant plus que l'assistance que nous sollicitons si instamment, loin d'apporter un changement quelconque à son plan militaire, aurait plutôt l'avantage de créer une diversion utile, en déviant l'attention du gouvernement turc, et en coupant toutes ses communications directes.

Qu'il nous soit permis de citer à cet effet l'exemple de Van où l'héroïsme de quelques milliers d'insurgés et de volontaires a suffi pour assurer l'occupation russe de toute une province
et, par là, la défense de la population arménienne des régions avoisinantes menacées par les Kurdes.

Le Caire, le 20 juillet 1915.


ANNEXE 2

Note sur une opération militaire en Cilicie


Comme suite à notre note en date du 20 juillet et sur la demande de Son Excellence sir John Maxwell, commandant en chef les forces de Sa Majesté britannique en Egypte, nous avons l'honneur de résumer ci-après le plan d'action du Comité de la Défense nationale arménienne.

Cette action se trouve réduite à une petite opération militaire et pourrait donner des résultats satisfaisants, en attendant que la demande de notre président, Son Excellence Boghos Pacha Nubar, relative à un débarquement sur les côtes de la Cilicie, puisse être accueillie en temps plus opportun. Qu'il nous soit cependant permis d'ajouter que ce débarquement n'aurait nécessité que l'emploi d'une force de 10 à 12.000 soldats alliés pour assurer : l'occupation d'Alexandrette, Mersine et Adana (avec les défilés) la jonction d'un corps de volontaires arméniens (10.000 environ), ainsi que le concours effectif de toute la population arménienne de cette région ; car dans une pareille éventualité, nous pourrions compter sur l'appui de 25.000 insurgés arméniens de la Cilicie et de 15.000 insurgés qui accouraient des provinces avoisinantes. Cette force considérable, de 50.000 au moins, réussirait à avancer au-delà même des frontières ciliciennes et constituerait certainement un important facteur pour les Alliés. Nous croyons faire une simple affirmation, maintes fois constatée, en disant qu'en Turquie seules les populations arméniennes de l'Arménie et de la Cilicie ont des tendances insurrectionnelles très accentuées contre le régime turc [d'où le fait que les Grecs des côtes ont été moins touchés par les déportations et qu'ils ont pu être réinstallés à l'intérieur de l'Anatolie (sans avoir été massacrés en cours de route par des Kurdes/Zazas ou des Arabes)].

Ce projet est et demeure toujours notre idéal national et nous nous tenons volontiers, avec tous nos compatriotes, à la disposition des autorités militaires de Sa Majesté britannique, pour sa réalisation.


Notre présente demande, modifiée par suite des considérations qui s'opposent au débarquement immédiat des Alliés, consiste dans l'opportunité de porter notre secours à nos frères persécutés de la Cilicie. Il ne s'agit donc, en réalité, que de quelques opérations préliminaires qui prépareront un terrain propice pour le moment où, peut-être prochainement, le débarquement se fera par les Alliés dans des conditions plus heureuses.

Ces opérations peuvent se résumer ainsi :

1) se servir de File de Chypre comme base d'opérations : les volontaires arméniens y seront concentrés et les autorités militaires voudront bien délivrer des sauf-conduits aux personnes signalées par notre Comité ;

2) nous autoriser en Chypre d'entrer en relations secrètes avec les côtes de la Cilicie, soit pour nous enquérir de la situation politique et militaire de cette contrée, soit pour y organiser le mouvement insurrectionnel, soit pour transporter des armes et de l'argent ;


3) affecter des officiers à la préparation des volontaires arméniens ;

4) les autorités militaires de Chypre voudront bien faciliter le transport des troupes de volontaires en Cilicie ;

5) en principe, nous pourvoirons nous-mêmes aux besoins de nos volontaires. Au gouvernement de Sa Majesté britannique, s'il le juge opportun, de faire accompagner les volontaires par des officiers, d'accorder des secours en armes et munitions, d'appuyer l'opération par un petit contingent naval ou militaire, etc.
; cette assistance effective ne dépendra que de la bienveillance du gouvernement britannique ;

6) les autorités militaires auront la haute surveillance, et même la direction si elles le désirent, de toutes ces opérations ;

7) les autorités militaires britanniques et le Comité de Défense arménienne seront toujours en rapports directs ; les autorités donneront les instructions et le Comité leur fournira tous les renseignements qu'il pourra recueillir de la Cilicie.

Si nos opérations doivent être limitées dans leur plus étroites lignes, le nombre de nos volontaires pourra être de suite de 5.000, mais dès les premiers succès ou en cas d'un débarquement des Alliés, ce chiffre pourra atteindre 10.000.


Avec ces forces nous pouvons exécuter les opérations suivantes :

1. Occuper et mettre en état de résistance Suédia ou le Moussadagh et Kessab ou le Djebel-Akran. Ces deux localités sont peuplées, avec les villages des deux rives du fleuve Orontès, de 25.000 Arméniens.


2. Occuper Dort-Yol, sur le golfe d'Alexandrette, et en réunissant les populations arméniennes du voisinage, organiser une sérieuse résistance.


3. En cas de succès des deux premières opérations, nous pouvons tenter d'occuper Alexandrette et le défilé de Bélian.

4. Dans tous les cas, nous pouvons concentrer des insurgés dans les montagnes et étendre le système de guérillas dans toute la Cilicie ; si les circonstances nous aident, nous pourrons occuper quelques positions stratégiques dans les localités peuplées d'Arméniens, comme à Hadjin, Sis, etc.


5. Nous pouvons également, et sur une grande échelle, couper les fils télégraphiques, abîmer les lignes de chemin de fer, faire sauter les ponts, et ainsi rompre les moyens de communication de l'ennemi.

Nous devons commencer immédiatement à l'oeuvre pour l'exécution de ce modeste projet, non seulement parce que nos malheureux compatriotes implorent d'urgence notre secours, mais aussi parce que dans deux mois les pluies commencent à tomber dans les montagnes, les fleuves débordent et les routes deviennent impraticables. Si nos volontaires et insurgés parviennent à occuper quelques positions importantes, les Turcs ne pourront pas employer leurs forces pendant toute la durée de la saison d'hiver.

Le Caire, le 24 juillet 1915. (...)

1 Notes marginales : « A communiquer à M. le Président de la République ». Communiqué à Guerre, Marine, Londres en indiquant que nous approuvons la réserve de M. Defrance et qu'une insurrection tentée des ces conditions ne conduirait qu'à des massacres généraux dont les Alliés porteraient la responsabilité ».

Cf. télégramme n° 2075, chiffré, Londres, 15 septembre 1915 et dépêche n° 300, Le Caire, 1er octobre 1915."
 

Sur le contexte préalable : Le gouvernorat de Cemal Bey (futur Cemal Paşa) à Adana (1909-1911)

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"Génocide arménien" : le rôle de la gendarmerie ottomane

Le vaste réseau paramilitaire de la FRA-Dachnak dans l'Anatolie ottomane

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1912-1914 : la réactivation du thème de l'"autonomie arménienne" et les velléités de la Russie tsariste sur les vilayet d'Anatolie orientale

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Sur les volontaires arméniens de l'armée russe : Les nationalistes arméniens, des idiots-utiles de l'expansionnisme russo-tsariste

Automne-hiver 1914-1915 : le rôle militaire décisif des belligérants arméniens, d'après la presse française

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Le massacre massif des Kurdes par les Arméniens de l'armée russe durant la Première Guerre mondiale

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Sur les insurgés arméniens : Première Guerre mondiale : les Arméniens et les offensives russes en Anatolie

Les Arméniens pendant la Première Guerre mondiale : les réflexions rétrospectives de Clair Price et Arnold J. Toynbee

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